« Le cœur a des mystères qu’aucun raisonnement ne pénètre » écrivait Maupassant dans « Une vie » en 1883. Ce n’est pas à la résolution de ces mystères que je me suis récemment attaché mais aux mystères des images du cœur.

Dans une première chronique, je m’étais interrogé sur l’origine de la forme du cœur et comment la feuille de lierre vint à traduire le sentiment amoureux. Dans une seconde chronique, je notais que la forme désormais traditionnelle et universelle du cœur était en concurrence avec un cœur réplique d’un dessin quasi anatomique de notre organe. L’explication que je donnais alors était la nécessité pour les artistes de street art de rendre compte des états d’âme, et en particulier de traduire l’opposition entre le bonheur et le malheur. J’assimilais la représentation de notre organe au concept de souffrance. Je crains et j’en suis fort marri d’avoir fait fausse route.


Il ne m’avait pas échappé que le cœur qui est, somme toute, un organe parmi d’autres, bénéficiait dans notre culture d’un traitement particulier. Je savais de longue date que les cœurs des rois de France étaient conservés à part de la dépouille mortelle. Mais c’est mon intérêt pour le Sacré-cœur de Jésus qui m’a fait découvrir le chainon explicatif manquant entre le cœur « feuille de lierre » et les « cœurs-organes » des street artistes.

Le Sacré-cœur, pour tout un chacun, c’est le nom de la basilique parisienne visitée chaque année par plus de 10.000.000 de touristes et de pèlerins. Son nom signifie qu’elle est consacrée à la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus. Son érection est la réalisation d’une demande faite par Dieu dans un moment d’extase à Marguerite Marie Alacoque en 1689.
Le Sacré-Cœur est souvent représenté dans l’art chrétien sous la forme canonique d’un cœur embrasé brillant d’une lumière divine ; un cœur dont on voit la plaie infligée au Christ par un soldat romain. La plaie béante saigne. Le cœur est ceint d’une couronne d’épines et surmonté d’une croix. La blessure et la couronne d’épines sont une référence explicite à la Passion du Christ. Le cœur en feu et la lumière symbolisent le pouvoir de l’amour.

À partir du XIIème siècle, on assiste à un renouveau de la vie religieuse suscité par l’activité de Bernard de Clairvaux et par le vif intérêt créé par le retour des croisés de Terre sainte. Il engendre une dévotion à l’égard de la Passion de Jésus Christ. Elle se marque par des pratiques rituelles en l’honneur des « Plaies sacrées ». Bernard de Clairvaux écrit à ce propos que la pénétration de la lance dans le flanc du Christ révèle la charité du Christ pour les hommes.

L’image du Sacré-Cœur est une image synthétique de la Passion du Christ, le cœur percé d’un coup de lance, la couronne d’épines et la croix, l’instrument du supplice. La mort acceptée par le messie représente le don du Christ pour sauver les hommes. L’image quelque peu baroque du cœur est une traduction littérale des paroles que Marguerite Marie Alacoque dit avoir reçues de Jésus entre 1673 et 1675 à Paray-le-Monial : « Il me fit voir qu’il fallait honorer le Cœur de Dieu sous la figure de ce cœur de chair… »

Mon hypothèse est que le cœur « feuille de lierre » s’est imposé comme un symbole universel, un symbole intégrant toutes les formes d’amour. De l’amour courtois à la passion amoureuse. Dans le même temps, l’image du Sacré-Cœur, grâce à l’Église catholique s’est popularisée. C’est à mon sens cette image forte qui a perdu sa signification religieuse qui continue à inspirer nos street artistes modernes.

