Bas les masques.

La Grande faucheuse n’a pas encore terminé sa moisson. Elle n’a pas son comptant d’âmes. Le mal court toujours. Pourtant les Hommes ont déjà inventé leurs héros. Les derniers de corvée, ceux qui mettent les mains dans le cambouis, qui risquent leur vie pour que fonctionne l’inhumaine machine, sont reconnus et l’objet de toutes les louanges (pour l’augmentation de salaire, les conditions de travail, la promotion, prière de consulter le DRH). Dans cette innombrable cohorte, un groupe sort du lot et recueille tous les suffrages : les « soignants ». Parmi eux, une figure émerge : l’infirmière.

L’infirmière, qui autre temps, autres mœurs, a perdu sa charge érotique a gagné en empathie. C’est elle qui entretient avec le patient le rapport le plus intime, celle qui administre les soins et prend soin du corps. Derrière cette figure féminine, derrière le masque, nous reconnaissons celle de la mater dolorosa. Vierge des douleurs. Celle qui intercède entre le monde souffrant des Hommes et son divin fils. Comme le caducée était associé chez les Grecs de l’antiquité à Hermès, le masque est associé à l’infirmière.

Ainsi, par contiguïté dirons-nous, le masque en quelques mois, dans le monde entier est devenu le symbole de la pandémie.

Alors, qu’y a-t-il derrière le masque ?

D’abord son lien avec la figure centrale d’une nouvelle mythologie, l’infirmière, mais également avec les « soignants ». Tous ne portent pas un stéthoscope autour du cou, mais tous portent un masque. Le masque n’est pas porté pour masquer, c’est le comble pour un masque, mais bien plutôt pour protéger. Protéger le patient du malade et le malade du soignant qui, même sans symptôme, peut être porteur du virus. Corollaire de cette assertion, tout le monde peut contaminer tout le monde. Conséquences dont la logique n’échappe à personne : je ne rencontre personne ou je porte un masque, barrière absolue contre le virus.

Ainsi, à l’ennui du confinement succède la peur du déconfinement et la généralisation au niveau universel du port du masque.

Pourtant les modalités de la transmission du virus sont encore mal connues. Une quasi-unanimité des chercheurs identifie les projections émises par la parole. D’autres soutiennent que la transmission peut se faire par contact du virus avec les yeux. D’autres encore, que nos micro-postillons restent en suspension dans l’air pendant de longues minutes. D’autres enfin, que nos postillons honnis déposent du matériel génétique sur des surfaces que nous touchons.

Ces considérations scientifiques n’expliquent qu’en partie le rôle que joue le masque dans notre société. Je remarque que les contraintes liées au port du masque sont bien peu respectées. Certains portent leur masque et l’enlèvent pour discuter. D’autres le portent toute la journée alors qu’ils sont seuls sur une plage bretonne ou sur un sentier de randonnée, en vélo, à moto (sous le casque !). Combien de conducteurs le gardent pour conduire seuls leur voiture ! Tout ça pour dire que les bienfaits du masque sont certes médicaux mais aussi et surtout psychologiques. Le port du masque est davantage une réassurance qu’une efficace protection (il faudrait pour cela que les contraintes soient strictement respectées, ce qui est loin d’être le cas !).

En fait, en associant le port du masque aux gestes barrière, on crée un imaginaire du masque, barrière radicale contre la transmission du virus. L’image de la barrière est d’une telle force qu’elle a une fonction déterminante dans la diffusion du masque. Les marchands ont bien compris que le masque est aujourd’hui présent dans nos sociétés et qu’il le sera plus encore demain. Vuitton a senti le filon et vend un masque griffé du fameux monogramme. La pandémie passée restera le masque, accessoire de mode. On le portera contre les miasmes en général qui polluent l’air que l’on respire, pour affirmer son statut social en portant un masque siglé, pour protéger son anonymat. Il sera fabriqué avec des matériaux techniques et précieux. Il sera adapté aux circonstances : pour le sport, pour les transports en commun et le bureau, pour les soirées.

Le street art cristallise « l’air du temps » et fige en images puissantes ses figures. De nombreux artistes se sont amusés en affublant des représentations iconiques de masques ; tous y sont passés, de la Joconde, à la jeune fille à la perle de Banksy à Bristol. L’association du masque à l’image de l’infirmière est une garantie de diffusion mondialisée. Les modèles et les figures via les réseaux sociaux et Internet sont mondialisés. Le masque qui était porté par les habitants de certains pays survivra au Covid-19. Il s’intégrera au vêtement comme un accessoire qui signera notre identité sociale. Attaché au monde du soin, il est déjà devenu un objet de commerce voire de rapports géostratégiques.