C 215, l’hommage à l’enfant mort.

En ces temps d’incertitude et d’angoisse, des questions me taraudent. Cernés par la mort et la barbarie, comment ne pas s’interroger sur sa proche mort et la trace que nous laisserons.

 Je ne parle pas des « héros » d’un moment de l’Histoire, célébrés un temps, statufiés, portraiturés, parfois panthéonisés, puis vilipendés, honnis, objets de détestation, et à leurs traces à jamais détruites. Je sais que comparaison n’est pas raison, mais comment ne pas établir un parallèle entre l’actuel mouvement de destruction de statues, de rues débaptisées pour être rebaptisées et la profanation des tombes royales de la basilique de Saint-Denis. La profanation des tombes approuvée par la Convention nationale en août 1793 pris fin en janvier 1794. Les tombeaux furent ouverts et les os des souverains dispersés dans des fosses communes. Une violation hautement symbolique de la volonté des Révolutionnaires de détruire l’ordre ancien, jusqu’aux os rongés par le temps de leurs anciens maîtres. L’Histoire c’est bien connu, ne se répète pas, elle bégaie aurait dit Karl Marx. On ne prête qu’aux Riches !

Je n’ignore pas que l’Histoire est constamment réécrite en fonction d’enjeux bien présents. Je n’ignore pas davantage qu’elle est constamment instrumentalisée pour servir divers intérêts. Bref, j’avoue que le sort des statues et des plaques de rues ne m’intéresse que dans la mesure où il donne des clés de lecture de notre actualité.

Par contre, plusieurs questions restent en suspens : pourquoi cette volonté de laisser des traces de notre vie après notre mort et quelles traces laissent les « gens de peu » ?

Bien sûr, j’ignore si le pochoiriste C 215 s’est posé ces questions. Pourtant, il a fourni une réponse en peignant une belle fresque en hommage à Laurent-Barthélémy Ani Guibahi, un gamin de 14 ans. L’histoire de la création de cette remarquable fresque mérite d’être racontée.

Laurent Barthélémy Ani Guibahi vivait en Côte d’Ivoire. Il était élève du lycée Simone Ehivet Gbagbo dans la commune d’Abidjane Yopougon, à Abidjan. Rêvant comme tant d’autres gosses de la France, il s’est introduit dans le train d’atterrissage d’un vol Air France assurant la liaison entre Abidjan et Paris. C’était le 6 janvier 2020. Son corps est retrouvé à Roissy. L’adolescent est mort de froid et d’asphyxie.

La presse française consacra un court article au drame de cet enfant. L’ancien adjoint à la Culture de la Mairie de Paris, Christophe Girard, a demandé à C 215 d’en faire le portrait. Christian Guémy a été mis en contact avec la famille de Laurent et sollicita son accord. Christophe Girard et C 215 ont ensuite réussi à convaincre un bailleur social de leur « confier » un mur. La mairie du 10ème arrondissement apporta son soutien à l’entreprise et c’est ainsi que l’immense fresque vit le jour au 9 du boulevard de la Chapelle à Paris.

La fresque est immense. Sa hauteur représente environ 7 étages (soit un peu plus de 17 m) sur une dizaine de mètres de large. Inspirée d’une photographie d’identité du jeune garçon, elle représente son visage et le haut de son corps. C’est donc assez naturellement que la composition s’inscrit dans un triangle, le visage étant prolongé vers le haut par un décor. Quant au chromatisme, il convient de distinguer le pochoir proprement dit et le décor, d’autant plus que le visage et le vêtement ont été peints au pochoir (en fait, une série de pochoirs) et le décor à la bombe aérosol.

Les couleurs du visage combinent les ivoires et les ocres pour rendre la teinte de la peau mais également des bleus et des violets qui, venus du décor, débordent sur les limites du visage. Le vêtement est traité comme le décor. De grandes courbes, des motifs ovoïdes, des points entourent le visage placé au centre de la composition. Sous la fresque sont écrits les noms de l’enfant et, sobrement, ses dates de naissance et de mort.

Le visage de l’enfant est serein et ce trait confère à l’œuvre une véritable solennité. Balançant la fixité du visage, le décor éclate comme autant de bulles de couleurs. Le dynamisme des lignes, la profusion des couleurs sont autant d’expressions de la vie.

Les portraits des défunts posés sur les tombes obéissent à quelques règles non écrites. La première et celle qui nous semble aller de soi est de donner à voir la plus belle image du cher disparu. La seconde est d’apporter à l’image les attributs de la mort, le noir est très présent et de courtes phrases marquent la relation au mort et l’affliction que sa mort crée (A mon époux bien-aimé, à ma tendre et fidèle épouse, le sportif club reconnaissant etc.) Ces messages d’adieux sont vendus clé en main chez tout bon marchand d’articles funéraires. La sincérité n’est pas garantie !

L’écart entre le portrait de deuil traditionnel et l’œuvre de C 215 est manifeste. Seuls, en caractères relativement petits, les noms de l’enfant peints sous le portrait et ses dates de naissance et de mort renseignent sur la nature de l’œuvre. Un écart tel que l’impression qui se dégage de ce portrait est bien davantage la gaieté de l’enfance que le désespoir du deuil.

Quelle signification donner à cette œuvre ? D’abord, n’oublions pas que c’est une œuvre de commande. La Ville de Paris a voulu honorer et rendre un hommage solennel à un enfant de la migration. Une histoire tragique. C’est l’artiste qui a choisi le traitement de l’œuvre, le hiératisme du visage et l’exubérance des couleurs. Dans un entretien récent, il précise ses objectifs : « A travers cette fresque je ne porte pas un regard politique sur l’immigration. Même si je pense que l’asile est un devoir pour nous. Cela nous interpelle. Mais j’ai voulu parler d’un enfant, de Laurent. Il a un nom, un visage, une date de naissance, des parents, un lycée. On connait son aventure, son parcours, sa vie. Son aventure n’appartient qu’à lui. Il n’est pas l’étendard de milliers de migrants, de statistiques. J’ai voulu rendre hommage à un enfant. Juste à un enfant. »

Il n’empêche, la fresque s’ouvre sur le métro aérien et nous sommes à quelques coudées de la Goutte d’Or et de Château Rouge, deux quartiers de forte immigration. Le fait que la Mairie de Paris finance et gère la réalisation d’une fresque dédiée à un jeune migrant africain fait sens.

Deux observations, non pour conclure, mais pour étendre la réflexion. Je comprends que Christian Guémy, artiste pour lequel j’ai un profond respect, ait voulu faire le portrait de Laurent. Mais son œuvre a une portée symbolique et, en ce sens, elle est devenue une œuvre de combat.

Ma seconde observation porte sur la trace que laisse la mort de Laurent. Son corps a été rapatrié et sa famille garde des traces de son destin. Quant aux Parisiens, ils verront l’œuvre de C 215 et se souviendront que des gamins d’Afrique rêvent de la France et prennent des risques réellement insensés pour atteindre l’Eldorado. Ils comprendront aussi que les Africains de nos villes et de nos banlieues sont des Laurent qui ont survécu.  


Obey vs Trump (le dernier round).

Impossible d’échapper à la campagne électorale américaine. Son actualité fait les gros titres de tous les médias. Il est vrai que cette élection nous concerne, comme elle concerne le monde entier. Parce que les Etats-Unis sont, et de loin, la plus grande puissance économique du monde, parce que l’armée américaine est, et de loin, la plus puissante du monde, parce que dans un monde globalisé la politique qui sera mise en œuvre aura un impact direct ou indirect sur les Européens.

Par contre, il vous a peut-être échappé que Shepard Fairey avait initié une formidable campagne anti-Trump, soutenu en cela par des centaines de street artistes et des centaines de chanteurs et de musiciens américains.

Ne me dites pas que vous ignorez qui est Shepard Fairey ! Si vous avez un malencontreux trou de mémoire, je vous suggère tout d’abord, de lire les articles que je lui ai consacrés (voilà, ça c’est fait !) et, faute de grives, de consulter votre moteur de recherche préféré.

A vrai dire, l’engagement partisan de Shepard Fairey ne m’étonne pas. C’est le contraire qui m’eut étonné, mais c’est le format de la campagne, énorme ! Et, les formes qu’elle revêt, originales !

Faute de pouvoir tout dire, je vais tenter de vous donner, lecteurs, lectrices, un aperçu de l’initiative d’Obey.

En fait, la campagne de Shepard Fairey est la somme d’une vaste campagne d’affichage, de la réalisation de gigantesques fresques, de l’enregistrement d’un disque pour soutenir financièrement la candidature démocrate.

Si la campagne d’affichage s’étend sur l’ensemble du territoire, les fresques peintes en collaboration avec de nombreux street artistes sont réalisées dans les swing states, ces fameux Etats dont les votes peuvent changer l’issue du scrutin (en 2020, Iowa, Michigan, Maine, Arizona, Georgia, Texas, Wisconsin).

Obey a dessiné plusieurs affiches. Une série d’affiches représentant le portrait d’un Afro-américain invite à voter et en donne les raisons de manière synthétique. Ce sont essentiellement la volonté de mettre fin aux violences policières en écho aux drames récents qui ont déchiré la communauté afro-américaine et plus globalement clivé la population entre partisans de la justice et partisan de la loi et de l’ordre (c’est le slogan de campagne de Trump), de ne pas rester debout l’arme au pied et laisser Trump, la crapule, dans le bureau ovale de la Maison Blanche pendant une année supplémentaire, parce que la vie des Noirs compte (Black lives matter), pour que le pays ne tombe pas dans l’anarchie de la guerre civile et de la tyrannie, pour faire barrage au fascisme, parce que je dois utiliser le seul pouvoir politique que j’ai.

Une autre série d’affiches sont des déclinaisons d’expressions devenues très populaires. « Black lives matter » est ainsi décliné en « Your vote matters » et « Make america great again » devient « Make america smart again ».

Des tee-shirts reprennent les slogans de campagne et le graphisme d’Obey.

Aux affiches et aux produits dérivés, il convient d’ajouter de très remarquables murals peints grâce à la collaboration de street artistes locaux.[1]


[1] I’m proud that my team and I just completed this « Voting Rights Are Human Rights » mural in Milwaukee, collaborating with five Wisconsin artists. The artists Tyanna Buie, Niki Johnson, Tom Jones, Claudio Martinez, and Dyani Whitehawk, all address social issues in their art and were willing to contribute work to the mural as an alliance of voices pushing for civic participation and progress. The mural’s central figure is based on a mid-60’s civil rights march photo by Steve Schapiro. I chose that image as the focal point for the mural because many of the voting rights advances made by the civil rights movement have been under attack. Though we face voter suppression in many places in the nation, voter suppression has been especially prevalent in Wisconsin and often targets communities of color. I want to thank Stacey and Niki from Wallpapered City for their hard work and perseverance in facilitating this project, Patti, the building owner, for providing the wall and her amazing hospitality, Black Box Fund for financial support of the project. A big thanks to my crew of Dan Flores, Nic Bowers, Rob Zagula, and Nic Bowers for working long hours through some windy and damp weather to complete the mural in four days. Thanks to Jon Furlong Jon Furlong for shooting photos and helping to paint when needed. In our short time in Milwaukee, we met (with social-distancing) many friendly and enthusiastic Milwaukee residents. I want to go back post-pandemic for a real hang and exploration in Milwaukee!

-Shepard

Last but not least, Obey a dessiné la pochette d’un enregistrement d’un disque de « bonne musique », histoire d’opposer à la « culture » musicale des électeurs de Trump une musique alternative. Graphisme, peinture, musique, forment les éléments d’une culture antitrumpienne. Les messages vont tous dans le même sens : il faut voter (contre Trump !) pour sauver la démocratie américaine et la démocratie ne fonctionne que si les citoyens votent.

Concernant son implication dans le combat politique, Shepard Fairey, dans un entretien donné à un journal américain déclare : « « Chaque élection est importante, mais avec les tactiques de suppression des électeurs utilisées par l’administration actuelle et (le parti Conservateur), cette élection pourrait décider si la démocratie telle que nous l’avons connue va continuer ». Il justifie par ailleurs l’accent mis sur la lutte contre l’abstentionnisme : « « Il est stimulant et important de rappeler aux gens que leur vote est un outil essentiel et puissant dans la façon dont ils façonnent le gouvernement et les politiques qui ont un impact sur eux et leur communauté ».

Shepard Fairey en filigrane fait référence au rôle que va jouer le vote par correspondance. Une journaliste de RFI, Cécile Da Costa, dans un court article de presse en explique l’importance : « Le vote par correspondance a toujours existé aux Etats-Unis. Mais cette année, il va falloir le développer parce qu’il y a beaucoup d’électeurs – des gens malades ou des personnes âgées – qui vont avoir peur d’aller voter à cause de la pandémie qui, d’ici novembre, n’aura sans doute pas disparu aux Etats-Unis. Si Donald Trump, et les républicains avec lui, s’opposent à faciliter l’accès à ce vote par correspondance, c’est parce qu’ils sont convaincus que la majorité des électeurs qui demanderaient à voter par correspondance seront plutôt des électeurs démocrates : des électeurs afro-américains, ou hispaniques, qui habitent dans des grandes villes très touchées par le virus.

L’idée de Donald Trump pour se faire élire est donc de faire en sorte qu’il y ait une participation électorale la plus faible possible, en sachant que l’abstention va profiter au parti républicain. C’était le cas en 2016 : une des raisons principales pour lesquelles Hillary Clinton a perdu, c’est parce qu’il y a eu une forte abstention de la base démocrate. »

La campagne fédérée par Shepard Fairey a de quoi surprendre les Européens que nous sommes.

 Elle surprend tout d’abord par son ampleur : tous les Etats sont visés même si des initiatives complémentaires sont centrés sur les « swing states », une campagne d’affichage de cette ampleur nécessite des fonds considérables et le relais d’organisations nationales et locales couvrant l’ensemble du territoire, des centaines d’artistes s’impliquent personnellement dans la campagne en rendant public leur choix. Ajoutons pour rendre compte de la dimension de l’entreprise que des radios et des chaînes de télévision, sans compter les réseaux sociaux, renforcent le soutien au candidat Joe Biden.

La campagne coordonnée par Fairey a un discours qui peut nous sembler pour le moins excessif. Il est question, ni plus ni moins, de mettre un terme à la tyrannie, d’éviter la guerre civile, d’être le dernier rempart à un régime autoritaire, de réintégrer, de sauver la démocratie (tous les Américains connaissent les premiers mots du préambule de la Constitution, « We the people », et tous adhèrent aux discours des Pères fondateurs, véritables fondements philosophes et politiques de la République.)

Shepard Fairey assume son rôle de « leader » d’opinion et, à coup sûr, son engagement dans la campagne démocrate pèsera. Difficile de dire de quel poids elle pèsera, bien sûr. Assurément les assassinats et les « bavures » policières seront déterminantes dans les « minorités visibles » mais pas seulement. De même que la mauvaise gestion du Covid-19. De même que la personnalité de Trump. Un front anti-Trump résultant des circonstances et des crises s’est formé et semble à quelques jours de l’élection pouvoir l’emporter.

Quelque soit l’efficacité de la campagne d’Obey, je me réjouis qu’un artiste, porte au pays de l’Oncle Sam les valeurs universelles héritières des Lumières. Il est bel et bon que les artistes qui sont des citoyens comme les autres s’engagent dans le champ politique et social. La culture ne peut faire l’impasse sur la politique : elle est politique, par définition.


Alban Rotival aka Agrume : un surréalisme poétique.

Dans son Livre III des Essais, Montaigne, s’adresse à son lecteur et lui confie qu’il est (lui-même) la matière de son livre. L’impertinent pourrait objecter que cela est vrai de toutes les œuvres et de tous les artistes et que l’aveu de Montaigne n’est qu’un truisme.

Au premier regard, avec la redoutable clarté de l’évidence, c’est l’idée qui s’impose au regardeur qui observe avec attention les œuvres d’Alban Rotival aka Agrume. La raison en est simple : ces œuvres sont des autoportraits. Des autoportraits bien particuliers qui rompent avec la tradition de l’autoportrait classique.

Pour mémoire, pensons à ces peintres du quattrocento qui peignaient « à la commande ». Les commanditaires (gens d’Eglise, aristocrates, riches marchands etc.), par contrat, commandaient leurs portraits, ceux de leur famille, des épisodes tirés des Saintes Ecritures et se moquaient comme de l’an 40 de la bobine du peintre. Pour « signer » leurs œuvres nombre de ses artistes, subrepticement, comme à la dérobée, les maîtres se représentaient sous les traits d’un personnage : apôtre, marchand, serviteur etc. Ils étaient alors les seuls à savoir que parmi les nombreux portraits, il y avait le leur.

Il fallut un mouvement profond des idées pour que la peinture choisisse des sujets empruntés davantage à la sphère domestique. Alors que les maîtres s’effaçaient devant leurs œuvres, quelques peintres devenus célèbres, voulurent laisser une image d’eux, en gloire, pour la postérité ! Changement de lieux, changement d’époque, changement de pratiques, changement dans la fonction donnée à la peinture.[1]

Les autoportraits d’Agrume s’écartent de cette tradition occidentale. Encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce mot. Dans le travail d’Agrume, ses œuvres ne sont pas seulement des « autoportraits » mais plutôt des compositions qui s’apparentent à la fois au portrait de soi et à la nature morte.

Dans la succession des portraits d’Agrume, on peut, à première analyse, voir un dévoilement progressif.

Chronologiquement parlant, le masque est premier. Le masque à deux fonctions : une fonction d’occultation et une fonction de substitution de traits aux traits particuliers de l’artiste. Somme toute, l’artiste est là, représenté, mais son masque qui impose une signification cache la singularité de l’artiste. Une présence discrète dissimulée derrière les traits d’un autre.


[1] Je pense aux somptueux autoportraits de Rubens, par exemple.

Progressivement les traits de l’artiste apparaissent indirectement sous la forme d’une ombre. Ombres et non reflet de Narcisse. L’ombre révèle indirectement le sujet mais, déformée, elle devient un jeu des apparences.

L’autoportrait discret, le temps aidant, se complexifie.

C’est, de facto, une composition savante. Elle combine, comme le ferait une nature morte, plusieurs éléments non dynamiques : un décor, un sujet dont l’image est en partie occultée par un autre élément. Si le sujet est toujours le visage de l’artiste, les décors changent. Les « occultants » jouent un rôle de lacune (leur représentation cache une partie du portrait). Ce sont des tournesols, des oiseaux, des feuilles, des papillons, un drap, un coq etc.

Le décor et les occultants n’ont pas la fonction de « mettre en valeur » le portrait. Exécutés avec le même souci du détail, ce sont des éléments constitutifs de l’œuvre. Ce ne sont pas des faire-valoir ; leurs statuts sont de même ordre. Ces occultants ont été choisis pour leur intérêt plastique et leur polysémie. Leur rapprochement des autres éléments constitutifs, le décor et le portrait, questionne le regardeur. Il ne peut pas ne pas donner une signification à leur contiguïté sur une même surface.

Peu à peu, les ombres cèdent la place à la lumière. A cette émergence correspond la disparition progressive de ce que j’ai nommé les « occultants ». Le visage et le corps de l’artiste apparaissent. Cela ne signifie pour autant que ce sont des autoportraits « classiques » ! Les œuvres d’Agrume sont des compositions d’un authentique raffinement. Entrent dans la relation au sujet des oiseaux, des fleurs, des poissons, des clés, des artichauts, un vase, un arbre, un feu (variante allumette), une femme etc. Dans la représentation du feu, ce n’est pas la forme des flammes qui est mise en avant mais la lumière générée par la combustion du bois. Le thème du feu est une déclinaison de la survenue de la lumière. Une lumière qui éclaire la palette du peintre qui ose des couleurs vives.

Portrait d’Agrume.

L’œuvre dans sa chronologie peut être comprise comme l’histoire d’un passage. Un passage qui est un itinéraire artistique. L’artiste donne d’abord de lui une vision reflétée et, œuvre après œuvre, ose se montrer tel qu’il est, sans chercher d’artifices pour embellir son image.

En fait, cette lecture n’est vraie qu’en partie.

Bien sûr, les images créées par Agrume parlent de lui. Il le confirme dans un échange épistolaire que nous avons eu récemment : « La plupart de mes portraits sont pour l’instant des autoportraits, travaillant à partir de photos, le modèle le plus accessible reste moi-même. Ainsi j’explore un travail de mise en scène pour m’approcher le plus possible de l’idée que j’ai en tête. Aussi la création de mes images est intimement liée à ma personnalité, à mes ressentis ainsi qu’à mon vécu et mes souvenirs. L’utilisation de ma propre image s’accorde alors parfaitement avec mon discours. »

La dissimulation partielle de ses traits par un occultant est un ressort pour inviter le regardeur à passer de l’identité particulière de l’artiste à « l’humaine condition ». En réduisant l’image de ses traits, il élargit sa condition à notre condition.

Alban Rotival rend compte de ce passage de l’individuel à l’universel : « C’est alors que la disparition, la suggestion d’un visage, le fait de n’être plus que partiellement visible, vient diluer un visage, une représentation qui pourrait être trop répétitive. La suggestion implique le mystère, l’identification du spectateur y est plus facile, les questionnements plus fréquents, la réflexion et la naissance d’émotion facilité. La question de l’être, est aussi rattachée à ces représentations, il s’agit de réinventer la place que peut occuper l’être humain dans un environnement qui n’est pas le sien mais dans lequel il s’inscrit. L’homme n’est pas le centre puisque qu’il fait partie d’un tout. »

Ainsi il ne faut pas voir dans son travail un maniérisme fait d’oppositions simplistes caché/montré, ombre/lumière mais la confluence d’une histoire de ses rapports avec sa représentation et une histoire de l’évolution de sa technique.

Interrogé sur le surgissement de la lumière et le changement de la palette, Agrume propose une explication : « La présence de la lumière dans mes tableaux croît en effet, cela vient sans doute de l’évolution de mon travail et de mon regard avec le temps. Cela vient aussi de ma technique qui change et s’améliore. J’ai pendant un temps beaucoup travaillé à partir de supports préexistants, par exemple des tapisseries anciennes, mais aussi des supports en bois, vieillis par le temps. Tous ont en commun les traces du temps passé, des effacements, des marques, un caractère déjà fort, une certaine « patine ». Ces supports me servant de base de travail et de fond fixent une ambiance de départ, leurs caractères passés inclus des couleurs parfois cassées par le temps et un manque de lumière (…) Je remarque également que la lumière présente dans mes tableaux est directement corrélée à la lumière dans laquelle je vis et à la présence du soleil. Mon travail d’hiver sera un peu moins lumineux avec des couleurs plus froides. Celui du printemps et de l’été présentera plus de lumière et de couleurs. »

En résumé, les références biographiques d’Agrume sont étroitement imbriquées à l’histoire d’un artiste. Un artiste qui ne cesse d’apprendre et qui, pas à pas, conquiert de nouveaux territoires. Une histoire de maîtrise des techniques se confondant avec l’histoire d’un autodidacte qui devient un peintre de talent. Une maîtrise qui lui permet de créer des mises en scène d’où jaillit l’étrange. Par-là, il rejoint, avec modestie le courant incarné par des peintres comme Magritte, Salvador Dali, Giorgio De Chirico, Francis Picabia, de Frida Kahlo. Il est de plus mauvaise compagnie !


Street art et couteau suisse.

Le street art serait-il une solution à l’animation culturelle des quartiers et à l’embellissement de nos villes ?

Comme les escargots après une belle pluie d’orage, les manifestations culturelles centrées sur le street art se multiplient. Cet été a été meurtrier pour nombre de festivals de street art. Pourtant, en France, des collectivités locales de concert avec des associations ont réussi à organiser des dizaines de festivals qui ont été l’occasion de réunir des centaines de street artistes.

 Malgré les très fameuses mesures-barrière, des galeries ont proposé de superbes expositions à Paris mais également en province.

Dès le déconfinement, les artistes ont ressorti vite fait leurs bombes aérosols pour peindre dans la rue.

 Dans les villes, les « murs »[1] se multiplient.

 Le street art diversifie ses supports : aux traditionnels murs s’ajoutent les « roulants », le mobilier urbain, la décoration des appartements, des locaux des entreprises, des commerces, les murs aveugles des immeubles (les « murals » dans la langue de Shakespeare), sans parler de milliers de produits dérivés. Dans le même temps que le street art entre dans les musées, il conquiert sans cesse de nouveaux territoires (mode, publicité, design etc.)


[1] Spot de street art, le plus souvent géré par une association.

A n’en pas douter, grâce au street art, nos villes sont devenues plus « intéressantes ». Les brochures publicitaires distribuées par les offices de tourisme font la promotion de visites guidées des spots et décrivent la ville comme « une galerie à ciel ouvert ». Des villes se prévalent d’être les « capitales du street art ». Bref, à côté du graffiti vandale coexiste un art urbain institutionnalisé populaire.

Parisien me semble-t-il depuis toujours, habitant « la plus belle ville du monde » d’après les guides touristiques, je connais des endroits d’une grande laideur. Les échangeurs d’autoroute, les parkings souterrains, les tunnels, la majorité des portes de Paris, nos entrées de Ville sont couleur béton et asphalte, un désolant chromatisme de gris salis et de noirs délavés. Force est de constater que nos édiles et nos architectes ont bien du mal à concilier les formes modernes de l’urbanisme avec l’esthétique.

La situation est grave mais pas désespérée ! Le street art qui participe à l’animation culturelle de nos villes et concourt à leur embellissement peut transformer en œuvre d’art des lieux dépourvus de toute forme de beauté.

Pour preuve deux exemples bien différents mais typiques des actuelles évolutions :  la collaboration de street artistes à la construction de playgrounds (disons, d’aires de jeux !) et le travail d’un grand fresquiste, Martin Ron.

Récemment, trois créations de playgrounds ont fait appel aux talents de street artistes.

– Le terrain Duperré créé par ILL Studio, le playground « ZZ10 » de Saint-Denis conçu par le studio Noncommun avec la collaboration de 5 street artistes : Arnaud Liard, Hobz, Lek, Rétro et Tchéko.

-Le playground de la Friche de la Belle de Mai à Marseille. 

– Le playground des Halles à Paris.

 Evoquant la création de cette aire de jeux de plus de 400 m2, dans un entretien Romain Froquet précise dans quel état d’esprit il a entrepris ce travail : « Dans mon travail habituel, j’aime m’affranchir des limites, c’était donc plutôt drôle ici de jouer avec ces mêmes limites que sont celles, nécessaires, d’un terrain pour les réinterpréter totalement ». Il justifie, par ailleurs, la déclinaison de la couleur bleue : « J’ai utilisé des gammes à dominante bleue pour rappeler la lumière, le sol est en quelque sorte un miroir du ciel avec d’autres couleurs qui tranchent comme l’orange et le jaune ».

A n’en pas douter ces réalisations au cœur des villes sont des réussites. Elles démontrent, s’il en était besoin, que la collaboration des street artistes à la création d’équipement collectifs apportent un plus, un supplément d’âme et de beauté.

Mon second exemple est argentin. Il s’agit d’un muraliste de renommée internationale : Martin Ron.

Martin Ron a peint des « murals » dans le monde entier et, en parallèle à son travail de muraliste, il a peint des façades entières. L’effet est surprenant : il semble que les habitants des immeubles dont les murs sont peints vivent à l’intérieur d’une œuvre d’art. Dans ce cas, le mur n’est pas seulement le support d’une œuvre, mais c’est l’immeuble même qui devient une œuvre. Par ailleurs, il a peint de couleurs vives des parkings et les superstructures d’autoroutes urbaines. Les formes et les couleurs changent notre perception de ces espaces qui, à leur tour, deviennent des lieux d’une grande beauté formelle.

J’ai, à dessein, limité mes exemples aux playgrounds et au travail de Martin Ron. J’aurai pu les compléter par de nombreux autres :  des ponts « revisités », des façades d’immeubles de bureau, des gares routières etc.

Somme toute, la laideur urbaine n’est ni une fatalité ni une évidence. Les villes peuvent se réinventer en conciliant fonctionnalité et beauté. L’art n’est pas voué à être cantonné dans les « lieux de culture » que sont les musées, les galeries, etc. Il peut descendre de l’Olympe dans la rue et devenir un vecteur puissant de la transformation de nos villes.


Parvati, peindre ses rêves ?

Récemment, Parvati « a fait le Mur » Oberkampf et son œuvre a rencontré un franc succès auprès des amateurs de street art. Il est vrai que l’œuvre est singulière ; un homme à tête d’oiseau représenté de ¾ arrière tient dans son dos une minuscule cage dorée de laquelle d’échappe une myriade de papillons. Le personnage principal peint dans une harmonie de bleus et noirs regarde l’envol des papillons blancs et bleus qui envahissent les 2/3 de la surface peinte. Sa posture interroge car son bras droit qui tient la cage est plié derrière son dos. Dos duquel poussent des branches. Si le sujet est singulier, la composition obéit aux règles classiques. L’ensemble sujet principal/ papillons est un collage. Le fond et les branches ont été peints in situ par l’artiste. De gauche à droite, les couleurs délavées du décor passent insensiblement avec beaucoup d’élégance du noir profond au bleu, du bleu à l’ocre clair presque rose. Au noir de gauche s’oppose le blanc de droite. Une œuvre savamment réfléchie, préalablement préparée à l’atelier, exécutée avec grand soin.

Ce qui m’a intéressé dans cette œuvre est le rapport entre le discours de l’artiste sur son travail et l’œuvre peinte. Dans une interview récente, Parvati évoque son univers : « Mon univers est très onirique et mes tout premiers projets artistiques étaient vraiment orientés autour du rêve et de comment l’inconscient pouvait être une source d’inspiration. J’ai expérimenté la peinture sous hypnose et je reproduisais en dessin certain de mes rêves. Je le fais toujours aujourd’hui. Mon premier personnage à tête d’oiseau est un souvenir de rêve. »

Convenons que la récurrence de son personnage à tête d’oiseau dans son œuvre est en-soi un mystère. Parvati, dans ce premier extrait nous en donne l’origine, c’est un souvenir de rêve. Dans un second extrait, l’artiste donne à son personnage principal, l’homme-oiseau une signification : « Les têtes d’oiseaux viennent répondre à mon bouleversement face au problème des migrants. À cause de mon histoire familiale géographiquement étendue, je me suis très vite identifiée à ces personnes que l’on refuse d’accueillir. Je milite aujourd’hui au sein de plusieurs associations pour défendre leur cause. Et dans mon art j’ai souhaité établir un parallèle entre les migrants et les oiseaux migrateurs. Je n’avais pas envie d’aborder la migration humaine sous un aspect triste ou moralisateur, nous vivons dans une société déjà bien assez anxiogène. J’ai voulu plutôt imaginer une utopie où ils pourraient être parfaitement intégrés dans nos sociétés et où ils pourraient être passants parmi les passants. C’est cette idée que j’essaie de reproduire en les dessinant à échelle humaine en train de marcher dans les rues avant de les coller sur les murs. »

Il est possible voire certain puisque Parvati le dit que son homme-oiseau si présent dans son travail soit un souvenir de rêve. Je penche plutôt pour une reconstruction à partir d’un rêve d’un récit mettant en scène des hommes à tête d’oiseau. Au rêve se sont sans doute mêlées des images issues de la culture de l’artiste. Car la figure de l’homme-oiseau traverse les cultures et les temps. D’Horus, le dieu faucon des Egyptiens de l’antiquité, en passant par les animaux anthropomorphes des traditions indiennes et bouddhistes. Les animaux fantastiques de notre moyen-âge hantent encore nos mémoires. Nous sommes là au cœur du processus de création des chimères : composer un être à partir de plusieurs.

« Souvenir de rêve », l’expression est belle mais je ne suis pas sûr qu’elle soit exacte. Rien ne permet de trancher la question fameuse de la nature du rêve. Le récit des rêves est bien davantage un récit dont la grammaire est celle de tous les récits (suite chronologique des événements, établissement de liens logiques entre les images « échappées » du rêve, adaptation du récit en fonction du destinataire etc.) Le récit du rêve n’est pas le rêve et le matériau des images du rêve sont les images de notre culture.

Revenons à notre homme-oiseau après cette parenthèse.

 Il est possible que l’artiste ait « récupéré » son homme-oiseau d’un récit dont elle est l’auteur. Pourtant en examinant dans la durée sa production on constate qu’elle a commencé par peindre des oiseaux à tête d’homme et que son personnage s’est formé progressivement, mêlant des éléments appartenant au monde végétal. Les « branches » qui poussent dans le dos des hommes-oiseaux sont soit un artifice destiné à ajouter à l’étrangeté du personnage en composant un être à la fois humain, animal et végétal soit une figuration de racines symboliques d’un personnage « déraciné ».

Est-ce la combinaison entre l’oiseau qui ignore nos frontières et le « déracinement » qui a créé l’image du migrant ? Je confesse mon manque d’imagination mais le lien entre le personnage de l’homme-oiseau et la figure m’avait échappé. Echappé à un point tel que j’en viens à développer l’hypothèse iconoclaste qu’après avoir créé son personnage de l’homme-oiseau, le personnage a acquis une relative liberté. Une distance en quelque sorte par rapport à son origine. La symbolique du migrant s’est progressivement effacée, jusqu’à perdre sa dimension référentielle. Le symbole de l’homme-oiseau, comme le ressac d’une vague, a laissé un homme-oiseau.

Ainsi, une œuvre politique est-elle devenue une œuvre onirique, comme un retour à l’origine.

Quant à l’œuvre du Mur Oberkampf, j’y vois une scène fantastique évoquant la liberté. Liberté des papillons libérés de leur cage. Sentiment de la liberté consubstantielle de nos rêves. Liberté pour le regardeur d’y voir ce qu’il projette de lui-même. Somme toute, un tremplin pour fabriquer des significations.  



Street art/humour.

Pour lutter contre le bordel ambiant, une seule méthode : ranger. Certes. Facile à dire, quasi impossible à faire quand il s’agit des œuvres de street art. Pourtant je n’ai guère ménagé mes efforts ! Je me suis, dans un premier temps interrogé sur ce qui distinguait les œuvres de street art de la peinture dite de chevalet.

Mettons à part le graffiti qui a son histoire, ses codes et une forte identité plastique. On retrouve dans le street art quelques-unes des catégories de la peinture : le portrait, les scènes de genre, les compositions abstraites. Manquent le paysage et les marines (qui sont somme toute des paysages marins).

Les portraits sont ceux des figures de la génération des peintres : portraits de chanteurs de rap, portraits d’hommes, de femmes, d’enfants, portraits d’animaux etc. Assez curieusement de nombreux portraits sont des hommages à des amis disparus ou à des personnages décédés ayant marqué la génération des artistes. A cet égard le nombre de portraits de Frida Kahlo est saisissant alors que sa production artistique reste mal connue. La mort de Stan Lee, le dessinateur de Marvel Comics, a été « célébrée » par ses « héritiers » putatifs. Ajoutons un nombre saisissant de portraits de Martin Luther King, de Rosa Parks, de Nelson Mandela, de George Floyd etc. Cette courte énumération montre à l’évidence la diversité des objectifs des artistes. Deux buts majeurs : la célébration et la représentation d’une figure incarnant un combat (combat pour l’égalité des Droits, pour la justice sociale, pour l’écologie, pour le droit des migrants etc.)

Dans la représentation des « grandes figures » la ressemblance est recherchée parce que nécessaire. Par contre, innombrables sont les portraits d’inconnus ; des hommes, des femmes, des enfants, toujours représentés de manière avantageuse. Ces portraits sont des fins en soi et ne renvoient pas à un individu dont les traits sont connus et reconnus. Souvent, les traits du visage sont un prétexte à diverses expressions esthétiques (les grands aplats de couleurs d’Alber, la division des espaces du visage pour exalter les rapports de couleurs-Hopare-). Il va de soi que dans ce type d’expression plastique, la recherche de la ressemblance n’a guère de sens. Ce n’est pas elle qui est recherchée (et pour cause !) car l’œuvre ne vise pas à être une imitation d’un modèle. Le projet artistique est fort différent : une variation se fondant sur la géométrie, un jeu sur les volumes, les couleurs et les nuances etc.

Les portraits d’animaux obéissent aux mêmes lois. Recherche pour certains artistes de la ressemblance allant jusqu’à l’hyperréalisme, jeu géométrique sur les traits spécifiques aux espèces.

Je ne cesse de m’étonner du nombre hallucinant des œuvres représentant des animaux. Une véritable arche de Noé ! On y trouve des chats, des chiens, des lions, des tigres, des panthères, des serpents, des araignées, des tortues, des pandas, des singes. Quant aux styles, ils varient entre l’hyperréalisme au calendrier des postes, privilégiant les animaux mignons qui ont la faveur des réseaux sociaux. En bref, les fresques kitschissimes l’emportent, et de loin, sur les expérimentations plastiques et les œuvres de qualité.

Résumons, les œuvres de street art reprennent en gros les catégories de la peinture de chevalet. Notons la place centrale occupée par le portrait. Le paysage n’apparait que comme un élément de décor de portraits mais est rarement le sujet des œuvres.

Les œuvres figuratives l’emportent sur les œuvres abstraites qui demeurent une « niche » du street art. Il conviendra de s’interroger sur ce constat.

Toujours à la recherche d’un classement plus exhaustif, je me suis interrogé sur les rapports entre le street art et l’humour. Les réponses sont loin d’être simples. Car certains artistes ont plusieurs cordes à leur arc et explorent en parallèle plusieurs genres. Prenons quelques exemples parlants : Banksy est certainement, de ce point de vue, le plus remarquable. Certaines œuvres sont des œuvres authentiquement politiques et ce sont celles-là qui ont construit le statut de l’artiste. Ce sont des œuvres de combat. Le récent affrétement du « Louise Michel » pour secourir les migrants en méditerranée est placé explicitement sous le signe de l’activisme anarchiste. D’autres œuvres pourtant sont plus légères voire attendrissantes comme « La petite fille au ballon », certaines sont drôles. Banksy n’est pas anar à plein temps. Reste le temps des émotions et de la rigolade.

J’avoue avoir un faible pour le travail de Philippe Hérard. Ses œuvres sont originales parce qu’elles parviennent avec brio à mêler tristesse, détresse, désespoir, folie, et drôlerie.

Comment ne pas rire de bon cœur en voyant les collages de Levalet. Il ne mêle pas des émotions mais alterne saynètes drôles et critique sociale.

Alors m’interrogea une petite voix intérieure existe-t-il des artistes dont l’unique but est de faire sou(rire) le regardeur ?

Ils sont, à ma connaissance qui est partielle sans aucun doute, peu nombreux. J’en ai trouvé pour l’heure 4 mais ne désespère pas d’en trouver davantage : Poulet, Toc Toc, David Sélor et Codex Urbanus.

J’ai dans ces colonnes consacré un billet au projet artistique de Codex Urbanus, je vous y renvoie.

 Toc Toc a créé une galerie de personnages, les Duduss, qu’il met en situation. Les références à la bande-dessinée sont légion et les adjuvants des représentations des personnages de Toc Toc font référence à maintes reprises à notre imaginaire culturel, dirais-je. Clairement, ses dessins sans paroles, sont des bouffonneries qui font rire de nos travers ou de ceux des autres.

Poulet est le nom de l’artiste et celui de son personnage principal : un poulet. Dans un entretien, l’artiste nous raconte la naissance de son personnage récurrent : « J’ai commencé à faire des affiches que je collais dans ma ville. Très vite, j’ai voulu faire de la couleur, j’ai alors inventé un personnage naïf et dodu qui je voulais être un pingouin. Quand je l’ai montré à une amie, elle m’a dit qu’il ressemblait à un poulet. Je lui ai donc rajouté une crête et mon perso était né. » Dans ce même entretien, il explique l’objectif de son projet artistique : « Je n’ai pas une âme de donneur de leçon, je ne suis pas un moralisateur au discours Miss France. Hors de question qu’au travers de mon travail cela se ressente. La politique, les grandes causes sont pour moi des sujets personnels et privés. Je préfère être dans le registre de l’humour et de l’imaginaire. Mes dessins sont plus destinés aux enfants qu’aux adultes. En fait, ils sont surtout destinés à ceux qui ont gardé leur âme d’enfant. »

Poulet réussit le délicat challenge de mêler humour et poésie. C’est plutôt rare sur la scène street art. C’est d’autant plus précieux.

Bordelais comme Poulet David Sélor a également créé un personnage : Mimil. Mimil pense tout haut, philosophe au petit pied, jouant sur les mots, prenant nos expressions toutes faites au pied de la lettre, joue du décalage entre de fausses maximes et son illustration.

Il est temps de conclure !

Le street art, et c’est bien normal, a hérité de la peinture de chevalet. Pourtant, il a privilégié un genre aussi ancien que la peinture, le portrait. Il y a de puissantes raisons. Parmi celles-ci, les idées, les luttes pour être visibles doivent être incarnées. Le visage de Guevara est iconique et, le temps aidant, est devenu le symbole des luttes zapatistes. Marianne, la République etc. Les circonstances pour peindre un portrait ressemblant (nos street artistes savent le faire à merveille !) sont relativement peu nombreuses : hommages aux défunts, références explicites à des personnes ayant joué dans l’actualité un rôle déterminant.

La veine comique est essentiellement présente sous la forme de la caricature qui est un genre à part entière sur lequel nous reviendrons. Elle est, dans le meilleur des cas, imbriquée dans des projets artistiques plus généraux. Il n’en demeure pas moins que des artistes de grand talent, en créant des personnages et une mythologie, apportent au chaland quelques secondes de vrai bonheur.


Détournements.

Le développement du street art ressemble à un arbre. Plus le temps passe, plus ses formes se diversifient comme autant de branches. C’est la raison pour laquelle, avec prudence, voulant être sur le sujet exhaustif, j’attendrai encore quelques décennies avant d’en écrire l’histoire. A moins que notre arbre ne cesse de grandir se diversifiant à l’infini, ce qui est possible mais pas certain. Dans ce cas, ça sera sans moi !

Comme souvent, il est urgent d’attendre. Cela n’est bien sûr pas un obstacle pour en parler. En parler sur le ton de la conversation entre amis, en se gardant bien d’un docte et lénifiant discours. Un peu de légèreté ne saurait nuire. Un peu de modestie aussi.

Ceci dit, je souhaite attirer votre attention, cher lecteur, sur un art mineur, un clin d’œil, une plaisanterie, une pochade :  le détournement des murs de la Ville et du mobilier urbain. J’ai déjà abordé le passionnant sujet du trompe l’œil dans le street art, mais le détournement quoique connexe est néanmoins en soi un thème différent quant à ses objectifs.

L’utilisation des opportunités offertes par la ville sont au cœur des processus de création de certains street artistes. Citons à titre d’exemple, Levalet, Jace, Seth, Jaune, David Zinn. Il convient d’y ajouter d’autres artistes qui, sans pratiquer le détournement de manière systématique, saisissant des occasions, le pratiquent cependant. Je pense à Banksy évidemment mais également à ces milliers d’artistes dans le monde entier qui s’amusent à détourner la réalité de la ville pour créer des mondes, des personnages, des histoires, avec 4 francs 6 sous.

Si le principe du détournement est commun à nombre de street artistes, les projets artistiques, les techniques et les œuvres sont d’une incroyable variété. Pour en rendre compte, il convient de prendre quelques exemples.

Prenons l’exemple de Levalet pour illustrer la démarche. Ses œuvres d’atelier sont d’un grand intérêt mais il excelle dans le détournement de lieux urbains pour mettre en scène des récits le plus souvent drôles, alternant les gags avec une critique sociale et politique. Son travail dans la rue se décompose en trois temps : le premier est le repérage, le second est le dessin à l’encre de Chine de personnages ou d’objets, le troisième est celui du collage des « affiches ». Pour avoir observé avec attention les collages de Levalet in situ, il faut bien convenir que notre homme a l’imagination fertile. Je suis passé cent fois devant ces mêmes lieux sans penser un seul instant que les tuyaux du pont de l’Ourcq à Paris pourraient être ceux d’une chaudière alimentée en charbon par des ouvriers couverts de poussière. Il est vrai que Levalet cherche dans les formes urbaines matière à récit. Avouerais-je que lorsque je me promène dans ma ville, je pense certainement à des tas de choses, mais je ne cherche pas un lieu dont l’addition d’un dessin pourrait créer une situation qui aurait un intérêt quelconque. Le processus de création de l’artiste est fondé sur la recherche dans l’immensité urbaine de lieux capables de générer de courts récits. Faire apparaître une situation d’un endroit somme toute ordinaire révèle un sacré talent. Talent d’observation complété par celui du dessin.

Si nous comparons avec les œuvres de Jace ou de Seth, nous voyons bien que si la phase de repérage et de recherche d’un détournement possible existe, les œuvres s’inscrivent dans une profonde cohérence thématique. Jace fait vivre plein d’aventures amusantes à ces Gouzous. Seth décline les portraits de ses beaux enfants dans des environnements parfois détournés.

En bref, les lieux changent certes, les œuvres également, mais la singularité du projet artistique demeure. Levalet construit un monde parallèle et le regardeur est séduit par l’intelligence du détournement. Les référents implicites, la drôlerie sont cadeaux ! Jace est bien davantage un gagman, un peu sur le modèle des running gags américains. Les regardeurs s’attachent aux Gouzous qui sont d’authentiques personnages toujours drôles, parfois émouvants. La somme des œuvres forme une formidable saga (les Gouzous à La Réunion, les Gouzous au Havre, Les Gouzous à Tchernobyl etc.) Seth ne recherche pas systématiquement le détournement. Parfois, la particularité des lieux est telle que le détournement « s’impose » presque ! Il ajoute une dimension supplémentaire aux beaux portraits de Seth, une dimension souvent poétique.

Quant à Jaune, c’est encore une autre histoire. Ancien « agent de la propreté », il a créé des petits « fonctionnaires municipaux » habillés de gilets jaunes qui sur les murs de Bruxelles vivent leur vie. Autant de personnages qui détournent des lieux pour faire leur travail. Ils sont fiers et dignes. Une manière pour Jaune de rendre visibles des invisibles et attachants les derniers de cordée. Les situations sont drôles et illustrent l’extrême sensibilité de l’artiste.

Un mot encore sur un artiste attachant, David Zinn. Avec des craies de couleur, un bout de charbon, un bazar d’objets hétéroclites récupérés sur place, depuis plus de 20 ans, il crée des personnages, des saynètes, drôles et émouvantes profitant des « accidents » que la ville lui offre ; un trou dans un mur de briques, quelques brins d’herbes sauvages poussant dans les fissures du bitume, un nœud dans un tronc d’arbre. Un art tout d’observation et d’imagination, une galerie d’animaux humanisés jouant des rôles, du gentil souriceau gris et rose au terrible monstre vert. Un théâtre né de l’improvisation et des rencontres fortuites des « accidents » de terrain.

Un mot encore pour tous ces inconnus qui avec un petit pochoir, un petit collage, une bombe aérosol, s’amusent de la ville et dont le but est de divertir le chaland. Grâce à leur imagination, leur humour, leur regard, se promener dans la ville devient un parcours de découverte. Grâce soit rendue à tous ces anonymes qui humanisent le béton de nos cités, qui nous arrachent un rire, un sourire, un pincement au cœur. Se nouent alors de tendres dialogues entre ces artistes anonymes et nous. Nous sommes en pays de connaissance, complices.

Autant d’artistes, autant d’histoires, autant d’objectifs différents. Laissons croître et multiplier ces projets, parfois ambitieux, parfois minuscules. Tous contribuent à créer à leur échelle un imagier de la Ville d’une évidente poésie.


Rouge, l’oasis d’un instant dans le désert.

Le 1 août, le M.U.R. Oberkampf, avait invité Rouge. Je ne sais pas pourquoi cette artiste plasticienne a choisi de s’appeler Rouge. Je sais qu’elle est diplômée de l’Ecole des Beaux-arts de Bordeaux. Deux informations qui relèvent de l’anecdote et n’expliquent rien de son œuvre. Fidèle à mes bons maîtres, je pense que c’est dans l’œuvre elle-même qu’on trouve des éléments qui éclairent la démarche artistique. C’est la raison pour laquelle, sans autre préambule, j’en viens à l’œuvre espérant y trouver matière à comprendre le projet de Rouge.

L’œuvre se présente comme une peinture réaliste d’une scène de plage. Mollement allongée sur le sable, la baigneuse prend une photographie. Notre attention est attirée par cette baigneuse, dame d’un certain âge, évoquant les photographies de Martin Parr, ce photographe anglais, membre de la très célèbre agence Magnum, qui renouvela la photographie documentaire. Son portrait représente environ la moitié de la surface de l’œuvre. Rien ne nous surprend vraiment dans cette baigneuse au maillot une pièce vert, avec un bandeau marron dans ses cheveux blonds et des lunettes de soleil. Pas vraiment une ondine, une gracieuse sirène, une femme mûre, ayant un goût, disons, très personnel. Notre baigneuse qui ne se baigne pas photographie une scène qui est hors du cadre. Peut-être une de ces scènes vues mille fois sur Facebook d’un enfant faisant des pâtés avec son seau en plastique ou un adolescent boutonneux éclaboussant sa copine. Bref, une baigneuse, hélas ordinaire, prenant un cliché sans intérêt.

Les mollets, les cuisses et les pieds de notre baigneuse sont cachés par des tissus. Des morceaux de tissus forment un tas dont le volume est bien supérieur au « volume » de la dame. Des pièces de tissu blancs, jaunes, noirs, rouge carmin, mêlées. Ce tas d’étoffes qui recouvre en partie notre baigneuse occupe un tiers de la composition. Il est peint plein cadre dans son entièreté.

La troisième partie a la surface la plus réduite de la fresque. On voit un ciel chargé de fumées incandescentes rouges et noires. Le sable de la plage est noirci par l’incendie.

Brièvement décrite la fresque interroge sur sa signification. Le regardeur doit, en effet, établir des liens logiques entre les trois parties, de gauche à droite, l’incendie qui menace, le tas de tissus dont la présence échappe à la raison, une baigneuse banale prenant une photo encore plus banale.

Regardée autrement la scène fait sens. Hors-cadre un énorme incendie se propage et ses retombées noircissent déjà la plage. Une baigneuse choisit de ne pas voir l’incendie qui vient, elle lui tourne le dos, se protégeant par une barrière de tissus et se concentre sur son « objectif », prendre une photographie sans grand intérêt.

La fresque est un panoramique qui part du hors-cadre du côté gauche, balaie la scène centrale et se termine par le hors-cadre du côté droit. Ce sont les deux hors-cadre qui nourrissent nos interrogations ; interrogations renforcées par le caractère absurde du tas de tissus.

On peut voir dans cette scène cinématographique une allégorie de notre condition. L’incendie comme les menaces se rapprochent et les Hommes préfèrent tourner la tête et regarder ailleurs. D’aucuns mettront des noms sur ces menaces : destruction de notre environnement, guerres, terrorisme etc. A moins d’y voir, le 1 août, jour symbolique des grandes vacances, la menace du coronavirus.

Le côté dérisoire de la barrière de tissu a retenu mon attention. En regardant attentivement les œuvres de Rouge, nous retrouvons fréquemment ce que j’ai appelé, faute de mieux, un tas d’étoffes. Le plus souvent, elles sont un signe d’intimité et réconfortent comme un doudou le jeune enfant. Les étoffes pourtant si difficiles à peindre, séparent du réel qui fait mal et par leur douceur calment la souffrance et l’angoisse. C’est leur fonction dans la belle fresque de Rouge ; les étoffes séparent matériellement des menaces et en recouvrant partiellement le corps de la baigneuse, la protège.

Le refus d’affronter les menaces est la raison de notre future destruction. Un point de vue politique sur une réalité sociale en somme. Une vision d’une grande noirceur. Un pessimisme assumé.

Rouge a peint une apocalypse annoncée. Une fin des Hommes et du temps. Nulle échappatoire. La jouissance du moment nous condamne. Reste l’instantané de l’œuvre, comme « une oasis d’un instant dans le désert ».


Phlegm, journal de la pandémie.

La crise du coronavirus n’est pas encore achevée que fleurit une myriade d’articles de presse consacrés à la pandémie qui ravage notre pauvre monde désarmé. Les points de vue sont divers, épidémiologiques bien sûr, mais également philosophiques, sociologiques, ethnologiques car le monde d’après, celui que nous fantasmions pendant le confinement est déjà là. La crise sanitaire n’a pas accouché de sociétés plus solidaires régies par le « care » et une amodiation des excès du libéralisme mais, au contraire, de sociétés gangrenées par le creusement des inégalités, par le triomphe de l’individualisme, par le renforcement des pouvoirs des Etats autoritaires.

Bien sûr, des exemples, et ils sont heureusement nombreux, esquissent un autre monde, un monde soucieux d’écologie, d’harmonie sociale, d’entraide. Ce sont des exceptions qui confirment, non pas la règle, mais la loi d’airain du libéralisme. Au « vieux monde », celui qui n’en finit pas de mourir, il faudra intégrer dans nos pratiques sociales la circulation du coronavirus. Et, à n’en pas douter, à terme, nos nouvelles habitudes impacteront profondément les structures profondes de nos sociétés.

Bref, on n’est pas sortis de l’auberge et rien ne nous promet un avenir radieux.

Tout ça pour dire qu’il ne faut pas attendre la fin de l’épidémie pour en faire l’analyse. Reste le « fil de l’eau » pour parler de ce que nous vivons. Ainsi, c’est pendant le confinement que Phlegm, artiste gallois basé à Sheffield, dont j’ai dit sobrement, comme à mon habitude, tout le bien que j’en pensais dans un billet titré : «  J’adoooooooore, ce mec ! »[1] Notre homme a été confiné comme tout à chacun et a tenu un journal de la pandémie.


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/phlegm-j%E2%80%99adooooore-ce-mec

Certes, il n’est pas le seul à l’avoir fait. J’ai consacré dans ces colonnes un billet au journal de Philippe Hérard qui, pour ne pas désespérer, s’est imposé la production d’une œuvre par jour[1]. Le journal de Phlegm est davantage une chronique illustrée de son confinement. Il a mis sur Instagram ses dessins et des coloriages pour aider ses compatriotes à garder la tête hors de l’eau et traverser de concert ce temps d’ennui, de peur, de rage aussi contre la gestion de la crise par Boris Johnson.


[1] http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/chronique-d%E2%80%99un-confin%C3%A9-chapitre-3

Feuilletons les dessins de Phlegm. Nous retrouvons des thèmes qui nous sont chers : la hantise de manquer de papier-toilette, la protection des enfants si fragiles, les désormais fameux gestes-barrières, la mort qui fauche des dizaines de milliers de vies et menace les survivants, l’entraide, le bricolage activité favorisée par le confinement, le mythe de Sisyphe, après l’hécatombe la nécessité de la reconstruction et le soutien appuyé au N.H.S. (National Health Service).

Des dessins qui illustrent les malheurs du temps, qui posent les grandes questions et qui prennent parti pour soutenir le service de santé britannique, pendant approximatif de notre Sécurité sociale, N.H.S. menacé dans son existence même par les politiques de santé des Conservateurs.

Français, Belges, nous sommes en pays de connaissance. Ses soucis, ses tracas, ses terreurs ont été les nôtres pendant le confinement, y compris l’incurie de nos exécutifs respectifs ! Ce qui est particulier, ce ne sont pas les sujets mais la forme. Nous retrouvons le monde de Phlegm, ses drôles de personnages et le temps de son récit qui évoque un moyen âge de fantaisie. Comme J. R. R. Tolkien, Phlegm a crée ex nihilo un monde ancien. Son graphisme, son trait empruntent à l’art médiéval de la peinture et de l’enluminure. Un dessin épuré n’a pas la fonction décorative des manuscrits précieux car elle porte l’idée. C’est sa fonction principale : partager avec le lecteur des idées, des émotions, des sentiments. Et, dans ce partage, se sentir appartenir à un groupe d’hommes et de femmes qui subissent le même destin. Rien de l’humain n’est étranger à Phlegm et son art du dessin, sa sensibilité, rattache l’artiste au peuple qui est le sien.

Dans un futur indéterminé, les historiens auront la tâche de mettre en récit nos épreuves. Je suis intimement persuadé que les « œuvres de confinement » seront de précieuses sources sur nos perceptions et nos représentations de la crise sanitaire que nous traversons. Comme Phlegm, comme Philippe Hérard, comme Madame et comme tant d’autres, je dédis mes modestes billets aux historiens du futur.


Covid-19, la gloire du pangolin.

Les mois passent et nos certitudes concernant le SARS-CoV2 s’effritent (c’est le nom savant du coronavirus qui nous gâche la vie voire davantage). Chaque jour de nouvelles théories invalident les précédentes. Elles portent pourtant sur des choses essentielles : les modes de transmission, les symptômes, la thérapie, les séquelles, la vaccination etc. Quant à l’origine de la pandémie les théories s’affrontent. Pour certains, le virus est une création humaine et il s’est échappé sournoisement d’un laboratoire de Wuhan. Pour d’autres, le séquençage de son ADN montre à l’évidence que ce coronavirus est naturel.

Reste à savoir d’où il vient ? De chauves-souris vendues sur un marché, de pangolins dont les Chinois consomment la viande et utilisent les écailles dans leur pharmacie traditionnelle, de chauves-souris via le pangolin ? Bref, soyons synthétique :  personne n’en sait rien !

Le pangolin étant un animal connu de sa famille et de ses proches mais peu connu en occident, le pangolin est devenu l’animal symbole du Mal qui court. Les street artistes, les dessinateurs pendant la période de notre confinement national se sont emparés de ce pauvre pangolin pour, dirais-je, le mettre à toutes les sauces.

Aujourd’hui, la représentation de l’animal a disparu des radars. Plus généralement, alors que la pandémie s’étend et fait des ravages quasi historiques, les réseaux sociaux ne diffusent plus d’images ayant trait au covid-19.

Il est vrai que l’actualité des violences policières et du racisme a relégué dans les couches profondes de notre conscience les images de la pandémie, images dérangeantes s’ils en aient. Collectivement, pour se protéger, pour avoir moins peur, les réseaux sociaux qui fonctionnent comme une caisse de résonance de nos émotions ont tendance à moins diffuser les images qui réveillent notre désarroi, confrontés que nous sommes à cette maladie encore plus effrayante qu’elle est mal connue. Pour avoir des « likes « sur Facebook, il vaut mieux diffuser l’image d’une fresque représentant une caricature de Trump qu’une représentation insoutenable d’un enfant atteint sur un lit d’hôpital, intubé, et dont le corps est relié par des tuyaux à des machines.

Les millions d’images qui circulent dans les réseaux obéissent aux mêmes lois que celles qui régissent un individu. Comme un avatar de nous-même.

Revenons au pangolin, sujet de mon billet. Ardi et Grumo en ont fait un genre d’animal-machine, soulevant sa carapace pour en montrer le fonctionnement et l’architecture profonde, pour étonner et faire rire. Codex Urbanus, alors que les Français étaient confinés, a proposé pour nous occuper et nous divertir un « jeu du pangolin » inspiré du jeu de l’oie et un coloriage.

D’autres artistes en ont fait un être menaçant. Je pense à Valott à son pangolin bombe à retardement, au pangolin personnifié qui nous menace. Maillot, dans un dessin d’une grande beauté, nous fait partager le regard interrogatif d’un Africain qui regarde un pangolin, enroulé dans sa main.

En montrant un pangolin, on en a moins peur et utiliser son image pour jouer est une catharsis nécessaire.

 Pointer le rôle néfaste de l’Homme dans la rupture des équilibres écologiques est une vérité scientifique. Maintenant, laisser entendre que dans le cas du coronavirus, c’est l’intervention humaine qui est responsable de la pandémie, c’est s’aventurer sur des chemins mal balisés qui devront être confirmés par la communauté scientifique.

A mon sens le plus surprenant quand on examine les représentations que les artistes nous proposent du pangolin, c’est l’intérêt plastique de son dessin. Le fait qu’il se mette en boule comme les hérissons bien de chez nous a généré des images fort belles, à la limite de l’héraldique, qui souligne deux caractères de l’animal : la géométrie de ses écailles, l’ensemble très graphique de son corps enroulé. Sans nul doute, le pangolin apparait comme un bel animal. Et on ne charge pas un bel animal de tous les péchés du monde !

Le pangolin a eu bon dos dans cette période difficile. Il nous interroge sur sa responsabilité dans la pandémie, son image est un bon support d’une catharsis collective, sa « beauté » bizarre a séduit par son aspect antédiluvien et sa très géométrique carapace.