Têtes de mort.

Confidence pour confidence, je ne suis pas un amoureux des cimetières et, à vrai dire, la mort n’est guère chez moi une préoccupation encore moins une angoisse ni une source d’interrogations religieuses voire métaphysiques. Si depuis des années, bientôt une décennie, j’interroge les représentations de la mort, c’est le fruit du hasard. Une rencontre avec les œuvres d’Éric Lacan, artiste singulier auquel j’ai déjà consacré trois articles[1]. Parmi l’ensemble des représentations de la mort l’une d’entre elles m’a particulièrement intéressé : la tête de mort. Partant des fresques du street art, mon objectif, dans ce billet, est de donner quelques jalons pour expliquer l’histoire d’un symbole.

Les symboles de la mort, en occident, sont pléthore. Un inventaire à la Prévert n’y suffirait pas. Qu’on en juge : la couleur noire, le corbeau charognard de nos campagnes, l’horloge, le cercueil, la fleur fanée, une faux, des épis de blé, des croix etc. Une suite de signes gravitant autour de deux pôles : les aspects les plus matériels du deuil (cercueil, croix, cadavre etc.) et les allusions au temps qui passe (horloge, clepsydre, sablier mais aussi les fleurs)[2]. Diversité donc mais aussi présence forte des têtes de mort. Symboles religieux dans une large mesure laïcisés dont certains ont disparu ou sont tombés dans l’oubli tandis que d’autres connaissent de nos jours une prospérité et de bien curieux développements.

Je prendrais comme exemple un symbole de la mort étonnement présent dans nombre d’œuvres de street art, le crâne, la tête de mort, réétiquetée sous l’influence étatsunienne, « skull ».


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/%C3%A9ric-lacan-l%E2%80%99art-et-la-mort

https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/esth%C3%A9tique-gothique-%C3%A9ric-lacan-le-mur-12-octobre-2017

[2] Les représentations des tulipes dans les vanités hollandaises sont des références à la chute du cours des tulipes aux Pays-Bas au 17ème siècle.

Je viens d’un temps où personne n’aurait eu l’idée blasphématoire de peindre un crâne sur un mur. Les attributs de la mort et ses symboles étaient alors choses religieuses, choses graves, choses sacrées. Plus généralement, dans les familles chrétiennes de la seconde moitié du XXème siècle, un culte domestique était rendu aux ancêtres. D’abord pour des raisons touchant aux fondements de la religion. Les défunts attendaient au purgatoire la pesée des âmes avant d’accéder au paradis ou vouées aux enfers. Des prières leur étaient adressées, des messes dites et ils jouaient un rôle d’intercesseurs auprès de la divinité. Dit autrement, les morts étaient absents certes mais présents dans une autre dimension spirituelle. Dans les foyers, un lieu était dédié à leur culte. Un lieu qui n’est pas sans rappeler les autels domestiques de l’antiquité romaine consacrés aux dieux lares et aux génies. Des photographies des défunts étaient dûment encadrées et placées sur le haut d’une commode ou d’un buffet dans la pièce principale. Le jour des Rameaux on ne manquait pas d’insérer entre la photographie et le verre quelques feuilles de buis bénies par le prêtre. Comme une offrande.

Ce culte des ancêtres quasi universel s’inscrivait dans un contexte qui renforçait sa signification. Dans le même temps, le défunt était au centre d’un rituel dont l’ordre devait se substituer au chaos de sa disparition. Lors de l’agonie, le mourant recevait l’extrême-onction, les derniers sacrements, la porte de la maison du défunt était drapée de noir, les parents et les proches participaient à une veillée funèbre, la mise en bière était régie par des règles, un cortège accompagnait le défunt à l’église où une messe était dite dans le recueillement, le corps du défunt était enterré conformément à l’Evangile[1]. Culte domestique et pratiques sociales étaient l’objet de rituels puissamment ancrés dans les mœurs. C’est à cette mesure qu’il faut apprécier le caractère sacré des attributs de la mort.


[1] L’incinération qui est de nos jours monnaie courante était le fait des Francs-maçons et des libres-penseurs. La parole du christ était littéralement suivie : « Souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière. » 

Le plus curieux est le semblant de justification qu’apportent les street artistes à la peinture du skull. Le plus souvent un lettrage indique qu’il s’agit d’une Vanité, d’un memento mori alors que les œuvres n’en sont pas.

Le nom du genre vient de l’Ecclésiaste, « Vanité des vanités, tout est vanité ». Le genre se constitue comme genre autonome vers 1620, à Leyde, aux Pays-Bas, et se répand tout au long du 17ème siècle en Europe, particulièrement en Flandres et en France. Les riches commanditaires se sont adressés aux meilleurs peintres de leur époque pour peindre des tableaux qui étaient des supports iconiques à la prière et à la méditation. Les objets représentés invitaient à réfléchir sur le caractère fugace de la vie et la vanité du genre humain soumis à la fuite du temps. Ce sont des « objets de dévotion », complétés dans les maisons bourgeoises par d’autres objets de piété : autels, crucifix, portraits du Christ, de la Vierge Marie, des Saints, illustrations d’épisodes des Evangiles et de la Bible etc. Autant d’objets d’un culte domestique.
Il reste du culte domestique des traces dans nos actuelles pratiques sociales mais nombreux sont ceux qui ignorent que parallèlement aux rituels célébrés dans les églises et les chapelles coexistaient depuis les débuts du christianisme des rites religieux pratiqués par les croyants dans le cadre de leur maison, au sein de la famille.

Les significations de la tête de mort ont changé dans l’histoire et selon les sociétés. Ainsi le drapeau noir frappé de la tête de mort des pirates signifiait qu’il ne sera pas fait merci aux prisonniers. Sa fonction est de provoquer la peur. Le plus souvent la tête de mort portée par des soldats affirme leur courage, leur bravoure, leur détermination à se battre jusqu’à ce que mort s’en suive.

Aujourd’hui, la tête de mort a perdu sa signification religieuse et garde un parfum de scandale. Elle est devenue un motif de décoration. Dans la mouvance des provocations des gothiques, elle a envahi la mode. On la voit imprimée sur des carrés de soie siglés, des vêtements, des accessoires de mode, des bijoux.

Que reste-t-il du genre des Vanités de nos jours ? Bien que n’étant pas spécialiste des choses religieuses, je dirais qu’il n’est reste rien. Les Vanités en tant qu’objets de dévotion ont disparu dans le même temps que les cultes domestiques. Les street artistes n’ont conservé du genre que le crâne, ignorant que la Vanité représentait un ensemble d’objets ayant une fonction religieuse. Un crâne le plus souvent symbolisant la mort, des objets symbolisant le passage du temps et dans le même ordre d’idée, des objets éphémères. La Vanité comme objet de dévotion domestique a perdu cette dimension : les « vanités » modernes sont peintes sur des toiles ou sur des murs, offertes aux regards des chalands. Force est de constater que ce contre-sens sur la signification des Vanités illustre la sécularisation de notre culture. La composante chrétienne de notre civilisation s’étiole et les référents religieux ne sont plus compris. J’avoue que le fait de savoir que la Bible de verre que forment les vitraux de la Sainte-Chapelle, bientôt, ne sera plus comprise que par quelques happy few m’interroge. 2000 ans d’une culture religieuse constitutive de notre culture européenne sombrent dans l’oubli.  


Violant, Pan et moi.

Entre l’œuvre d’un artiste, l’artiste lui-même et le « regardeur », il y a des « affinités électives ». Voilà presque une décennie que je suis avec constance et attention un artiste portugais, João Mauricio aka Violant. J’ai consacré à son travail trois billets[1] et entretenu avec l’artiste une correspondance. Correspondance qui m’a permis d’éclairer la signification de ses œuvres, du moins j’ose l’espérer.

Lors de la mise en ligne des clichés de son avant-dernière fresque, nommée Pan, Violant a joint aux photographies un texte dans lequel il explique les conditions de sa production. Le fait est rarissime et j’ai saisi cette opportunité pour suggérer à Violant de traduire son texte rédigé en anglais.

Avec sa gentillesse coutumière João a accepté ma proposition et répondu aux questions que je me posais sur sa production. C’est donc le texte de l’artiste que je vous propose de découvrir, brut de décoffrage, sans commentaires de ma part (une fois n’est pas coutume !).


[1]

https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/jo%C3%A3o-mauricio-aka-violant-montrer-ce-qui-est-cach%C3%A9

https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/jo%C3%A3o-mauricio-alias-violant-muraliste-la-chute-d%E2%80%99adam-ferr%C3%A3o-ferro-set%C3%BAbal

« Une fois encore, ma fresque Pan est un de mes projets qui n’a pas été retenu (mais je l’ai fait quand même !). La fresque est quasiment contemporaine de ma dernière fresque que j’ai nommée « Thétis » (fresque également rejetée et que j’ai peinte quand même !).

 Les deux fresques sont comme les fruits de la même branche : deux personnages mythologiques, tous deux jouant de la musique, les deux ayant des cornes, les deux étant libidineux. Ils ont aussi un caractère quelque peu paradoxal, comme le jour et la nuit, le soleil et la lune, homme et femme, rejetés et désirés. C’est pour moi un autoportrait imaginaire, que je vais vous expliquer.

En arrière-plan de la scène, j’ai représenté village moche qui est situé près du lieu où j’ai peint la fresque. Je l’ai représenté comme je l’imaginais être dans le passé, avec sa rivière, son église et pour compléter le tableau j’ai ajouté les éléments du paysage qui existent aujourd’hui.

Le spot étant à l’entour du village, l’image du dieu Pan s’est imposé à moi. Pan, était une créature monstrueuse mi- homme, mi-bouc, qui hantait les abords des villages. Ses pouvoirs magiques, les sons divins qu’il tire de sa flûte étaient pour moi comme une métaphore de la fresque que je comptais peindre près de ce village affreux.

Dans le mythe de Pan, il y a un épisode qui raconte l’origine de sa flûte. Cela se passe plus ou moins comme ça.

Pan était amoureux d’une nymphe appelée Syrinx. Un beau jour, il la poursuivit par monts et par vaux et l’accula sur les bords d’une rivière. Les déesses ou les dieux, que sais-je, l’ont transformée en roseaux qui ont poussé sur les bords de la rivière. La nymphe échappa ainsi à son prédateur. Pan voyant ce qui venait de se passer, saisit alors une poignée de roseaux et les rassembla dans sa main. Le souffle court, haletant à cause de la course, quand ses lèvres touchèrent les roseaux, il eut la récompense de ses efforts et produisit un son magnifique. Il choisit alors des roseaux de longueurs différentes et les attacha ensemble, inventant ce qu’on allait appeler la flûte de Pan, et depuis, Pan n’est jamais représenté sans elle.

En peignant cette fresque, j’ai trouvé un moyen de traduire et de parler de mes sentiments à travers cette histoire. J’ai ajouté à ma représentation de Pan des symboles païens comme les œufs de Pâques, comme la rosée qui coule d’un champignon sur un autre, comme le faune marchant sur des fleurs qui, en Portugais, ont le nom d’une femme.

Une autre chose amusante s’est produite et s’inscrit parfaitement dans le contexte.  Une femme du village est venue me voir peindre. Elle ne s’attendait nullement à me voir peindre une fresque sur le mur sur lequel j’avais déjà peint une autre fresque. Dès qu’elle a vu la nouvelle fresque, elle rebroussa subitement chemin, marcha à une vitesse telle qu’elle s’est marché sur les pieds et qu’elle a failli tomber, prise de panique.

C’est de là que vient le mot « panique ». »


Bisk, un éloge du détail.

Bisk est un plasticien autodidacte, inclassable. Il serait facile, peut-être trop facile, de le classer dans la catégorie des writers. Mais, outre que je ne vois guère l’intérêt de classer les artistes, par définition dirais-je, originaux et uniques représentants de leur espèce, ce n’est pas parce qu’un artiste vient du graffiti et qu’il utilise à profusion son blaze qu’il appartient, comme dans le jeu des 7 familles, à un mouvement artistique. Je prétends même (quelle audace !) que l’artiste se définit par la singularité de son projet et de sa production.

Bref, dans deux articles précédents[1], je vous ai présenté l’atelier de Bisk et une première approche de sa production. Quand Bisk m’a informé qu’il avait quitté les bâtiments industriels désaffectés qu’il occupait jusqu’alors et qu’il développait un projet nouveau, j’ai souhaité le rencontrer une nouvelle fois pour approfondir ma connaissance de l’artiste et mieux cerner les ressorts de sa création.


[1] http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/bisk-l%E2%80%99empire-du-signe

http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/une-visite-d%E2%80%99atelier-d%E2%80%99artiste-l%E2%80%99atelier-de-bisk

Son nouveau lieu est au cœur même de son projet artistique. Il squatte avec l’accord du propriétaire un terrain entouré d’une haute palissade, un terrain recouvert de tonnes de gravats, derniers vestiges d’un commerce rasé. La presque totalité des constructions a été détruite. Restent deux vastes bâtiments en dur qui abritent deux ateliers d’artistes, un bâtiment de taille plus modeste et de vastes hangars. Bisk s’est attribué une partie du lieu qui comprend un terrain vague (ou un vague terrain, c’est selon), un des hangars et la petite construction en dur qui a dû être, dans une vie antérieure, un genre de cabane de chantier. A son arrivée dans ce lieu incertain, Bisk trouve des centaines de mètres cubes de gravats recouvrant toute la surface du terrain. Le hangar est également rempli de tonnes de gravats. Partant de ce camp de ruines, Bisk, aidé par quelques amis, a créé un lieu, un lieu de vie et de travail.

Sommairement, avec des matériaux de récupération, le seul bâtiment en dur a été aménagé en un lieu d’habitation et d’exposition. Ces espaces sont considérés par l’artiste comme des créations artistiques en soi. La chambre est un espace qu’on visite au même titre que la salle d’exposition dans laquelle les toiles, les sculptures et les œuvres en volume sont disposées avec le souci de faire de la salle elle-même une œuvre d’art.

Quant au terrain couvert de gravats provenant du chantier de démolition, il est devenu un espace organisé que l’artiste s’est approprié. Il a d’abord marqué les limites de son « domaine ». Deux sculptures anthropomorphes symbolisant des guerriers gardent l’entrée. Des allées ont été dégagées et mènent à des espaces plus ou moins thématisés : une salle à manger avec une table dressée, un parterre de fragments de mosaïques au centre duquel trône une statue ou plutôt un mannequin déglingué qui la représente, un salon au canapé défoncé etc. Le hangar conserve certes une partie de ses gravats mais ils ont été non pas aménagés mais transformés. Des morceaux de murs ont été peints, des portes décorées ajoutées, des fenêtres peintes : ils sont devenus les matériaux d’une création. D’énormes tas figurent des monstres dont les gueules vomissent des gravats.

Il serait aisé d’y voir une métaphore de notre société qui produit tant de déchets qu’elle croule sous les ordures qu’elle produit. Une société dont l’existence même est menacée par les sous-produits toxiques de son fonctionnement. Cette interprétation, pour évidente qu’elle soit, n’est qu’une image de surface, une signification trop simple et trop banale pour résumer le projet artistique de Bisk. Si on regarde de plus près ce que l’artiste donne à voir, on voit que les morceaux cassés de carrelages ne sont pas disposés au hasard mais qu’ils forment une composition de toute évidence réfléchie. Les murs sont couverts de tags, de graffs et de fresques organisés selon un ordre sous-jacent qui évite la symétrie lui privilégiant la dissymétrie, l’alternance et le contraste et la spontanéité de la création. Des bouts de bois sont peints de motifs décoratifs que nous retrouvons dans les toiles de l’artiste. Il en est de même de tout un ensemble d’objets récupérés, objets qui deviennent les supports d’une décoration peinte avec une liberté qui étonne. Des courbes tracées avec des feutres fins, des boucles, des spirales, de savantes arabesques tracées dans l’inspiration du moment transmutent les scories en œuvres d’art.

Les murs sont peints, les gravats aussi, tout comme un immense capharnaüm d’objets morts dans leur fonction première, objets considérés comme des supports à la créativité. La comparaison avec les toiles est éclairante : Bisk a transféré sur un monde de rebuts son univers graphique. En « décorant » des objets qui ont perdu leur fonctionnalité première, Bisk les intègre à son univers.

Bisk n’a pas un discours sur notre société. Il n’a pas davantage de thèses à défendre. Il se laisse guider par sa volonté de rendre les choses plus belles, avec les moyens dont il dispose. Son trait, ses motifs décoratifs, ses harmonies chromatiques, son imagination qu’il laisse filer, libre, sans entraves.

Il y a du Facteur Cheval dans l’œuvre de Bisk. Une volonté de bâtir, une énergie et une constance qui le poussent à rechercher partout, non pas des supports d’expression, mais de fragiles traces d’une beauté cachée. Mais, alors que le divin facteur, avait des modèles, Bisk, au fil de l’eau, au fil des jours, dans les détails, cherche et trouve des éclats d’une perfection des formes qui l’obsède.

Bisk n’a pas de « projet » artistique stricto sensu, il ne peut s’empêcher de créer des formes. Une anecdote est, à cet égard, révélatrice. Lors d’une visite de son atelier, je tombe en arrêt devant une toile aux dimensions spectaculaires, je note l’importance a donné aux coulures, Bisk sort alors de sa poche un feutre fin et cerne la coulure d’un trait étroit. Un trait noir d’un tiers de millimètre pour achever une toile de plus de 10 mètres carrés ! Pas l’ombre d’une réflexion, comme un réflexe. Il manquait un point final.

Bisk peint et sculpte comme une évidence. Il créé sans références et sans modèle des œuvres pour nous aider à déceler dans les objets, tous les objets, des traces d’une beauté qu’il révèle.


© crédits photos Richard Tassart.

Urbi et orbi.

Je ne voudrais pas me vanter, vous connaissez cher lecteur ma légendaire modestie, mais je suis content. Voire, à la limite, heureux. Heureux que Petite Poissone dont j’avais dit dans mon dernier billet tout le bien que j’en pensais, heureux que cette artiste ait « fait le M.U.R. » Oberkampf, le samedi 21 août et le dimanche 22. Une participation qui vaut reconnaissance. Reconnaissance de son évident talent et une entrée remarquée de la poésie dans la grande famille du street art.

Une invitation qui fait sens. L’écrit peint sur un mur avec des outils aussi divers que variés (pochoir, bombe aérosol, pinceau etc.) a droit de cité en tant que projet artistique et plastique. Encore plus fort, la poésie qu’on pensait reléguée dans les manuels scolaires poussiéreux s’impose avec force sur les murs de nos villes et séduit un nouveau public. Encore plus fort, l’enseignement de la poésie, restreint dans une très large mesure aux poètes morts, comme le phénix de la mythologie, retrouve une actualité. Je me souviens que, dans une autre vie, je demandais aux professeurs de lettres de me citer le nom d’un poète français vivant. Leurs réponses m’invitaient à penser que la poésie comme la tragédie classique était un sujet d’enseignement, bien davantage qu’une pratique culturelle vivante. La chanson, le rap, le slam etc. participent de ce revival poétique. Et c’est tant mieux !

Après cette courte digression, revenons à ce qui nous intéresse, les rapports entre l’écriture et la peinture. Les poèmes et les aphorismes peints par de jeunes talents sont des « passages à la limite ». Le street art peut faire l’économie de la représentation. On voit bien que le concept intègre non le medium mais la volonté de la communication. Une communication dont les traces sont urbaines. Qu’en est-il des écrits en lien étroit avec des représentations plastiques ? Il me semble que l’on peut sommairement les classer en deux catégories, les œuvres qui reprennent les codes de la bande-dessinée et celles qui reprennent les codes de l’illustration.

Il n’est guère surprenant que des artistes voulant imbriquer texte et image empruntent une partie des codes de la bande-dessinée. D’abord parce que ces artistes ont eux-mêmes assimilés ces codes depuis belle-lurette. Ensuite parce que la bande-dessinée ou le roman graphique sont des exemples-types d’une synthèse entre écrit et image. Les exemples de personnages dont les paroles sont écrites dans une bulle sont légion. Une façon de mettre des propos, au sens littéral, dans la bouche de personnages de fiction, des doubles de l’artiste, lui permettant à la fois de « dire » ce qu’il a à dire mais en créant une distance avec les propos tenus.

Cette volonté de se démarquer apparait également dans la représentation de personnages soit inventés par l’artiste soit appartenant à la culture dominante qui écrivent sur le mur ce que l’artiste a à dire. Le street artiste écrit dans ce cas de figure également par procuration. Le décalage entre ce que sait le « regardeur » du personnage et ce qu’il écrit sur un mur est une source d’effets comiques assurés !

Faire « parler » un personnage, faire « écrire » un personnage relèvent des mêmes ressorts. Ressorts simples à vrai dire, utilisés à qui-mieux-mieux dans tous les pays.

En fait, le recours à l’illustration dans le street art est le fait le plus singulier à mon sens. Et cela pour plusieurs raisons. L’illustration est un doublon. Elle fournit une représentation graphique de ce qui est figuré par des mots. Elle a une fonction de renforcement et, en ce sens, facilite la compréhension du texte écrit. Ce renforcement est nécessaire quand l’apprenti lecteur n’a pas encore la capacité de produire des images mentales souvent nécessaires à la compréhension de la chose écrite. Facilitatrice, elle est aussi, dans le même temps, une limitation de l’imaginaire du lecteur.

Dans le couple texte/illustration, l’accent a parfois été mis sur l’illustration. L’image produite acquiert un statut d’œuvre d’art. Des livres d’heures médiévaux richement illustrés, aux livres d’art contemporains illustrés par de grands noms de la peinture, on saisit l’importance que revêt l’illustration dans notre culture plastique.

Dans mon précédent article, j’insistais sur la gémellité entre l’écriture et la peinture. Des jumeaux issus d’un même père. Unis dès l’origine, leurs histoires se croisent sans cesse et leurs accouplements sont féconds. Le street art change le support de l’œuvre sans en altérer profondément la nature. Les street artistes d’aujourd’hui ont plein de choses à dire. Alors, ils le disent avec les moyens qui sont les leurs : un mur, des « outils-scripteurs », des mots. Ils disent et ils affichent ce qu’ils pensent. Ils s’adressent à tous. A tous ceux qui prennent le temps de les lire. Ils le proclament au monde et à la Ville, urbi et orbi.

Tout bien considéré, je pense qu’on n’a jamais autant écrit sur les murs. Le sens même de graffiti a changé : les graffitis inscrits dans la pierre des premières communautés chrétiennes dans les catacombes de Rome n’ont que peu de points communs avec le graffiti moderne. Bien sûr, sont écrits sur les murs tout et n’importe quoi, mais il n’en demeure pas moins vrai que les jeunes en particulier ont besoin de communiquer. Foin des correspondances épistolaires remisées dans les placards poussiéreux du passé. Les lettres sont remplacées pour une bonne part par la correspondance électronique. Mails, SMS, réseaux sociaux ; le monde est devenu un village et Internet a fait exploser l’Ancien monde.

Les traces laissées par des individus sur les murs intéressent le sociologue, l’ethnologue ou le philosophe mais il en est tout autrement avec les œuvres composites faites d’écriture et de peinture. Pourtant ces productions qu’il faut bien appeler des œuvres disent aussi tout et n’importe quoi. Dans cet immense bordel, des pépites, des artistes, des poètes, des aphorismes profonds et drôles, des idées dignes d’intérêt, des prises de position qui méritent considération. Au lecteur-regardeur d’y chercher matière à rire, matière à réfléchir.

Les rues et les murs ne sont pas des musées dont la mission essentielle est de « conserver » les œuvres patrimoniales et de créer les conditions de leur diffusion. La règle de l’art urbain est le hasard des rencontres avec les œuvres parce que personne ne choisit les œuvres « exposées » et qu’elles sont définitivement provisoires. Le plaisir du regardeur ne se réduit pas à l’observation de l’œuvre, c’est aussi une quête, une chasse aux trésors, un parcours initiatique, un voyage dans l’espace et le temps. Et chacun sait que le plaisir du voyage, est le voyage et non la destination.


Paroles, paroles (chanson connue).

Bizarrement, à première vue, il est singulier que l’origine de mon intérêt pour le street art soit une inscription sur un mur. Je crois me souvenir que j’avais 9 ans, un vélo bleu et que j’avais le vilain défaut de sillonner la ville de mon enfance, en tous sens, y compris en sens interdits.

 A cette époque de ma vie, je n’étais jamais fatigué et j’étais curieux de tout. Enfant unique et seul, je parcourais un vaste territoire, libre comme un enfant dont personne ne s’occupe. J’avais des lieux préférés que je visitais régulièrement : le chemin de halage du canal de l’Ourcq, les carrières de gypse, la gare et ses locomotives et une cité d’urgence construite à la hâte et à moindre frais pour loger les pauvres ; une cité située dans un lieu au nom énigmatique : la Villette aux Aulnes.

Elle était entourée d’un mur constitué de plaques de ciment. A vrai dire, le seul grand mur de cette banlieue pavillonnaire. A la peinture noire y était peint « U.S. go home ». Nous étions après-guerre, dans les années 50. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris le sens de cette phrase. Après la Libération, pendant la Guerre froide, Les Américains avaient installé de nombreuses bases militaires en France. Les communistes dont le parti n’avait jamais été aussi puissant militaient pour le retrait des forces Etatsuniennes de notre pays.

Cette courte phrase est restée gravée dans ma mémoire pour différentes raisons : je ne savais pas qu’elle était écrite dans une autre langue et n’était, par conséquent, qu’une suite de lettres étrange donc un objet de fantasmes ; je me disais qu’elle avait, à coup sûr, un lien avec la cité d’urgence et ses habitants, rendant les pauvres encore plus étranges.

 Les inscriptions sur les murs mais aussi les images peintes, au fil du temps, sont devenues des artéfacts, qui attestaient d’une volonté de communiquer. Encore fallait-il en comprendre le message. Ainsi est née une passion, comprendre la signification des « traces », les traces écrites et les images.

Ecriture et peinture partagent une histoire commune et des histoires qui sont comme imbriquées l’une dans l’autre. Le dessin a précédé l’écriture de plusieurs milliers d’années certes, mais les premières écritures ont eu recours au dessin pour représenter les choses, pour en conserver la mémoire. Y compris les premiers alphabets. Nos lettres latines gardent encore la trace de leur origine, le dessin des objets. Vint l’idée de génie de garder en mémoire non le dessin de l’objet mais le son de son nom. Bien souvent les deux systèmes fusionnèrent, représentation codifiée des choses et graphie des phonèmes. Tant et si bien que l’écriture est devenue dans de nombreuses civilisations un art. La calligraphie est une esthétisation de la forme des lettres, une fusion du dessin et de l’écriture. Que dire des lettrines et des enluminures de l’époque médiévale qui sont de pures merveilles, des extraits du Coran qui décorent les murs des mosquées et des madrasas, de l’art encore bien vivant de la calligraphie chinoise ! Quand la parole est sacrée l’art de son écriture doit honorer la divinité.

Bref, l’art s’est emparé de l’écriture, écriture des mots, graphie des lettres. Réciproquement, les mots et les lettres ont pénétré la peinture. Passons sur cette longue histoire et venons-en à l’époque moderne. Au tout début du XXème siècle Braque et Picasso, s’inscrivant en rupture par rapport à la tradition, ont intégré mots et lettres dans leurs tableaux. Mots, lettres et représentations peintes dialoguent dans un même espace pictural, conjuguant beauté des formes et signification des mots.

Aussi n’est-il pas surprenant, à la réflexion, de voir combien s’imbriquent aujourd’hui dans le street art lettres et représentations peintes. Les tags sont des stylisations de la graphie des blazes. Le lettrage, héritier en ligne directe de la calligraphie, a acquis une relative autonomie et le graff est devenu un des expressions du street art, combinant lettrage et dessin. 

Etudier les relations entre l’écrit et la peinture, vous l’avez compris est un « vaste programme » et la modestie de mes billets me commande de limiter mon propos à deux approches : les mots dans la rue et les mots et leurs illustrations.

Après cette longue mais nécessaire introduction, venons-en à l’objet de mon billet d’aujourd’hui.

 J’ai choisi de commencer par un « passage à la limite », l’écrit affiché ou peint dans la rue, sans illustration. Mon « oublieuse mémoire » se saurait dater l’apparition dans la rue de textes. Toujours est-il que depuis une dizaine d’années les murs de nos villes se couvrent d’écrits divers et variés. Beaucoup de ces textes sont anonymes mais d’autres sont l’œuvre d’artistes dont il est difficile de dire s’ils sont des poètes ou des street artistes. Le fait que les photographies de ces textes soient publiées sur des sites dédiés au street art montre que ceux qui les mettent en ligne sur les réseaux sociaux les identifient comme appartenant au street art. Des noms émergent de cet ensemble hétéroclite : La Dactylo, Petite Poissone, Le Baron, Pablo Savon, Lisa Lensk, Ben. La liste n’est guère exhaustive bien sûr. Mon « échantillon » est parisien et l’exercice qui consiste à peindre sur des murs des pochoirs ou à y coller des « affiches » est régi par une certaine proximité entre le lieu de vie de l’artiste et les lieux dans lesquels il « expose » son travail.

J’ai tenté d’en cerner les thèmes majeurs. J’en vois 5 : l’humour, la poésie, la politique, l’insolite et les citations littéraires. Catégorisation arbitraire évidemment car les thèmes souvent se chevauchent. L’humour est parfois politique et la politique drôle. L’imagination est libérée par la modestie des moyens. Un court texte imprimé sur une feuille A4 ou A3, un peu de colle, un coup de pinceau et voilà l’affaire. Un carton un peu fort, un cutter, et le tour est joué. Vous pouvez taguer les murs et les trottoirs. Moyens dérisoires qui permettent à tout un chacun de dire ce qu’il a sur le cœur. La rue est devenue (si les services de la propreté lui laissent vie) un vaste forum, une agora. Un espace d’échange dont les messages photographiés et postés sur les réseaux sociaux sont vus et lus par des milliers de personnes.

Ces textes peints, à part leur extension, n’ont rien à voir avec une quelconque vox populi. Ceux qui s’expriment de cette manière par l’écrit dans la rue sont des artistes à part entière. Leurs poèmes, leurs maximes, leurs philippiques, leurs jeux de mots changent souvent de statut à l’occasion d’une exposition ou de réalisations plus ambitieuses en milieu urbain. Les mots sont regardés alors comme des œuvres d’un art nouveau et original. Un art ayant à voir avec la littérature mais une littérature échappée des livres, offerte en partage au plus grand nombre.

Les murs n’ont jamais été aussi bavards ! Ils sont devenus des lieux d’expression publique. Les artistes s’y expriment avec les moyens dont ils disposent, par la création d’images, par la création de textes. Nous sommes, à mon sens, au cœur du street art : la rue est le substitut du forum romain, le lieu où s’échangent des émotions, des sentiments, des revendications, des colères, des rêves, des peurs, des utopies, des angoisses. Le mur est le support, l’art porte les messages comme Hermès le messager des dieux et des âmes.