Miss.Tic, Jef Aérosol, Blek le Rat, C 215, quatre noms de pochoiristes, parmi tant d’autres. Quatre noms qui suffisent pour illustrer le rayonnement de la technique du pochoir aujourd’hui sur la scène street art et son incroyable diffusion auprès d’un public de plus en plus large.
Bien qu’ayant déjà abordé dans plusieurs chroniques l’analyse des œuvres peintes au pochoir, l’objet de ma chronique sera un commentaire de deux artistes émergents qui utilisent le pochoir pour peindre des portraits.
L’intérêt de la comparaison entre les œuvres, relativement semblables à première analyse, est de montrer que ces deux artistes développent des projets artistiques ayant certes des points communs mais aussi des différences quant à leur signification.
Avant d’aborder le commentaire des œuvres, il me semble nécessaire de justifier mon intérêt pour les « petits pochoirs ».
L’épithète « petit » renvoie bien sûr à la dimension des œuvres. La taille du pochoir ne dit rien de son intérêt artistique, de la qualité de son exécution et de l’intérêt de sa signification. Par ailleurs, j’aime l’idée que des artistes, dans une démarche quasi artisanale, fabriquent eux-mêmes leurs pochoirs et peignent sur les murs de nos villes leurs revendications, leurs rêves, leurs imaginaires, leurs visions du monde.
« Petits pochoirs » de format A4 ou A3, fresques de plusieurs centaines de mètres carrés, les dimensions du pochoir sont infiniment variables et je voudrais en donner un exemple : la création de « Chuuuutttt »), la fresque de Jef Aérosol qui surplombe la fontaine Stravinsky à Paris.
Dans une chronique déjà ancienne, j’en ai fait un commentaire et je vous y renvoie[1]. Rappelons pour mémoire que le projet a été porté par la galerie Vertikal et par l’entreprise Doublet, un mécène, qui a participé au financement de qu’il convient d’appeler un « chantier ».
Qu’on en juge ! Des lès de 20 mètres de haut, 22 bâches, 3 jours pour peindre le portrait de Jef Aérosol avec des bombes aérosol. L’artiste fut assisté de Blek le Rat, C215, de Miss Tic, de Kris Trappeniers et de Vhils. Ajoutons pour mieux rendre compte de l’entreprise, les journées qui ont été nécessaires au montage et au démontage de l’échafaudage. Lors de sa réalisation en juin 2012, « Chut » a été le plus grand pochoir du monde !
On voit là les profondes différences entre ce que je nommerais par commodité les « petits pochoirs » et les « murs » créés grâce à la technique du pochoir.
Des différences entre le jeune artiste qui s’aventure à découper ses trois caches et peint dans l’urgence craignant les foudres de la maréchaussée et ce qu’il faut bien qualifier de « chantiers ». Des chantiers dûment financés et autorisés comme autant d’entreprises ayant pignon sur rue. On se gardera bien en conséquence de comparer la création « artisanale » des « petits pochoirs » et les grandes réalisations artistiques.
[1] https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2016/03/20/chut-pochoir-de-jean-francois-perroy-alias-jef-aerosol-beaubourg-juin-2012/







J’ai choisi de vous présenter dans cette chronique Nô et Valé, deux pochoiristes « émergents », pour plusieurs raisons. La première, et elle est d’importance, c’est qu’on trouve nombre de leurs œuvres sur les murs de nos villes au détour d’une promenade offertes aux badauds. Autre point commun, tous deux peignent, grâce à des pochoirs de taille modeste, des portraits.
Il est vrai que Nô (comme « no » en anglais) ne peint que des portraits.
De nombreux portraits d’enfants, mais aussi de superbes portraits d’hommes et de femmes. Ses portraits se singularisent par leur simplicité. Toute l’attention de l’artiste est centrée sur le visage des « modèles ». Le portrait se restreint aux visages ; ce sont quasiment des gros plans. Les vêtements sont plus évoqués que décrits. Pas d’accessoires révélant l’activité du sujet. Quant au décor, soit il n’existe pas (c’est le support qui constitue le décor), soit une couleur déposée en à-plat est cerne le visage pour le mettre en valeur et le détacher du fond. Le support est choisi par l’artiste avec grand soin (couleur, matière, texture, relief, environnement immédiat etc.)
Les attitudes des sujets laissent penser que Nô s’est inspiré de photographies. A coup sûr, ses propres photographies. Elles sont intéressantes à plusieurs titres : elles sont posées ; les sujets « offrent » leur visage au photographe. Sauf rares exceptions, comme les vues de profil, le véritable sujet des photographies est le regard des sujets.
J’y vois là l’essentiel du talent de Nô. Les visages et leurs regards sont des offrandes faites à celui qui garde en mémoire l’instant fugace du cliché. Des instantanés d’émotion. De la joie souvent, offerte en partage, par les « pauvres » de tous les pays. De pauvres gosses des rues, des hommes et des femmes qui se battent pour survivre.
Nô, après des études supérieures, après avoir enseigné les langues vivantes et les sciences sociales rompt avec une carrière toute tracée et visite, crayons, pastels, et aquarelle dans le sac à dos, le vaste monde. Il dessine et peint alors des centaines de portraits. Des portraits de ceux qu’il a rencontrés, un peu partout des Balkans, en passant par le Moyen Orient, l’Afrique et l’Océanie.
A son retour en France, il développe la technique du pochoir, seule technique capable de multiplier les œuvres.





Le propos de Valérian (Valé Stencil) diffère de celui de Nô, à la fois sur la forme et le fond.
Valérian est un artiste français qui vit aujourd’hui au Mexique. C’est, comme Nô, un grand voyageur. Son projet artistique est d’amener le « regardeur » à comprendre » la richesse et la splendeur du monde grâce à la beauté des visages de ceux qu’il a rencontrés. Ainsi ses pochoirs sont des portraits. Portraits d’hommes, de femmes, d’enfants de tous âges et de toutes origines. Des portraits posés ayant assurément comme source des photographies de l’artiste. Elles représentent le buste des sujets. La représentation du visage est l’objet d’une exécution faite avec un soin tout particulier, mais l’artiste inclut discrètement certes, des éléments vestimentaires. L’attitude, la posture, le regard du personnage traduisent des émotions.
Quelques œuvres ont un contenu explicitement politique mais, à vrai dire, ce sont les autres œuvres qui ont davantage retenu mon attention.
Je suis sensible à la précision des pochoirs de Valé, précision qui leur confère un grand réalisme et à l’exubérance de la couleur. Elle explose littéralement dans la représentation des sujets. L’artiste n’hésite pas à traduire la beauté des sujets et de leurs accessoires par des couleurs qui sont vives, recherchant à la fois les contrastes forts et l’harmonie. Ce choix de la palette est complété par le traitement du décor qui a explicitement la fonction de mettre en valeur la beauté des personnages.
Avec force et délicatesse, Valé nous montre la beauté de nos frères humains. Son discours ne se résume pas à une galerie de « belles personnes ». Il nous fait accéder à toutes les formes que revêt la beauté de l’humanité dans son extrême diversité. La beauté bien sûr des visages et des vêtements mais aussi la douceur d’un regard, le partage d’une marque de respect, une éphémère émotion.
Nô et Valé ont des points communs. Ce sont deux pochoiristes, deux grands voyageurs, qui ne peignent que des portraits. Des portraits différents illustrant deux projets artistiques différents. Nô s’attache à une défense et illustration des opprimés ; Valé promeut une vision de notre humanité en illustrant la beauté des Hommes.