Dawal. De l’importance du contexte.

Le samedi 12 mars et le dimanche 13, Dawal « a fait le mur » Oberkampf. Sa fresque, haute en couleurs, surprend par sa fantaisie. Dans un curieux paysage d’où le soleil tire sur ses petits bras pour sortir de l’horizon, coule une rivière perchée sur un aqueduc ferroviaire, des marches conduisent par degrés à un temple grec, un crayon sort de terre, un tank porté à bout de bras porte un étrange personnage confortablement assis dans un fauteuil, bercé par la musique dissonante d’un joueur de pipeau. De l’autre côté du fleuve, une télévision d’un genre particulier projette un rayon, un missile planté dans le sol affublé d’un tutu, un homme à tête de clé s’enfuit, une longue file d’individus se dirige vers nulle part, un pied repose sur des livres empilés.

Un tableau qui évoque « Le jardin des délices » de Jérôme Bosch, voire le petit monde des tableaux de Brueghel l’Ancien. En tout état de cause, une œuvre de fantaisie. Mais la fantaisie prend racine dans le présent de la création de l’œuvre et la connaissance du contexte est nécessaire pour que le « regardeur » puisse construire une signification.

Or, le contexte du 12 et 13 mars 2022 a été dominé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le journal « Le Monde » dans son édition spéciale du vendredi 11 mars titrait : « Ukraine : des pourparlers sous la pression des bombes. A Lviv, lors de funérailles poignantes, civils et militaires rendent hommage aux soldats morts au front. L’hésitation à fournir des avions de chasse à l’Ukraine illustre l’équilibrisme des Occidentaux entre soutien et neutralité. » Photographiant la fresque le lundi 24 mars, j’ai cru reconnaître un char d’assaut et le long cortège d’hommes identiques, sans réelle identité, m’a évoqué de sombres images de soldats défilant au pas. C’est à partir de ces deux indices que j’ai émis l’hypothèse d’une relation entre le contexte de la guerre en Ukraine et la fantaisie assumée de la fresque de Dawal.

Restait à vérifier l’hypothèse bien audacieuse au demeurant. L’idée m’est alors venue d’interroger l’artiste sur son œuvre. Je lui ai posé deux questions : « Je vois dans ta fresque une allégorie de la guerre entre l’Ukraine et la Russie, est-ce une interprétation personnelle ou ma lecture rejoint-elle la sens que tu voulais lui donner ? Pourquoi le choix de cette forme qui oscille entre Brueghel l’Ancien et les cartoons ? » Dawal m’a répondu et c’est cette réponse que je veux vous présenter aujourd’hui in extenso. Il y a à cela deux raisons : la première est qu’il est intéressant de mettre en relation les mots mêmes d’un artiste et son œuvre. La seconde raison repose sur la nature de l’œuvre. Le commentaire que fait un artiste de son œuvre a un intérêt certain. Par contre, quelle valeur peut bien avoir le discours d’un « critique » sur une œuvre qui exalte la créativité et l’imaginaire ? A la limite, tous les discours sont légitimes.

Aussi, ai-je résolu de me taire, de garder mes hypothèses pour moi, de construire à partir des images qui peuplent le musée de mon imaginaire, des significations d’une œuvre ouverte et inépuisable.

« Pour revenir à ma fresque et répondre à tes questions : le style cartoon est mon style de dessin depuis un moment. Mes références sont issues de la culture populaire : la bande dessinée, les films, les expos, etc. Donc, j’ai construit mon style par ce biais. Je suis autodidacte ; je n’ai pas fait d’études d’art. Ensuite, pour revenir sur les différentes symboliques de la fresque, on a, en effet, un lien fort avec l’actualité même si je n’ai pas spécifiquement choisi de faire une fresque politisée. Les idées sont arrivées dans mon esprit et se sont inspirées inconsciemment de l’actualité. La télévision avec un œil représente l’instrumentalisation des médias qui fait croire à la paix (le petit drapeau dans la main) mais avec une attitude belliqueuse (cf. le rayon qu’elle envoie). Les personnes qui portent le tank représentent le peuple, peuple qui se fait aspirer dans un gouffre, tout en portant et supportant les ambitions d’un chef (en l’occurrence, sa tête est une liasse de billet pour dire que c’est l’argent qui décide de tout). Le missile planté dans le sol a un tutu, ceci est un clin d’œil à l’actualité (missile russe) avec une touche d’humour, parce qu’il faut bien faire sourire malgré le message qui est porté. Le pied est également une touche d’humour. Après on peut formuler différentes interprétations (on s’appuie sur la culture et l’éducation pour gouverner un peuple, on peut tout aussi bien l’écraser). Le joueur de pipeau peut s’apparenter à un politicien. La foule tente de fuir les bombes et d’attraper le train qui est en route. »


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