Le street art, c’est vrai pour un bon nombre d’œuvres, est une formidable machine à recycler les icônes mondialisées.
Les street artistes s’inspirent des images véhiculées par les médias de masse, en particulier par les blockbusters hollywoodiens. Les street artistes y puisent des modèles de personnages qui se divisent en deux catégories : les gentils et les méchants. L’histoire est la lutte des premiers contre les seconds. Une énième resucée de l’antique combat du Bien et du Mal. Un combat toujours gagné de haute lutte par les forces du Bien.
Les spectateurs, petits et grands, aiment les gentils. Il est vrai que ce n’est guère étonnant ; c’est même la règle du genre. Le récit met en scène un personnage, le plus souvent jeune et beau, qui, malgré les méchants fait triompher, à la fin, les valeurs de l’Amérique. Les obstacles dressés par les méchants n’ont qu’un but, mettre en valeur le héros. La gloire et la renommée du héros sont d’autant plus grandes que les méchants sont très méchants et que les péripéties sont nombreuses et infranchissables pour le commun des mortels.



Les héros positifs des blockbusters étatsuniens sont tout d’une pièce. Pas la moindre part d’ombre. Parfaits à un point tel que les héros hollywoodiens sont des stéréotypes qui n’évoluent guère. Par contre, les scénaristes pour se démarquer des productions concurrentes ont été amenés à renforcer la noirceur et la complexité de la psychologie des méchants. Somme toute les méchants sont devenus des « super méchants ».
C’est dans ce fonds iconique que les street artistes vont puiser pour peindre des portraits ressemblants de « super méchants ». Ces portraits doivent être ressemblants, les marges d’interprétation des artistes sont faibles. Le regardeur doit reconnaître le « super méchant » et l’associer au film-source.

S’il est aisé de comprendre pourquoi les street artistes peignent des héros positifs consacrés par le cinéma, il est troublant que les méchants et les « super méchants » aient également des fans. Certains critiques n’hésitant pas à parler d’un authentique amour des méchants.
Je ne partage pas cette analyse pour deux raisons essentielles. L’amour du gentil n’est pas de même nature que l’amour du méchant. J’irai jusqu’à dire que si le spectateur aime le héros positif, il n’aime pas l’anti-héros : il lui manifeste un vif intérêt. Reste à savoir pourquoi ?
Le spectateur, le plus souvent, s’identifie au héros. Il légitime ses actions avec enthousiasme et partage les valeurs qu’il illustre. Il est assurément pour certains un modèle. Un modèle qui mobilise sa sympathie voire son « amour ».

Il en est tout autrement avec les méchants. Dark Vador, le Joker, Hannibal Lecter, Freddy Krueger sont des méchants qui suscitent de la crainte et de la fascination. Pas de l’amour ! Le spectateur porte un jugement sur ses actions (qu’il condamne) et sur sa personnalité. Le méchant reste un méchant et ne devient jamais un gentil. Le gentil a besoin du côté obscur de la Force pour devenir un héros. Le méchant est une figure du Mal qui semble pouvoir exister de manière autonome. Ils surgissent dans le récit pour assouvir leurs désirs, semant la mort. En fait, le méchant est l’objet d’une évidente détestation ; une détestation dont le spectateur a besoin. La mise en spectacle du Mal est-elle une catharsis nécessaire ?
Par ailleurs, d’un autre point de vue, le méchant s’affranchit des règles morales de la société. Ils les viole. Il les transgresse. Là encore, le spectacle de la transgression apparait comme un mal nécessaire. Le spectateur n’ignore rien des règles morales, des interdits et des tabous foulés aux pieds par les méchants. La mise en scène, spectaculaire, de la transgression est une échappatoire qui renforce la morale.
L’intérêt pour les méchants est également corrélé à la complexité du personnage. En parodiant Simone de Beauvoir, nous pouvons dire qu’on ne nait pas méchant, on le devient. Le spectateur est sensible à la profondeur psychologique des méchants. Il est tenté d’en faire l’anamnèse afin de comprendre quand et comment un gentil est devenu un méchant. Ce questionnement concerne tout un chacun et nourrit une angoisse existentielle : les circonstances pourraient elles nous transformer en méchant ? On voit bien que ces interrogations à l’apparence futile renvoient en fait à une grave question métaphysique sur l’origine du Mal.

Jung nous propose une autre piste : il estime que nous avons tous une « part d’ombre qui enregistre tous nos désirs, intérêts, frustrations et peurs inacceptables et les refoule de manière inconsciente ». Le méchant serait dans cette hypothèse l’agent qui met en scène, en actions, en images, nos désirs occultés, nos intérêts cachés, nos frustrations refoulées. Le spectateur se reconnaitrait dans certaines de ces transgressions et le méchant serait un avatar du spectateur. Dans cette optique, le spectateur trouverait dans la mise en image du refoulé une secrète satisfaction participant de son équilibre psychique.
La figure du gentil est identificatoire ; elle fournit au spectateur des modèles. La figure du méchant est une variation sur la figure du Mal. Si la présence du Bien n’est guère questionné, il en est tout autrement avec le Mal. La présence du Mal et son origine sont au centre de la philosophie et de la métaphysique. Les images peintes des anti-héros invitent à l’introspection et à la réflexion.


