Jeff Soto, un drôle d’oiseau

Le 21 mars 2026, le street artiste américain Jeff Soto a « fait le mur » Oberkampf. Il a peint une chouette. À moins que çe soit un hibou. Je pencherai plutôt pour un hibou.
À vrai dire, chouette ou hibou cela n’a qu’une importance toute relative. D’abord, parce que la langue de Shakespeare ne fait pas de différence entre nos deux oiseaux. Ensuite parce que l’artiste a peint la tête d’un oiseau de fantaisie qui emprunte des traits physiques au hibou : d’immenses yeux jaunes aux pupilles noires dilatées, des aigrettes sur la tête, des plumes, un bec.

En y regardant de plus près, les plumes ont été géométrisées et ressemblent bien davantage à des formes triangulaires qui s’emboitent comme les écailles d’un poisson, le bec bleu appartient à une forme plus complexe tricolore, les aigrettes ne sont pas de petites plumes disposées sur la tête de l’oiseau mais des formes arborescentes quasi symétriques prenant naissance au-dessus du « bec » et se ramifiant comme les branches d’un arbre.
On l’aura compris la composition de Soto s’inspire du hibou mais rompt avec une représentation réaliste.

L’imaginaire prend le pas sur la copie du réel. Non seulement la fantaisie s’impose (le pseudo bec, la fausse aigrette, les plumes triangulaires etc.) mais l’œuvre est une interprétation géométrisée d’un oiseau appartenant à la culture iconographique  des jeunes enfants.
En fait, plusieurs géométries coexistent : une géométrie des triangles des « plumes » et du « bec », celle des « pointes » qui entourent l’oiseau, celle des cercles concentriques des yeux, et le développement végétal des « aigrettes ». Les dégradés de gris des « plumes » mettent en valeur le jaune et le noir des yeux. Ils sont le réel centre de l’œuvre.

Reste à comprendre pourquoi les street artistes utilisent aussi fréquemment le motif de la chouette-hibou dans leurs compositions.
Bien sûr, c’est un bel oiseau et cette considération serait à vrai dire suffisante. Je pense néanmoins que la chouette-hibou conserve encore aujourd’hui une signification symbolique.
Constatons que les symboles de la chouette et du hibou sont très semblables. Chouette et hibou dans la culture occidentale sont les symboles de la connaissance. Chouette et hibou parce qu’ils voient dans la nuit, voient ce qui est caché, ce que nul ne voit. Dans la Grèce antique, la chouette accompagne Minerve, la déesse de la sagesse.
La symbolique, au Moyen-Âge, sous l’influence du christianisme, s’inverse. Nos deux oiseaux parce qu’ils vivent la nuit et qu’ils poussent des cris perçants, deviennent des symboles de la mort et du malheur, souvent associés à la sorcellerie. Dans l’iconographie chrétienne, la chouette représentait ceux qui refusent de voir la « lumière » du Christ.
Ces deux significations symboliques de la chouette et du hibou coexistent encore de nos jours en Occident bien sûr sous différentes formes. Ces deux oiseaux jouissent auprès des jeunes enfants d’un fort capital de sympathie. Peut-être sont-ils sensibles à leur altérité. De drôles d’oiseaux !
Il n’en demeure pas moins que la symbolique médiévale resurgit dans certaines œuvres mettant en scène les attributs de la mort.

À n’en pas douter, le hibou de Jeff Soto est directement issu du bestiaire des enfants. Un bel oiseau magnifié par la géométrisation et la couleur.
Pourtant, il porte un message codé que je ne parviens pas à déchiffrer. Sur la gauche, l’artiste a ajouté trois lettres J S N et sur la droite, trois autres lettres M F J. Une touche de mystère pour les happy few.