Art dé/confiné ?

Gardons-nous de faire un bilan de la pandémie. Il est trop tôt, bien trop tôt. Par contre, on voit déjà que le sars-Cov 2 a été et reste le maître des horloges. Le temps passe assurément mais on ne le voit pas passer. A telle enseigne que certains, et non des moindres, s’interrogent pour savoir s’il existe vraiment. Le flux du temps n’est appréhendable que parce que les sociétés se donnent des repères. Des repères nationaux comme les fêtes et les célébrations. A ces repères se superposent les repères religieux. Auxquels s’ajoutent les repères individuels que sont les fêtes familiales (les anniversaires, les mariages, les baptêmes et autres communions). Auxquelles il convient d’ajouter des anniversaires moins festifs comme ceux qui marquent les deuils. A ces chronologies d’ordres différents, il conviendra dorénavant d’ajouter les périodes de confinement et de déconfinement de la pandémie du Covid-19.

Notons que si des repères sont partagés par de nombreux pays, d’autres ne le sont pas. Il en sera ainsi des vagues épidémiques et de la triste alternance des confinements et des déconfinements. La période du premier confinement en France n’est pas celle de l’Italie, pas davantage celle du Royaume-Uni. Il en est de même pour les pays ayant des organisations de type fédéral.

La production des street artistes, cela va de soi, s’intègre dans l’extrême diversité des chronologies nationales. Difficile de tenter toute généralisation et d’établir comme une catégorie en soi un art confiné et un art déconfiné. C’est pour cette raison que je prendrai un exemple d’un projet artistique mené par Philippe Hérard pendant le second confinement en France et survolerai les périodes intermédiaires pour identifier quelques occurrences.

Je vous ai déjà parlé de l’œuvre de Philippe Hérard. Le premier billet que je lui ai consacré était dédié à ses Gugusses[1]. Le second au projet qu’il a mené pendant le premier confinement[2].

Hérard a titré son projet « Cent sortir », un jeu de mot plein d’humour qui donne le ton à ses œuvres. L’idée de l’artiste est simple : enfermé dans son atelier de Ménilmontant, il a collé sur un mur de façon régulière une œuvre illustrant ses tentatives pour sortir de son domicile. Les « affiches » ont été collées sur les murs de son quartier. La mise en ligne de leur reproduction photographique a créé une attente des amateurs de street art parisiens qui ont cherché et trouvé les œuvres fraichement collées, œuvres sitôt photographiées et mises en ligne sur les réseaux sociaux. Un genre de course au trésor, somme toute !

Pour donner une idée concrète du timing de l’événement, il suffit de considérer les sept premières productions. Elles se succédèrent aux dates suivantes : 1 novembre, 3 novembre, 5 novembre, 7 novembre, 9 novembre, 11 novembre, 13 novembre. Soit une production tous les deux jours !

L’ensemble des œuvres raconte une histoire. C’est l’histoire d’un personnage qui ressemble fort à Philippe Hérard pour sortir de chez lui. Un Gugusse, clown triste, auguste sans nez rouge, qui affronte un obstacle, celui-là même auquel sont confrontés les regardeurs :  comment sortir de chez soi et affronter un monde désormais dangereux. La série est le récit de ses tentatives ; toutes plus loufoques les unes que les autres. Un récit qui comme tous les récits a un début et une fin. Un récit qui se termine par une happy end, surprenante.

« Cent sortir » a la structure de ce que les Anglo-saxons appelle le « running gag » et diffère des œuvres du premier confinement. Certes, on y retrouve le Gugusse et les objets qui lui sont associés, la bouée, les cartons, la pagaie, mais l’affichage différé des œuvres peintes sur les murs de Belleville a inauguré une forme inédite de production artistique caractérisée par l’attente par les spectateurs de la solution trouvée par le Gugusse et la surprise de la découverte du moyen utilisé par ledit personnage.

On reconnait l’humour décalé de Philippe Hérard profondément marqué par le « non sense » et le burlesque. Un mélange de drôlerie, de poésie et de surréalisme qui fut le bienvenu pendant cette période.


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/philippe-h%C3%A9rard-gugusses-%E2%80%99story

[2] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/chronique-d%E2%80%99un-confin%C3%A9-chapitre-3

Le fait marquant, du point de vue du street art, dans ce 3ème confinement light, a été le refus de la « dictature sanitaire ». Bien sûr, on trouve encore quelques fresques qui rendent hommage aux soignants ; elles sont fort peu nombreuses à vrai dire, et encore et toujours, un jeu empreint de poésie autour du masque. Gageons qu’il restera le symbole de la pandémie.

Une initiative récente a retenu mon attention. Elle a été prise par Hiya[1] et le collectif d’artistes Black lines. Elle a été annoncée par Hiya sur les réseaux sociaux de la manière suivante : « En ce printemps 2021, partout en France (et ailleurs) vont fleurir sur les murs un message : « Liberté ». Un seul mot pour tout dire. On ne parle pas que d’un mur Twitter ou d’un feed Instagram. Mais bien des murs de nos villes, de notre espace public. Imprimons dans la réalité le sens de nos combats. Nantes, Paris, Vitry, Corbeilles-Essonne, Lyon, Tours, Montpellier, Pau, Bruxelles… Qui a dit que les artistes s’étaient endormi.e.s ? Les graffeur.euse.s sont là. Ils et elles s’expriment : sauvages, indépendant.e.s, indomptables. Libres. La rue est leur média. Leur rassemblement est historique. Resteront-ils seul.e.s ?Il faut désormais s’y mettre Ceci est un appel à la résistance artistique. La convergence des luttes sera artistique et ça commence aujourd’hui. Le thème c’est « Liberté », la méthode c’est la résistance artistique. »

Cette initiative s’écrit dans un mouvement revendicatif plus général qui intègre l’ensemble des libertés. Celles qui ont été définies par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 mais aussi la liberté pour tout un chacun de suivre ou non les consignes gouvernementales en matière sanitaire. En effet, nombreux sont ceux qui considèrent que la gestion de la crise du Covid est l’occasion pour l’Etat de réduire et d’encadrer les libertés individuelles. Ils corrèlent l’état d’urgence sanitaire aux articles les plus polémiques de la loi de Sécurité globale. Etat d’urgence sanitaire et Sécurité globale, même combat.

« Liberté » est une invitation à la résistance par la culture. Une résistance dont les artistes doivent être les fers de lance. Une résistance dont l’objectif dépasse le refus des consignes sanitaires mais qui vise la destruction de l’Etat et des régimes capitalistes. Le graff et les fresques deviennent les armes des street artistes pour dénoncer les excès du libéralisme et créer les conditions d’un renversement par l’émeute d’un Etat jugé autoritaire.

Ce mouvement de contestation a eu un succès relatif puisque plus de 50 graffeurs en France et à l’étranger ont écrit sur les murs de leur ville le mot liberté.

Les deux exemples que j’ai choisis de vous présenter sont des illustrations de l’extrême diversité des réactions des artistes à la crise que nous traversons. Pour Philippe Hérard, mieux vaut en rire. Pour d’autres artistes, elle révèle la nature profonde du pouvoir. La première est centrée sur le sujet qui vit une épreuve. La seconde est le refus d’une réduction des libertés individuelles au profit de l’intérêt général. Une approche politique et sociale qui promeut le renversement de l’ordre établi par l’art et la violence.


[1] Hiya se présente sur son site Internet comme « le média culturel du 21ème siècle. »

On peut y voir une version nouvelle et augmentée du sempiternel débat autour de l’art pour l’art. Si « Cent sortir » est un divertissement dont il ne faut pas sous-estimer la maîtrise technique, « Liberté » n’a guère d’ambition plastique :  c’est le nombre de graffs qui mesure le succès de l’entreprise. Paradoxalement, les graffs des blazes des artistes qui sont d’élégants exercices qui fusionnent recherche calligraphique et représentation ont dû épurer leurs formes pour être aisément lisibles.


Philippe Hérard : Gugusses ‘ story.

J’ai déjà consacré plusieurs billets à Philippe Hérard. Je croyais, non pas avoir tout dit, mais dit l’essentiel :  le peintre de Belleville, le peintre qui concilie peinture d’atelier et peinture dans la rue, le peintre qui a réussi à créer une galerie de personnages dignes héritiers de Jean Rustin, celui qui comme personne, mêle l’humour et le plus profond des désespoirs, le père des Gugusses et du nonsense.

Observateur d’un travail qui change avec le temps et nous accompagne, j’éprouve le besoin aujourd’hui de faire un arrêt sur image sur les Gugusses, incarnation graphique du antihéros.

Les relations que nous entretenons avec une œuvre, pas seulement une toile, mais l’ensemble des productions d’un peintre, est une relation intime et complexe. Ainsi en est-il des liens entre les personnages de Jean Rustin et de Philippe Hérard. La question des relations entre les visages ruinés par la folie et le désespoir des personnages de Jean Rustin et les premiers Gugusses d’Hérard est trop indiscrète pour que je la pose à l’artiste.

Si les premiers Gugusses ont des visages qui ont des traits communs avec les personnages de Rustin, ils s’en distinguent également. Physiquement, dirais-je, les Gugusses ressemblent à leurs frères de misère. Psychologiquement, oserais-je dire, ils en ont l’absurdité du comportement et sur leur visage se lit l’absence. L’absence de la compréhension de la situation. C’est en cela qu’ils sont drôles car décalés, sans savoir qu’ils le sont.

Les Gugusses dans l’œuvre d’Hérard ont des frères d’infortune, des espèces de clones, sans âge et sans identité. Des grand’ mères. Bref, une petite bande plus qu’une famille ! Les Gugusses ont perdu leur visage. Leur identité. Leur individualité. Leur liberté. L’un est la duplication de l’autre (et réciproquement !)

Jean Rustin
Jean Rustin

En perdant les traits de leurs visages, les Gugusses s’éloignent de Rustin. Et gagnent une certaine indépendance par rapport à leurs frères et sœurs. Ils rompent ainsi le cordon ombilical pour vivre leur vie dans une autre œuvre, celle de Philippe Hérard, qui n’est pas le prolongement de l’œuvre inachevée de Jean Rustin. Sans visages, ils effacent la référence aux pauvres hères de Rustin et le vide est rempli par « celui qui voit ».

L’anonymat est un masque attestant d’une rupture et d’une seconde naissance. Les Gugusses-sans-visage, sous le pinceau de Philippe Hérard, vont vivre des aventures. Entendons-nous bien, pas des péripéties à la Indiana Jones ! Des situations périlleuses, perchés sur une vache ou sur un toit. Inconscients du danger, infoutus de comprendre la situation, donc le danger. Si le contexte n’est guère dangereux (et parfois, il l’est) les Gugusses créent la situation dangereuse avec des chaises, des échelles, des masques en forme de maisons, des poteaux de signalisation, des bouées, des cônes de signalisation. Somme toute, quand la situation ne les met pas en danger, ils s’y mettent tout seuls, avec des objets du quotidien. Ils se mettent en danger…et y restent ! Ou pire, c’est l’objet qui aurait pu les « sauver » qui les met encore davantage en danger ! (Comme la très fameuse et néfaste bouée). Le Monde ne leur fait pas de misère, ni les Autres, ni les Choses. Ils ont « le don » de se mettre (et de rester !) dans des situations impossibles.

Ce dialogue altéré avec le sens commun, le fameux bon sens, est d’abord drôle (c’est la réaction archétypale du spectateur lambda) et dans un deuxième temps, monte en chacun de nous une vague de désespoir qui nous submerge. Parce qu’il ne faut pas se moquer des handicapés, de tous les handicapés. Même mentaux.

Les Gugusses et leurs prouesses nous mettent dans un état difficile à gérer émotionnellement. Un peu comme un fou-rire lors d’un enterrement ! On a une foutue envie de rire et on inhibe le rire salvateur au nom de la morale. Non, on ne rit pas des handicapés ! Surtout des handicapés mentaux ! La honte !

Ces Gugusses sans visage pouvaient être tout le monde et n’importe qui (y compris d’authentiques malades mentaux). Philippe Hérard a créé récemment une génération toute neuve de Gugusses. Sous les traits d’un gugusse, on reconnait maintenant l’artiste, souvent entouré de comparses. Amis, copains, qui lui servent de complices et accessoirement de modèles. Les situations vécues par la représentation de l’artiste et sa clique sont analogues aux précédentes. La bouée qui apparaissait dans de nombreux « tableaux » a amené dans son sillage (marin), la pagaie. Bouée, pagaie, slips de bain et situations cocasses autour de ces « petits baigneurs ». Ce sont des farceurs qui surprennent les passants au coin d’une rue au d’un pont. C’est drôle et tout le monde rit, le passant piégé et ceux qui se moquent. La blague est légère ; personne n’est en danger. Surtout pas les Nouveaux Gugusses. Plus attendrissants maintenant que désespérés.

Grâce à des artistes comme Philippe Hérard, la Ville est un théâtre. Un décor avec des personnages. Des êtres de papier qui sortent sui generis des murs, qui vivent leur vie. Une « drôle » de vie qui n’est pas la même que la nôtre mais qui lui ressemble. Ce sont, non pas nos doubles, mais nos avatars. Ils nous émeuvent, nous font réfléchir sur l’humaine condition. Ils nous font rire. D’eux et de nous.

Quel est le moteur de l’évolution des Gugusses ?

Qui le sait ? J’ai la faiblesse de penser que derrière les premiers Gugusses, même ceux qui n’avaient pas de visage, se cachait l’artiste. Aujourd’hui, bas les masques, il se montre à nous et nous nous reconnaissons en lui.