Nassyo : techniques mixtes pour œuvre de fusion.

L’homme est aussi difficile à saisir que sa peinture. Graffiti, fresques, tableaux, dessins, illustrations. Travail « dans la rue », en atelier. Sujets homme/machine, matière/végétal. Influences des illustrations médicales et des dessins techniques de la mécanique automobile. Des périodes, comme on parle de la période bleue et rose de Picasso. Bref, le Nassyo d’aujourd’hui est un objet artistique en constante et rapide évolution, n’ayant pas grand ’chose à voir avec le Nassyo des années 90, ou celui des années 2000. Le Nassyo d’aujourd’hui, je l’ai rencontré. Il est d’une rare courtoisie et ses toiles mêlent représentation du réel et abstraction avec une belle élégance.

Détail du tableau, « L’abeille ».
Détail du tableau « L’abeille » ( bombe aérosol, brosse, feutre)

Nassyo expose actuellement à l’Espace Oberkampf [1]dans une galerie qui développe un concept nouveau. L’artiste dont les toiles sont exposées dans la galerie(indoor), peint une œuvre sur le mur extérieur de ladite galerie (outdoor). Si la « carrière » de Nassyo est une succession de périodes voire de ruptures, les toiles qui ont certes des points communs (on reconnait la patte de l’artiste !), ont également de profondes différences. Elles illustrent des talents différents : celui de représenter avec une grande sensibilité le réel et, par la composition et la palette de le magnifier ; celui de fondre dans une composition maîtrisée des éléments du Monde avec le lyrisme de l’abstraction.

Détail de l’aile de l’abeille. Superposition de traits épais dynamiques et géométrisation des surfaces.

C’est à ce deuxième aspect que je vais m’arrêter, par goût peut-être. Cette fusion réel/abstrait est une savante et précieuse alchimie et, c’est parce que c’est complexe à « lire » que cela éveille en moi un intérêt. Pour comprendre cette synthèse, il convient d’en séparer les éléments constitutifs. Faire une analyse en somme.

Pour être clair, prenons un exemple. Une toile représente une abeille. Je vais peut-être vite en besogne, c’est peut-être une guêpe. La forme centrale du tableau représente certes un insecte en très, très gros plan et de profil, mais des indices m’invitent à définir la forme représentée comme une abeille, un insecte bienveillant à notre égard, représenté depuis la plus haute antiquité, et une guêpe, insecte malveillant mais ayant des poils noirs et jaunes comme ceux qu’on croit reconnaître sur la toile. Ayant globalement et avec une bonne prise de risque définit l’insecte, notre œil cherche à confirmer son hypothèse. Des ailles, un abdomen volumineux, des appendices. Enrichissant notre tableau intérieur, nous déduisons que le bleu Klein du haut du tableau est le ciel, que les taches rouges sont des effets de lumières au soleil couchant et que les éléments du bas de la toile rose et cernés de noir sont des fleurs groupées en merveilleux massifs. Si notre œil poursuit son inquisition, nous observons des traits très dynamiques jaunes, bleus et noirs semblant émaner du corps et une géométrisation d’une grande précision d’une « patte », des ailes, des fleurs. Le dynamisme des traits ne s’oppose pas, mais contraste avec la précision de fins dessins faits au feutre fin.


Composition qui mêle géométrisation, et équilibre dynamique.

Si le sujet est bien un insecte (quant à savoir de quel insecte il s’agit, c’est une autre histoire), la forme de son corps est un prétexte à faire de la peinture. Peu importe de savoir si ce sont de petites étoiles qui décorent le haut du corps, ou si les couleurs tendres et pastels représentent des fleurs ou les mouvements des fleurs agitées par la brise d’été. Ce que nous voyons n’est pas un insecte mais un tableau, une œuvre d’art. Pour voir un insecte précisément d’autres moyens sont à notre disposition. Ici, la composition s’impose à nous, un sujet en diagonale séparant deux espaces, un en haut, l’autre en bas. Les couleurs sont soit des camaïeux de bleus soit de franches oppositions (rouge soutenu/bleu outremer, jaune/ocre/noir). C’est dans le mélange de la géométrie et du dynamisme des lignes, dans les harmonies colorées et les contrastes en contrepoint qu’il faut chercher le plaisir.

Nassyo n’a rien d’un peintre animalier. D’autres en d’autres temps ont fait plus et mieux. Son exposition n’est pas un bestiaire. C’est bien davantage un artiste qui à l’âge de la maturité fond dans une même œuvre toutes ses vies antérieures. Fusion des « périodes », fusion des techniques, fusion du dessin et de la peinture. Une œuvre très personnelle qui raconte l’histoire d’un artiste.

Le sujet, les oiseaux, sont « presque » confondus avec le décor.
Un autre exemple de mélange du sujet avec son décor.

[1] Espace Oberkampf, galerie indoor/Outdoor, 140 rue Oberkampf, 75011.

Marko 93, le jaguar du mur Oberkampf.

Samedi 23 mars et dimanche 24. Les amateurs de street art, les badauds, les chalands sont nombreux au pied du mur Oberkampf à assister à l’accouchement d’un jaguar par Marko. D’aucuns ont voulu assister à la gestation de l’œuvre, du mur peint d’un bleu Klein pour servir de fond à l’esquisse de la tête du fauve tracée de gestes vifs par Marko. Les contours peints, les yeux, le mufle, la gueule sont tracés et peints avec précision. L‘angle des yeux donne l’angle d’inclinaison de la tête. La gueule grand ’ouverte montre les crocs du jaguar, la langue et la gorge. Le mufle est réduit à un triangle équilatéral inversé, bleu et noir. Surgissent tôt dans l’exécution les yeux bleus cernés de noir, des yeux reflétant la lumière et contrastant avec le « pelage » blanc strié de noir. Les babines blanches et piquetées de noir sont retroussées. L’ensemble yeux/babines/ mufle/gueule par leurs traits traduisent la férocité de l’animal. Somme toute, une figure classique d’un fauve rugissant.

Au premier regard (je rappelle pour ceux qui n’auraient pas lu mes œuvres complètes, fort peu nombreux au demeurant, que notre regard ne « va » pas de points forts en points forts quand l’œuvre représente un regard. Nos yeux cherchent les yeux de l’autre. Que l’autre soit un semblable ou un animal !) Au premier regard donc, nous voyons, avant de les regarder, les yeux curieusement bleus. Les yeux des fauves de Marko ont souvent les yeux bleus. Pourquoi me direz-vous ? Peut-être un clin d’œil de l’artiste. Marko ne manque pas d’humour pour nous signifier, un sourire au coin des lèvres, que le fauve qu’il représente n’existe que dans son imaginaire. Et puis, le bleu des yeux est presque raccord avec le bleu du fond ; bleu Klein souvent utilisé par Marko parce que sa densité met en valeur les traits du sujet, le contraste étant quasiment maximum. Correspondance aussi avec le haut du mufle. Et la gueule béante. Humour aussi dans le doré du croc droit. Bref, les 4 éléments qui nous semblent « naturalistes » sont des traits de fantaisie. Suffisamment conformes à mère Nature pour que nous identifions un jaguar. Suffisamment singuliers pour reconnaître des fauves « markoviens ».

« Le jaguar » de Marko 93, mur Oberkampf, mars 2019. Photo : Richard Tassart.

Si nos 4 traits sont suffisants pour référer à un jaguar, le « reste » est pure abstraction. L’opposition de facture est patente. A une relative précision des formes centrales va se développer « autour » des harmonies colorées. Aux traits dessinés « à la manière » naturaliste vont répondre de savantes harmonies colorées en forme de « calligraphes ». Ne cherchez pas la signification de ce terme dans un dictionnaire, le mot et la chose résultent d’une histoire. L’histoire de Marko. Gamin de Saint-Denis, passé par le tag et le graff, Marko a découvert dans l’écriture arabe, celle de ses potes, la beauté d’une écriture dans un premier temps mais également un vocabulaire de formes qu’il utilisera pour « colorier » des aplats. Dans certaines œuvres, totalement abstraites, apparentées à l’abstraction lyrique, la forme et la couleur des calligraphes ont un statut de sujet. Dans d’autres, et c’est le cas avec notre jaguar, les calligraphes cumulent deux fonctions : à la périphérie du sujet, en bleu clair sur le fond bleu Klein, ils décorent le fond, occupant des secteurs laissés libres par la représentation du jaguar, à l’intérieur des contours, ils rendent compte de la couleur du pelage en de précieuses harmonies. Harmonies de jaunes et d’ocres et de roses tyriens ; harmonies de roses et de violets. Ils traduisent grâce à la couleur le volume de la tête, dessinent les oreilles. Élégamment, plus nous nous éloignons du centre de la composition « réaliste », plus les calligraphes deviennent de moins en moins « serrés » pour se fondre progressivement dans le bleu Klein. Nul besoin de « finir » les bajoues, l’essentiel est là : 4 éléments pseudo réalistes peints par un artiste blagueur, noyés dans une composition abstraite.

Les quelques aplats, blancs, cèdent le pas aux calligraphes, véritables signatures de Marko.

Connaissant bien Marko je sais que cette fusion des styles n’est pas un sordide accommodement avec les lois du marché. Un peu de réalisme pour les uns, un peu d’abstraction pour les autres. Cette fusion est bien davantage un « collage » qui trouve dans l’histoire de Marko ses origines.

A la périphérie du motif central, les calligraphes dessinent une composition abstraite, dynamique et riche de couleurs .

Pour introduire son travail, sur les réseaux sociaux, Marko cite les origines Olmèques du mythe du jaguar. Il est juste de voir dans le jaguar et l’homme-jaguar un des thèmes récurrents de la culture olmèque. Par contre, je pense que cette dimension n’a pas de rapport avec l’œuvre de Marko. Marko a beaucoup peint de fauves ; des lions, des panthères, des tigres etc. Mais également, des singes, des oiseaux etc. Sa « période » fauve, à mon sens, s’explique par le pelage de ses animaux. Ils sont « naturellement » magnifiques et Marko trouve dans leur peinture une entrée « idéale » dans son utilisation des calligraphes.

Impossible de « voir » le « pelage » du jaguar dans cette partie de l’oeuvre qui propose une très sensible harmonie colorée.

Son utilisation des calligraphes signe ses œuvres. Lui seul sait peindre de cette manière, en dansant devant son support. En apportant des calligraphes roses à gauche de la tête, fins pour mieux se fondre dans le fond, qui se recule, prend du champ pour avoir une vision plus générale de l’œuvre, prend une bombe, équilibre son rose du côté droit. Cela dure…le temps nécessaire pour qu’il ait le sentiment que sa peinture traduise le volume et concilie réalisme et abstraction.

L’image du jaguar à la rencontre des contours semble se dissoudre dans des calligraphes de plus en plus aériens.

J’aime à croire que le sujet …n’est pas le sujet ! Le « vrai » sujet, c’est la peinture ! Le jaguar comme dans les mythologies précolombiennes n’est qu’un  véhicule, celui de la couleur. Dark vapor, Marko, the French lighter, celui qui peint en dansant, comme un fauve agile, rend le monde encore plus beau. A en rugir de plaisir !