Obey vs Trump (le dernier round).

Impossible d’échapper à la campagne électorale américaine. Son actualité fait les gros titres de tous les médias. Il est vrai que cette élection nous concerne, comme elle concerne le monde entier. Parce que les Etats-Unis sont, et de loin, la plus grande puissance économique du monde, parce que l’armée américaine est, et de loin, la plus puissante du monde, parce que dans un monde globalisé la politique qui sera mise en œuvre aura un impact direct ou indirect sur les Européens.

Par contre, il vous a peut-être échappé que Shepard Fairey avait initié une formidable campagne anti-Trump, soutenu en cela par des centaines de street artistes et des centaines de chanteurs et de musiciens américains.

Ne me dites pas que vous ignorez qui est Shepard Fairey ! Si vous avez un malencontreux trou de mémoire, je vous suggère tout d’abord, de lire les articles que je lui ai consacrés (voilà, ça c’est fait !) et, faute de grives, de consulter votre moteur de recherche préféré.

A vrai dire, l’engagement partisan de Shepard Fairey ne m’étonne pas. C’est le contraire qui m’eut étonné, mais c’est le format de la campagne, énorme ! Et, les formes qu’elle revêt, originales !

Faute de pouvoir tout dire, je vais tenter de vous donner, lecteurs, lectrices, un aperçu de l’initiative d’Obey.

En fait, la campagne de Shepard Fairey est la somme d’une vaste campagne d’affichage, de la réalisation de gigantesques fresques, de l’enregistrement d’un disque pour soutenir financièrement la candidature démocrate.

Si la campagne d’affichage s’étend sur l’ensemble du territoire, les fresques peintes en collaboration avec de nombreux street artistes sont réalisées dans les swing states, ces fameux Etats dont les votes peuvent changer l’issue du scrutin (en 2020, Iowa, Michigan, Maine, Arizona, Georgia, Texas, Wisconsin).

Obey a dessiné plusieurs affiches. Une série d’affiches représentant le portrait d’un Afro-américain invite à voter et en donne les raisons de manière synthétique. Ce sont essentiellement la volonté de mettre fin aux violences policières en écho aux drames récents qui ont déchiré la communauté afro-américaine et plus globalement clivé la population entre partisans de la justice et partisan de la loi et de l’ordre (c’est le slogan de campagne de Trump), de ne pas rester debout l’arme au pied et laisser Trump, la crapule, dans le bureau ovale de la Maison Blanche pendant une année supplémentaire, parce que la vie des Noirs compte (Black lives matter), pour que le pays ne tombe pas dans l’anarchie de la guerre civile et de la tyrannie, pour faire barrage au fascisme, parce que je dois utiliser le seul pouvoir politique que j’ai.

Une autre série d’affiches sont des déclinaisons d’expressions devenues très populaires. « Black lives matter » est ainsi décliné en « Your vote matters » et « Make america great again » devient « Make america smart again ».

Des tee-shirts reprennent les slogans de campagne et le graphisme d’Obey.

Aux affiches et aux produits dérivés, il convient d’ajouter de très remarquables murals peints grâce à la collaboration de street artistes locaux.[1]


[1] I’m proud that my team and I just completed this « Voting Rights Are Human Rights » mural in Milwaukee, collaborating with five Wisconsin artists. The artists Tyanna Buie, Niki Johnson, Tom Jones, Claudio Martinez, and Dyani Whitehawk, all address social issues in their art and were willing to contribute work to the mural as an alliance of voices pushing for civic participation and progress. The mural’s central figure is based on a mid-60’s civil rights march photo by Steve Schapiro. I chose that image as the focal point for the mural because many of the voting rights advances made by the civil rights movement have been under attack. Though we face voter suppression in many places in the nation, voter suppression has been especially prevalent in Wisconsin and often targets communities of color. I want to thank Stacey and Niki from Wallpapered City for their hard work and perseverance in facilitating this project, Patti, the building owner, for providing the wall and her amazing hospitality, Black Box Fund for financial support of the project. A big thanks to my crew of Dan Flores, Nic Bowers, Rob Zagula, and Nic Bowers for working long hours through some windy and damp weather to complete the mural in four days. Thanks to Jon Furlong Jon Furlong for shooting photos and helping to paint when needed. In our short time in Milwaukee, we met (with social-distancing) many friendly and enthusiastic Milwaukee residents. I want to go back post-pandemic for a real hang and exploration in Milwaukee!

-Shepard

Last but not least, Obey a dessiné la pochette d’un enregistrement d’un disque de « bonne musique », histoire d’opposer à la « culture » musicale des électeurs de Trump une musique alternative. Graphisme, peinture, musique, forment les éléments d’une culture antitrumpienne. Les messages vont tous dans le même sens : il faut voter (contre Trump !) pour sauver la démocratie américaine et la démocratie ne fonctionne que si les citoyens votent.

Concernant son implication dans le combat politique, Shepard Fairey, dans un entretien donné à un journal américain déclare : « « Chaque élection est importante, mais avec les tactiques de suppression des électeurs utilisées par l’administration actuelle et (le parti Conservateur), cette élection pourrait décider si la démocratie telle que nous l’avons connue va continuer ». Il justifie par ailleurs l’accent mis sur la lutte contre l’abstentionnisme : « « Il est stimulant et important de rappeler aux gens que leur vote est un outil essentiel et puissant dans la façon dont ils façonnent le gouvernement et les politiques qui ont un impact sur eux et leur communauté ».

Shepard Fairey en filigrane fait référence au rôle que va jouer le vote par correspondance. Une journaliste de RFI, Cécile Da Costa, dans un court article de presse en explique l’importance : « Le vote par correspondance a toujours existé aux Etats-Unis. Mais cette année, il va falloir le développer parce qu’il y a beaucoup d’électeurs – des gens malades ou des personnes âgées – qui vont avoir peur d’aller voter à cause de la pandémie qui, d’ici novembre, n’aura sans doute pas disparu aux Etats-Unis. Si Donald Trump, et les républicains avec lui, s’opposent à faciliter l’accès à ce vote par correspondance, c’est parce qu’ils sont convaincus que la majorité des électeurs qui demanderaient à voter par correspondance seront plutôt des électeurs démocrates : des électeurs afro-américains, ou hispaniques, qui habitent dans des grandes villes très touchées par le virus.

L’idée de Donald Trump pour se faire élire est donc de faire en sorte qu’il y ait une participation électorale la plus faible possible, en sachant que l’abstention va profiter au parti républicain. C’était le cas en 2016 : une des raisons principales pour lesquelles Hillary Clinton a perdu, c’est parce qu’il y a eu une forte abstention de la base démocrate. »

La campagne fédérée par Shepard Fairey a de quoi surprendre les Européens que nous sommes.

 Elle surprend tout d’abord par son ampleur : tous les Etats sont visés même si des initiatives complémentaires sont centrés sur les « swing states », une campagne d’affichage de cette ampleur nécessite des fonds considérables et le relais d’organisations nationales et locales couvrant l’ensemble du territoire, des centaines d’artistes s’impliquent personnellement dans la campagne en rendant public leur choix. Ajoutons pour rendre compte de la dimension de l’entreprise que des radios et des chaînes de télévision, sans compter les réseaux sociaux, renforcent le soutien au candidat Joe Biden.

La campagne coordonnée par Fairey a un discours qui peut nous sembler pour le moins excessif. Il est question, ni plus ni moins, de mettre un terme à la tyrannie, d’éviter la guerre civile, d’être le dernier rempart à un régime autoritaire, de réintégrer, de sauver la démocratie (tous les Américains connaissent les premiers mots du préambule de la Constitution, « We the people », et tous adhèrent aux discours des Pères fondateurs, véritables fondements philosophes et politiques de la République.)

Shepard Fairey assume son rôle de « leader » d’opinion et, à coup sûr, son engagement dans la campagne démocrate pèsera. Difficile de dire de quel poids elle pèsera, bien sûr. Assurément les assassinats et les « bavures » policières seront déterminantes dans les « minorités visibles » mais pas seulement. De même que la mauvaise gestion du Covid-19. De même que la personnalité de Trump. Un front anti-Trump résultant des circonstances et des crises s’est formé et semble à quelques jours de l’élection pouvoir l’emporter.

Quelque soit l’efficacité de la campagne d’Obey, je me réjouis qu’un artiste, porte au pays de l’Oncle Sam les valeurs universelles héritières des Lumières. Il est bel et bon que les artistes qui sont des citoyens comme les autres s’engagent dans le champ politique et social. La culture ne peut faire l’impasse sur la politique : elle est politique, par définition.


Alban Rotival aka Agrume : un surréalisme poétique.

Dans son Livre III des Essais, Montaigne, s’adresse à son lecteur et lui confie qu’il est (lui-même) la matière de son livre. L’impertinent pourrait objecter que cela est vrai de toutes les œuvres et de tous les artistes et que l’aveu de Montaigne n’est qu’un truisme.

Au premier regard, avec la redoutable clarté de l’évidence, c’est l’idée qui s’impose au regardeur qui observe avec attention les œuvres d’Alban Rotival aka Agrume. La raison en est simple : ces œuvres sont des autoportraits. Des autoportraits bien particuliers qui rompent avec la tradition de l’autoportrait classique.

Pour mémoire, pensons à ces peintres du quattrocento qui peignaient « à la commande ». Les commanditaires (gens d’Eglise, aristocrates, riches marchands etc.), par contrat, commandaient leurs portraits, ceux de leur famille, des épisodes tirés des Saintes Ecritures et se moquaient comme de l’an 40 de la bobine du peintre. Pour « signer » leurs œuvres nombre de ses artistes, subrepticement, comme à la dérobée, les maîtres se représentaient sous les traits d’un personnage : apôtre, marchand, serviteur etc. Ils étaient alors les seuls à savoir que parmi les nombreux portraits, il y avait le leur.

Il fallut un mouvement profond des idées pour que la peinture choisisse des sujets empruntés davantage à la sphère domestique. Alors que les maîtres s’effaçaient devant leurs œuvres, quelques peintres devenus célèbres, voulurent laisser une image d’eux, en gloire, pour la postérité ! Changement de lieux, changement d’époque, changement de pratiques, changement dans la fonction donnée à la peinture.[1]

Les autoportraits d’Agrume s’écartent de cette tradition occidentale. Encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce mot. Dans le travail d’Agrume, ses œuvres ne sont pas seulement des « autoportraits » mais plutôt des compositions qui s’apparentent à la fois au portrait de soi et à la nature morte.

Dans la succession des portraits d’Agrume, on peut, à première analyse, voir un dévoilement progressif.

Chronologiquement parlant, le masque est premier. Le masque à deux fonctions : une fonction d’occultation et une fonction de substitution de traits aux traits particuliers de l’artiste. Somme toute, l’artiste est là, représenté, mais son masque qui impose une signification cache la singularité de l’artiste. Une présence discrète dissimulée derrière les traits d’un autre.


[1] Je pense aux somptueux autoportraits de Rubens, par exemple.

Progressivement les traits de l’artiste apparaissent indirectement sous la forme d’une ombre. Ombres et non reflet de Narcisse. L’ombre révèle indirectement le sujet mais, déformée, elle devient un jeu des apparences.

L’autoportrait discret, le temps aidant, se complexifie.

C’est, de facto, une composition savante. Elle combine, comme le ferait une nature morte, plusieurs éléments non dynamiques : un décor, un sujet dont l’image est en partie occultée par un autre élément. Si le sujet est toujours le visage de l’artiste, les décors changent. Les « occultants » jouent un rôle de lacune (leur représentation cache une partie du portrait). Ce sont des tournesols, des oiseaux, des feuilles, des papillons, un drap, un coq etc.

Le décor et les occultants n’ont pas la fonction de « mettre en valeur » le portrait. Exécutés avec le même souci du détail, ce sont des éléments constitutifs de l’œuvre. Ce ne sont pas des faire-valoir ; leurs statuts sont de même ordre. Ces occultants ont été choisis pour leur intérêt plastique et leur polysémie. Leur rapprochement des autres éléments constitutifs, le décor et le portrait, questionne le regardeur. Il ne peut pas ne pas donner une signification à leur contiguïté sur une même surface.

Peu à peu, les ombres cèdent la place à la lumière. A cette émergence correspond la disparition progressive de ce que j’ai nommé les « occultants ». Le visage et le corps de l’artiste apparaissent. Cela ne signifie pour autant que ce sont des autoportraits « classiques » ! Les œuvres d’Agrume sont des compositions d’un authentique raffinement. Entrent dans la relation au sujet des oiseaux, des fleurs, des poissons, des clés, des artichauts, un vase, un arbre, un feu (variante allumette), une femme etc. Dans la représentation du feu, ce n’est pas la forme des flammes qui est mise en avant mais la lumière générée par la combustion du bois. Le thème du feu est une déclinaison de la survenue de la lumière. Une lumière qui éclaire la palette du peintre qui ose des couleurs vives.

Portrait d’Agrume.

L’œuvre dans sa chronologie peut être comprise comme l’histoire d’un passage. Un passage qui est un itinéraire artistique. L’artiste donne d’abord de lui une vision reflétée et, œuvre après œuvre, ose se montrer tel qu’il est, sans chercher d’artifices pour embellir son image.

En fait, cette lecture n’est vraie qu’en partie.

Bien sûr, les images créées par Agrume parlent de lui. Il le confirme dans un échange épistolaire que nous avons eu récemment : « La plupart de mes portraits sont pour l’instant des autoportraits, travaillant à partir de photos, le modèle le plus accessible reste moi-même. Ainsi j’explore un travail de mise en scène pour m’approcher le plus possible de l’idée que j’ai en tête. Aussi la création de mes images est intimement liée à ma personnalité, à mes ressentis ainsi qu’à mon vécu et mes souvenirs. L’utilisation de ma propre image s’accorde alors parfaitement avec mon discours. »

La dissimulation partielle de ses traits par un occultant est un ressort pour inviter le regardeur à passer de l’identité particulière de l’artiste à « l’humaine condition ». En réduisant l’image de ses traits, il élargit sa condition à notre condition.

Alban Rotival rend compte de ce passage de l’individuel à l’universel : « C’est alors que la disparition, la suggestion d’un visage, le fait de n’être plus que partiellement visible, vient diluer un visage, une représentation qui pourrait être trop répétitive. La suggestion implique le mystère, l’identification du spectateur y est plus facile, les questionnements plus fréquents, la réflexion et la naissance d’émotion facilité. La question de l’être, est aussi rattachée à ces représentations, il s’agit de réinventer la place que peut occuper l’être humain dans un environnement qui n’est pas le sien mais dans lequel il s’inscrit. L’homme n’est pas le centre puisque qu’il fait partie d’un tout. »

Ainsi il ne faut pas voir dans son travail un maniérisme fait d’oppositions simplistes caché/montré, ombre/lumière mais la confluence d’une histoire de ses rapports avec sa représentation et une histoire de l’évolution de sa technique.

Interrogé sur le surgissement de la lumière et le changement de la palette, Agrume propose une explication : « La présence de la lumière dans mes tableaux croît en effet, cela vient sans doute de l’évolution de mon travail et de mon regard avec le temps. Cela vient aussi de ma technique qui change et s’améliore. J’ai pendant un temps beaucoup travaillé à partir de supports préexistants, par exemple des tapisseries anciennes, mais aussi des supports en bois, vieillis par le temps. Tous ont en commun les traces du temps passé, des effacements, des marques, un caractère déjà fort, une certaine « patine ». Ces supports me servant de base de travail et de fond fixent une ambiance de départ, leurs caractères passés inclus des couleurs parfois cassées par le temps et un manque de lumière (…) Je remarque également que la lumière présente dans mes tableaux est directement corrélée à la lumière dans laquelle je vis et à la présence du soleil. Mon travail d’hiver sera un peu moins lumineux avec des couleurs plus froides. Celui du printemps et de l’été présentera plus de lumière et de couleurs. »

En résumé, les références biographiques d’Agrume sont étroitement imbriquées à l’histoire d’un artiste. Un artiste qui ne cesse d’apprendre et qui, pas à pas, conquiert de nouveaux territoires. Une histoire de maîtrise des techniques se confondant avec l’histoire d’un autodidacte qui devient un peintre de talent. Une maîtrise qui lui permet de créer des mises en scène d’où jaillit l’étrange. Par-là, il rejoint, avec modestie le courant incarné par des peintres comme Magritte, Salvador Dali, Giorgio De Chirico, Francis Picabia, de Frida Kahlo. Il est de plus mauvaise compagnie !