Un dimanche du mois d’avril, le collectif Black Lines a invité les street artistes à venir s’exprimer par la peinture sur le long mur de la rue Henri Noguères dans le 19ème arrondissement de Paris. Le thème proposé, les revendications actuelles, est suffisamment large pour intégrer l’ensemble des sensibilités des street artistes.
L’ensemble est bien sûr disparate mais j’ai été frappé tout d’abord par la qualité des œuvres et d’autre part par les nombreux symboles représentés par les artistes, le bandana cachant le bas du visage de certains personnages, le poing fermé brandi le bras tendu, le voile islamique et les keffiehs.
Chacun de ces symboles mériterait un commentaire.
J’ai choisi de centrer ma chronique sur le keffieh. Il y a à cela plusieurs raisons.
La principale est la comparaison de deux images : l’image que j’ai photographiée le lundi après-midi du superbe portrait d’El Veneno et l’image photographiée le lendemain.

Dès le lendemain, les fresques des artistes ont été toyées, c’est-à-dire vandalisées. Le portrait de Veneno représentait le joli visage, si l’on en juge par les yeux, d’une jeune femme coiffée d’un keffieh. Le toyage de l’œuvre interroge. La couleur rouge renvoie explicitement à un acte violent, à la couleur du sang. Les coulures rouges du toyage ne sont pas sans rappeler le sang qui coule. Les deux yeux de la jeune femme ont été symboliquement crevés. Les commentaires écrits renforcent le côté ne laissent guère de doute sur la brutalité et la violence du toyage.

Comment expliquer que des images suscitent une telle haine ? La violence des vandales ne s’exerce pas contre des images mais contre des symboles.
À l’opposé des images, les symboles sont vivants. Ils se réalimentent du présent. Ils puisent dans nos émotions une énergie jamais tarie.
À l’évidence, ce n’est pas la représentation du visage partiellement masqué d’une femme qui a généré de si vives réactions. C’est le foulard qui est, ici, à l’origine du toyage.
Le foulard est un keffieh. Les motifs du keffieh portent des significations. Le filet représente le lien entre le peuple palestinien et la Méditerranée. Les lignes épaisses évoquent les routes commerciales qui traversent la région depuis la nuit des temps. Les motifs de feuilles renvient aux feuilles de l’olivier, symboles de la persévérance.

Porter un keffieh, c’est revendiquer son soutien à l’identité nationale palestinienne et s’inscrire, au moins symboliquement, dans le mouvement de résistance.
La fresque de Veneno par keffieh interposé joue ce rôle. Le toyage en détruisant l’image s’inscrit dans une guerre des images. Symboliquement, avec des bombes (de peinture), chacun joue son rôle dans le conflit du Moyen-Orient.
Reste que l’œuvre de Veneno est une œuvre d’art et que revendiquer par la peinture son soutien à une cause est l’expression d’une liberté fondamentale en démocratie.
