C 215. Le voyage en Ukraine.

Depuis de nombreuses années, les œuvres du pochoiriste C 215 me touchent. J’ai été passionné par sa démarche empathique et collaborative quand il a peint le mur de la rue Pelleport à Paris[1] ; il m’a profondément ému quand il a peint sur un haut mur parisien un superbe hommage à un enfant africain mort alors qu’il fuyait son pays caché dans le train d’atterrissage d’un avion de ligne. [2] Comment ne pas partager l’émotion de C 215 qui récemment est allé en Ukraine témoigner de l’horreur et peindre de superbes portraits d’enfants sur les décombres d’un pays ravagé, détruit, nié dans son existence même.

L’artiste a posté sur les réseaux sociaux les images de ses portraits accompagnées d’un court texte. Ce sont ces textes et ces images que je veux partager avec vous.


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/c-215-du-petit-format-au-muralisme-la-fresque-de-la-rue-pelleport-octobre

[2] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/c-215-l%E2%80%99hommage-%C3%A0-l%E2%80%99enfant-mort

« Chacun porte en lui une certaine image de la guerre, même si l’on ne l’a pas subie directement. Il y a toutes sortes de photos, de films qui ont documenté la guerre, d’autres guerres, mondiales pour certaines, ou de décolonisation qui font croire en une certaine familiarité, images de destructions, de combats. Des films aussi. Et selon son degré de culture, de curiosité, d’intérêt aussi, la guerre ne nous semble pas vraiment inconnue. Pourtant, face à la réalité, lors de la préparation de ce voyage s’imposait plutôt l’inverse. La guerre, celle du présent, de la réalité actuelle, en Ukraine, cette destination, était une véritable inconnue. »

« Je n’allais rien retrouver de mon imaginaire de la guerre, de cette guerre, dans ce que j’allais rencontrer : ni les sirènes, ni les sourdes détonations des bombardements nocturnes, ni les claquements des rafales de mitrailleuses au loin, ne correspondaient à ce que j’avais dans la mémoire de mon imaginaire. »

« Je ne m’attendais pas vraiment à ce que j’allais trouver : un monde sans enfants, sans aucune place laissée à l’enfance, des parcs d’enfants vides, des chambres d’enfants abandonnées, avec leurs traces d’enfance, leurs jouets, leurs cahiers, leurs livrets scolaires, leurs vêtements d’enfants. Au moins sur ce point mon pressentiment se vérifiait, sur place il fallait peindre des enfants, dans le chaos, dans les décombres, dans la désolation. »

« Lorsqu’un immeuble prend une roquette, tout est dévasté. Le coût des destructions russes en Ukraine est encore inquantifiable, mais on devra soutenir les Ukrainiens. Et j’espère que Poutine, d’une manière ou d’une autre, paiera pour toutes les horreurs qu’il a générées. »

« Soutien aux résistants et soldats ukrainiens qui verrouillent le territoire par un nombre infini de check-points qui empêchent toute infiltration russe. L’organisation, la solidarité de ce pays est incroyable. Expérience humaine très forte que d’avoir partagé un peu de temps. »

« A Kyiv, tous les panneaux indicateurs avec des plans de quartier ont été recouverts de spray au début du conflit pour rendre plus difficile une éventuelle progression russe. J’ai apposé sur celui-ci ce portrait de ma fille Nina, lorsqu’elle était petite. Hâte de retrouver mes enfants. »

« Au métro Lukianivska, en plein centre-ville de Kyiv, une zone habitée par des civils et bombardée par les Russes. Pensées aux enfants ukrainiens qui ont dû être déplacés loin de leur maison et de leur pays. »

« Comme ici à Zhytomyr en Ukraine dans un appartement complètement détruit par les bombardements de l’armée russe, j’ai choisi de peindre aussi les portraits d’enfants de certains de mes amis, car cette tragédie nous concerne tous. Cette nuit, j’ai rêvé que mon fils était très gravement malade. Vie, je veux bien être foudroyé, mais de grâce épargne nos enfants. »

« Au revoir l’Ukraine, ta résistance est belle et forte. C’est promis, je reviendrai bien vite. »

« Rentré de Kyiv pour les 3 ans de mon fils ce lundi, découvrir le massacre de Bucha. Malaise, d’être revenu dans un monde cossu, futile. Envie incompréhensible d’y retourner. Se rendre utile. Si on pouvait goûter notre bonheur, en France, en paix. Merci de tous vos beaux messages. »



Ukraine : Zelensky, la création du mythe du héros.

Un mois de guerre en Ukraine. La guerre n’en finit pas de finir. Nous croyions avoir vu l’impensable, les images et les échos de l’invasion russe nous glacent toujours de peur et de rage. La « guerre totale » russe n’épargne rien ; les chars d’assaut, les bombes, les missiles détruisent un pays « qui n’existe pas », dixit Poutine. Témoins du drame et saisis par un profond sentiment de culpabilité, nous comprenons que les enjeux de la guerre dépassent les frontières de l’Ukraine et restons dans la dramatique position de l’observateur désarmé.

Un drame donc se joue dont la fin n’est pas écrite et déjà dans la mêlée confuse émergent les deux personnages autour desquels se nouent la tragédie : le président ukrainien Zelensky et le président Poutine. Plus que deux hommes d’Etat se sont deux figures qui progressivement se dessinent : celle du héros et son double obscur, le côté sombre de la Force.

En m’appuyant sur les images créées par les street artistes et les illustrateurs, images véhiculées par les réseaux sociaux, mon objectif dans cet article est de suivre la formation de deux mythes, dont l’un celui du héros se fonde sur son exact contraire.

Le mythe du héros est consubstantiel à ma culture. Les demi-dieux et les héros de l’antiquité grecque et latine ont habité mes rêves d’enfant. Contes et légendes ont été complétés par une abondante littérature épique. Mes héros furent le divin Achille, Ulysse, David et tant d’autres. Des hommes conscients de leur finitude qui narguaient les dieux, s’affrontaient aux déchainements de la nature, se battaient contre de puissants adversaires. C’étaient des guerriers qui par leur courage, leur bravoure, triomphaient des formidables obstacles qui barraient leur chemin. Le sens même du mot « héros » a été associé pour moi à ces exemples. Les autres acceptions étaient des formes dévaluées de la première.

Mes héros fonctionnaient par couple. David et Goliath, Achille et les Troyens, Ulysse et Polyphème. Comme on le voit, la valeur du héros dépendait de celle de son adversaire. Plus ce qui s’oppose à la quête du héros est redoutable, plus l’héroïsme est grand. Une variante de la lutte éternelle du Bien contre le Mal. Du combat de Persée contre Méduse. Du combat fondateur de Saint-Michel contre le dragon. Les superhéros de la Marvel et de DC Comics sont des succédanés étatsuniens fort dégradés des demi-dieux mythologiques.

Aussi ce sont les figures du couple Zelensky/Poutine qui doivent être appréhendées ensemble pour saisir la signification de cette création.

Chacun sait aujourd’hui que Zelensky, avant d’être élu président de la république était comédien portant costume trois pièces, chemise blanche et cravate. Depuis l’invasion russe, il est montré en chef de guerre. Barbe de plusieurs semaines, tee-shirt, parka, gilet kaki. Sur les lignes de front, il porte un casque et un gilet pare-balles. Bref, le président est un soldat.

Zelensky, le président-simple soldat, le héros positif, combat l’ogre Poutine, le président de la deuxième puissance nucléaire mondiale, le président du plus grand pays du monde. Pour être reconnu comme un héros, il faut, nous l’avons vu, que son adversaire soit redoutable voire invincible. Les artistes pour représenter Poutine n’ont guère hésité à charger la barque. Qu’on en juge ! Il est présenté comme un tueur cruel, un terroriste, celui qui a tué la paix. De plus, il est insulté et ridiculisé. Comparé explicitement au diable, sa représentation est associée au sang. C’est un dictateur, comme Hitler et Staline, un dictateur qui est un nazi par une inversion des justifications de Poutine à l’invasion de l’Ukraine. Plus trivialement, c’est un déchet mal odorant (en jouant sur son nom en anglais : put in). Bref, une sinistre incarnation du Mal absolu.

Les artistes ont peint de superbes portraits de Zelensky. Le président est représenté de face, de trois-quarts, en couleurs, en noir et blanc, le plus souvent en bleu et jaune. Une affiche est un plagiat de l’affiche de Shepard Fairey représentant Obama. La comparaison est implicite. Par ailleurs, il incarne l’espoir, celui du peuple ukrainien qui depuis la Révolution orange veut rejoindre l’Occident et ses alliances.

De toutes les représentations, ce sont les portraits de Zelensky qui sont les plus fréquents. Ils sont devenus des signes identificatoires, des drapeaux, des symboles du peuple ukrainien uni.

En parallèle, des images construisent les bases de ce qui sera le roman national. Le soldat devient une figure majeure de la mythologie qui se crée. Il est représenté avec ses armes sortant des flammes du combat, fort, viril et protecteur. Les héros des légendes sont convoqués afin d’inscrire l’actuelle conflit dans l’histoire de l’Ukraine. Héros protecteurs et protégés par Dieu. C’est dire suffisamment clairement que la guerre des Ukrainiens est juste et qu’ils incarnent les forces du Bien. Les symboles saturent les représentations : le drapeau, les couleurs du drapeau, les fleurs des champs dans les cheveux des femmes, le blé des plaines, le culte marial, le trident.

Les images dessinent un récit : unis dans la lutte, les hommes et les femmes en armes, protégés par Dieu et la Vierge Marie vont sortir vainqueur de l’épreuve et poursuivent leur destin national.

Bien sûr, les images que je reproduis sont des images de propagande. Mais la propagande en dit long des aspirations d’un peuple et du point de vue qu’il a sur le monde. Le commentaire des images dont le but est de soutenir l’effort de guerre des Ukrainiens et de faire pression sur les Occidentaux pour obtenir l’aide nécessaire à la résolution du conflit n’ont qu’un rapport indirect à la réalité. Cela ne veut pas dire que Zelensky n’est pas un homme exceptionnel dont chacun reconnait les vertus. Ni que Poutine soit ce qu’on en montre.

N’oublions pas que « le héros de Verdun », Philippe Pétain, a collaboré avec les Nazis. Que les figures de héros ont été construites après coup pour répondre à des objectifs politiques. Jeanne d’Arc n’a pas commandé les armées françaises pour bouter hors du sol national l’Anglais. Charles Martel n’a pas arrêté les Arabes à Poitiers.  Les exemples abondent. Je vous en fais grâce. Soyons circonspect et « laissons du temps au temps ».


Héol. Le panthéon des humbles.

Un lundi après-midi de février, il faisait froid, le ciel était plombé par des nuages gris d’acier, au crachin succédaient des averses. Un temps d’hiver ordinaire à Paris. J’avais décidé d’aller prendre des photos de la fresque Black lines peinte le dimanche sur le spot de la rue de La Fontaine au Roi à Belleville. Je tenais en particulier à prendre des clichés des œuvres d’Itvan Kebadian et d’El Veneno, deux artistes à qui j’ai déjà consacré des articles. Faut pas trainer pour prendre des photos des œuvres de street art à Paris. Soit la préfecture de police avec une extrême diligence fait recouvrir d’une belle peinture gris souris les œuvres, soit le service de la propreté de la Ville avec une diligence encore plus grande « nettoie » les œuvres, soit elles sont toyées pour des raisons diverses et variées, soit recouvertes par d’autres œuvres. Les places sont chères ! La fresque Black lines ayant été terminée le dimanche soir, le lundi après-midi, malgré ou grâce au temps pourri j’espérais prendre quelques clichés pour assurer à ces œuvres une toute relative pérennité.

Rapidement, avant une nouvelle averse, je pris plusieurs photos et découvris une magnifique fresque noir et blanc signée d’un certain Héol. Quelques dizaines de mètres plus loin, un artiste peignait le portrait d’un homme agenouillé. Un portrait en rupture complète avec les autres œuvres. Un homme à genoux était peint de couleurs fauves par un artiste qui utilisait un rouleau avec un long manche et trois pots de peinture. Un spectacle singulier qui m’invita à lier conversation.

C’est de cette manière qui doit tout au hasard des rencontres que je fis la connaissance d’Héol. Grâce aux liens qu’il m’a ensuite envoyés et à une patiente recherche sur Internet, grâce également à une correspondance que nous avons eue, j’ai découvert un artiste de talent qui s’illustre dans des champs disciplinaires fort divers et, en particulier dans la vidéo et le muralisme.

Dans cet article, après avoir dit quelques mots sur les vidéos qu’il réalise, je prendrai un exemple de réalisation pour mettre en évidence son art du portrait et l’engagement social et politique de son travail.

Un mot donc sur les vidéos d’Héol[1]. Ce sont de courtes vidéos filmées dans son atelier. En fait, ce sont plutôt des performances qui ont comme sujet la création d’une œuvre plastique. Cela ressemble à un time laps mais l’artiste va bien au-delà : il met son corps en scène, jouant avec les éléments de l’installation, les pots de peinture, la peinture elle-même. La scène (car il s’agit bien de théâtre) est rythmée par une musique choisie avec une grande circonspection.

 Après quelques images d’introduction, pour situer l’événement, Héol projette sur un haut mur noir des litres de peintures de couleurs. A l’aide d’un rouleau muni d’un long manche, à partir de ces projections, il fait naître des formes et au final des images. En somme, c’est un spectacle total. Du désordre, du hasard, lentement émerge sous les doigts du peintre-magicien un portrait éphémère. Un spectacle dans lequel se côtoient en s’interpénétrant, théâtre, musique et live painting.

A propos de ses vidéos, Héol dans un entretien récent déclare « Les vidéos sont un moyen de scénariser le processus de création, de dynamiser les images, créer du mouvement dans la peinture qui est elle-même en mouvement. Je réalise beaucoup de « splashs » sur les murs pour commencer une fresque, en vidéo, c’est sympa. Les vidéos sont pour moi importantes dans mon travail car je peins à l’énergie et souvent en milieu naturel. »

Les vidéos d’Héol sont, je le crois, un genre qu’il a inventé. L’homme aime le mouvement, l’imprévu, la spontanéité, le hasard et, dans ces courtes œuvres, il le montre avec éclat.


[1] https://www.youtube.com/watch?v=04D7RZ8VW2Q

Il en est tout autrement de son travail de muraliste. L’exemple que j’ai choisi de vous présenter est la performance qui se déroula le 4 et 5 juillet 2020 au Parc du Gué-de-Maulny dans le cadre du festival Plein Champ. Le long d’un chemin de halage, Héol a peint les portraits des ouvriers et des ouvrières sur les murs d’une ancienne manufacture de tabac. Une fresque de 500 m2 !

Dans un premier temps, le conseil de quartier lui a envoyé une vingtaine de photographies tirées d’archives ; des photographies prises à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. Héol a retenu un cliché datant de 1919, en noir et blanc. Une trentaine d’ouvrières posent en tenue de travail, chaussées de sabots, la blouse protégée par un tablier. De ce cliché, Héol a conservé les portraits des femmes. D’autres photographies de la même époque ont complété le tableau. D’une photo d’un atelier, Héol a gardé les portraits des hommes, les roues des machines. Ces images ont été complétées elles-mêmes par les témoignages de témoins de l’activité de la manufacture. Des badauds rencontrés pendant les semaines passées à peindre les murs de l’usine désaffectée et oubliée. Les récits faits par les uns et par les autres ont enrichi la recherche informelle de l’artiste. C’est avec ce matériau, source iconographiques et témoignages, qu’Héol a conçu une œuvre qui rend hommage au travail des ouvriers et des ouvrières, rend au lieu une mémoire, réinscrit la manufacture des Tabacs dans l’histoire de la ville du Mans.

Se jouant des contraintes, les portes et les fenêtres en particulier, Héol donne à voir l’étendue de son talent de peintre. Les photographies en noir et blanc ont été « mises en couleurs ». Les couleurs qui ne sont pas réalistes magnifient les portraits et les décors. Intenses, contrastées, elles renvoient une lumière franche qui donne vie aux acteurs. Un chromatisme sans concession qui par la couleur (re)donne à la classe ouvrière sa fierté.

Héol parle de son travail avec lucidité et recul. Il dit en parlant de sa peinture : « Mon regard n’est pas intellectuel, je n’ai pas de ligne directrice sur mon travail. Je suis plutôt un peintre instinctif, intuitif, engagé, qui fonctionne à l’énergie corporelle. J’aime être dehors cela m’ancre davantage dans la réalité ; cela permet également de provoquer la rencontre avec les passants, le public, les spectateurs ».

 Il éclaire ses choix nous donnant des clés pour mieux cerner son œuvre : « J’aime les grands formats, les grands personnages. J’aime l’époque de la révolution industrielle, les travailleurs, la vie dure qui marque les visages, les mains. J’aime rendre hommage aux minorités, aux oubliés. Je travaille souvent avec des images en noir et blanc pour pouvoir poser les couleurs que je veux. Ces couleurs sont souvent vives et contrastées, entre les couleurs chaudes et froides. »

Vidéos-performances artistiques, peinture inscrite dans le champ social, Héol est tout cela et même davantage ! Je sais l’authenticité de sa démarche et je lui sais gré de rendre visibles les « gens de peu ». Son projet est d’une grande intelligence : une immersion complète dans un milieu et une histoire locale, une recherche iconographique complétée des témoignages des témoins, la création d’une œuvre composée, réfléchie, pensée, belle enfin, portant la voix de ceux qui ont été privés de parole.

Le lundi de notre rencontre, le ciel pesait comme un couvercle. De fines gouttes de pluie filtraient une pauvre lumière et, dans ce décor digne du premier cercle de l’Enfer de Dante, j’ai croisé Héol. Héol, en grec, la demeure du vent. En breton, le soleil. Sa peinture éclatante m’a apporté du réconfort, entre pluie, vent et soleil. L’art est une consolation.


Dawal. De l’importance du contexte.

Le samedi 12 mars et le dimanche 13, Dawal « a fait le mur » Oberkampf. Sa fresque, haute en couleurs, surprend par sa fantaisie. Dans un curieux paysage d’où le soleil tire sur ses petits bras pour sortir de l’horizon, coule une rivière perchée sur un aqueduc ferroviaire, des marches conduisent par degrés à un temple grec, un crayon sort de terre, un tank porté à bout de bras porte un étrange personnage confortablement assis dans un fauteuil, bercé par la musique dissonante d’un joueur de pipeau. De l’autre côté du fleuve, une télévision d’un genre particulier projette un rayon, un missile planté dans le sol affublé d’un tutu, un homme à tête de clé s’enfuit, une longue file d’individus se dirige vers nulle part, un pied repose sur des livres empilés.

Un tableau qui évoque « Le jardin des délices » de Jérôme Bosch, voire le petit monde des tableaux de Brueghel l’Ancien. En tout état de cause, une œuvre de fantaisie. Mais la fantaisie prend racine dans le présent de la création de l’œuvre et la connaissance du contexte est nécessaire pour que le « regardeur » puisse construire une signification.

Or, le contexte du 12 et 13 mars 2022 a été dominé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le journal « Le Monde » dans son édition spéciale du vendredi 11 mars titrait : « Ukraine : des pourparlers sous la pression des bombes. A Lviv, lors de funérailles poignantes, civils et militaires rendent hommage aux soldats morts au front. L’hésitation à fournir des avions de chasse à l’Ukraine illustre l’équilibrisme des Occidentaux entre soutien et neutralité. » Photographiant la fresque le lundi 24 mars, j’ai cru reconnaître un char d’assaut et le long cortège d’hommes identiques, sans réelle identité, m’a évoqué de sombres images de soldats défilant au pas. C’est à partir de ces deux indices que j’ai émis l’hypothèse d’une relation entre le contexte de la guerre en Ukraine et la fantaisie assumée de la fresque de Dawal.

Restait à vérifier l’hypothèse bien audacieuse au demeurant. L’idée m’est alors venue d’interroger l’artiste sur son œuvre. Je lui ai posé deux questions : « Je vois dans ta fresque une allégorie de la guerre entre l’Ukraine et la Russie, est-ce une interprétation personnelle ou ma lecture rejoint-elle la sens que tu voulais lui donner ? Pourquoi le choix de cette forme qui oscille entre Brueghel l’Ancien et les cartoons ? » Dawal m’a répondu et c’est cette réponse que je veux vous présenter aujourd’hui in extenso. Il y a à cela deux raisons : la première est qu’il est intéressant de mettre en relation les mots mêmes d’un artiste et son œuvre. La seconde raison repose sur la nature de l’œuvre. Le commentaire que fait un artiste de son œuvre a un intérêt certain. Par contre, quelle valeur peut bien avoir le discours d’un « critique » sur une œuvre qui exalte la créativité et l’imaginaire ? A la limite, tous les discours sont légitimes.

Aussi, ai-je résolu de me taire, de garder mes hypothèses pour moi, de construire à partir des images qui peuplent le musée de mon imaginaire, des significations d’une œuvre ouverte et inépuisable.

« Pour revenir à ma fresque et répondre à tes questions : le style cartoon est mon style de dessin depuis un moment. Mes références sont issues de la culture populaire : la bande dessinée, les films, les expos, etc. Donc, j’ai construit mon style par ce biais. Je suis autodidacte ; je n’ai pas fait d’études d’art. Ensuite, pour revenir sur les différentes symboliques de la fresque, on a, en effet, un lien fort avec l’actualité même si je n’ai pas spécifiquement choisi de faire une fresque politisée. Les idées sont arrivées dans mon esprit et se sont inspirées inconsciemment de l’actualité. La télévision avec un œil représente l’instrumentalisation des médias qui fait croire à la paix (le petit drapeau dans la main) mais avec une attitude belliqueuse (cf. le rayon qu’elle envoie). Les personnes qui portent le tank représentent le peuple, peuple qui se fait aspirer dans un gouffre, tout en portant et supportant les ambitions d’un chef (en l’occurrence, sa tête est une liasse de billet pour dire que c’est l’argent qui décide de tout). Le missile planté dans le sol a un tutu, ceci est un clin d’œil à l’actualité (missile russe) avec une touche d’humour, parce qu’il faut bien faire sourire malgré le message qui est porté. Le pied est également une touche d’humour. Après on peut formuler différentes interprétations (on s’appuie sur la culture et l’éducation pour gouverner un peuple, on peut tout aussi bien l’écraser). Le joueur de pipeau peut s’apparenter à un politicien. La foule tente de fuir les bombes et d’attraper le train qui est en route. »


Ukraine : peace and love.

Vendredi 11 mars, 14ème jour de guerre en Ukraine. L’armée russe progresse sur tous les fronts. Les infrastructures ukrainiennes sont bombardées, routes, ponts, centrales électriques ainsi que les immeubles d’habitation, les hôpitaux, les maternités, les écoles. Plus de 2,5 millions de déplacés. Les hommes de 18 à 60 ans sont mobilisés. Les forces militaires de l’Otan renforcent leur présence dans les pays voisins. L’Europe a peur. Le monde a les yeux fixés sur le conflit. Poutine et ses affidés déroulent leur stratégie expérimentée en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie : encercler les villes, bombarder pour provoquer la terreur et faire fuir les civils, attaquer des poches de résistance. Poutine et les ultranationalistes de son premier cercle veulent laisser leurs noms dans l’Histoire russe comme les héros qui auront l’empire après le désastre de l’effondrement de l’U.R.S.S.

L’invasion russe a provoqué des réactions dans le monde entier. Les états ripostent à l’invasion en tentant d’étrangler l’économie russe et en armant la résistance ukrainienne. Les street artistes participent de cette riposte. Fresques, pochoirs, affiches sont leurs armes. D’aucuns penseront qu’elles sont dérisoires ! Elles témoignent en tout état de cause des émotions ressenties par les jeunes artistes.

Dans mon article précédent, m’appuyant sur de nombreux exemples, j’ai tenté de montrer que le drapeau ukrainien est devenu le symbole de soutien au peuple agressé et ses couleurs, le bleu et le jaune, sont aujourd’hui celles de la résistance. Le présent billet poursuit la réflexion sur les symboles perçus par les artistes comme des soutiens au peuple martyr.

Il n’est guère étonnant de retrouver dans les œuvres des street artistes des symboles de la paix. Ils sont nombreux et sont dans une très large mesure universels. La colombe, l’olivier et son rameau, le drapeau blanc, la croix  rouge, le drapeau arc-en-ciel, le drapeau olympique aux 5 anneaux, la grue en origami, le calumet, le coquelicot blanc, le fusil brisé sont quelques-uns de ces symboles.

Plusieurs symboles méritent un commentaire, j’y reviendrai dans de prochains articles. Un de ces symboles a retenu mon attention : il s’agit du symbole des opposants à l’utilisation des armes nucléaires (☮). La première raison est sa forte occurrence. Il semble qu’il soit compris dans de nombreuses sociétés occidentales non comme le symbole du combat contre le nucléaire militaire mais comme le symbole de la paix.

Il apparait parfois seul et souvent combiné à d’autres symboles plus anciens voire datant de l’antiquité (colombe, rameau d’olivier). « Le symbole de la paix « » est en fait, lors de sa création, l’emblème des opposants à l’armement nucléaire. Il est créé le 21 février 1958 par Gerald Holtom, un artiste membre de la Campaign for Nuclear Disarmament (Campagne pour le désarmement nucléaire) britannique (CND), à la demande de Bertrand Russell, organisateur et chef du mouvement. Il est actuellement toujours identifié comme tel en Grande-Bretagne mais, partout ailleurs sur la planète, il est l’emblème de la paix, de la non-violence et du pacifisme. Son concepteur s’est basé sur le code sémaphore britannique pour créer ce symbole, où les deux branches qui pointent à gauche et à droite signifient « N » et la barre centrale « D », pour « Nuclear Disarmament » »[1].

Je pense que le passage de « lutte contre l’arme atomique » au symbole de la paix est lié à l’influence de la culture américaine. En effet, des drapeaux, des banderoles mais aussi un nombre invraisemblable de « produits dérivés » (boucles de ceinture, bijoux, pochettes de disques etc.) sont apparus lors des manifestations et associés à la culture « peace and love » dans les années 60. De nos jours, l’origine du symbole s’est perdue et sa signification étendue à la paix. Notons que c’est également le cas pour d’autres symboles (le rameau d’olivier[2] ou la colombe[3]).


[1] In Wikipédia

[2] La branche d’olivier était aussi l’un des attributs de la déesse grecque Eirènè (« Paix ») et son équivalente romaine Pax.

[3] Dans l’épisode biblique du Déluge, la colombe revient sagement vers l’Arche de Noé apportant dans son bec un rameau d’olivier, message divin selon lequel les eaux se sont retirées et que le calme est revenu sur Terre. De là, la colombe est devenue symbole de paix et d’espérance.

Afficher le symbole de la paix est bien davantage une réaction émotionnelle qu’une revendication politique. La « demande de paix » est certainement perçue comme la fin des combats et le retour à la situation antérieure. Or le fait que personne ne veut la guerre, le cessez-le-feu et la résolution du conflit (problème des frontières, entrée de l’Ukraine dans l’U.E., entrée dans l’O.T.A.N., reconstruction de l’Ukraine, réparations financières, comparution des criminels de guerre devant le tribunal international etc.) sont des problématiques d’une extrême complexité qu’il faudra certes affronter tout en sachant qu’il y aura une situation internationale avant l’invasion et une situation internationale après l’invasion. Les équilibres hérités de la fin de la seconde guerre mondiale en seront modifiés.

A la réflexion, je me demande si les jeunes street artistes sont aussi éloignés que cela de la culture hippie. En effet, dans le même mouvement, souvent associés aux symboles de la paix, nous trouvons des milliers de cœurs symbolisant l’amour. Une demande de paix et une résolution du conflit par l’amour réciproque. Rien à voir avec la religion. Une version revue et corrigée des idéaux libertaires. Ce n’est pas moi qui reprocherais aux jeunes d’être utopistes et de croire que l’amour de l’autre suffit à créer un monde meilleur !

Outre l’intérêt de constater que les symboles ont une histoire, que leur signification varie avec le temps et les sociétés, les symboles peints sur les murs de nos villes disent en creux le désespoir des jeunes adultes confrontés comme nous le sommes à l’impensable et qui, dans cette horreur, ne peuvent pour se protéger qu’élaborer des solutions qui relèvent de l’utopie. La violence de la guerre, la mort des innocents sont au sens littéral impensable. C’est la raison pour laquelle, les jeunes et parmi eux les jeunes street artistes, recourent à une symbolique réparatrice.