La petite fille au ballon

Il n’est guère besoin d’être un amateur éclairé de street art pour connaître « La petite fille au ballon ».
Le pochoir de Banksy est apparu la première fois en 2002 à Londres sur le pont de Waterloo à South Bank.
L’œuvre représente une petite fille en robe noire tendant la main vers un ballon rouge en forme de cœur qui s’envole. À côté de l’œuvre, l’artiste a écrit « There is always hope » (Il y a toujours de l’espoir). Trois couleurs seulement composent l’œuvre : le rouge, le noir et le blanc.
Une version ultérieure de « Girl with Balloon » créée par l’artiste a été vendue aux enchères par Sotheby’s le 5 octobre 2018. Adjugée au prix de 500 000 livres sterling, après le coup de marteau du commissaire-priseur, elle s’est autodétruite.
En mars 2014 pour le troisième anniversaire du conflit en Syrie, Banksy revisite son œuvre et la publie sur son site Internet. Il fait porter à la petite fille un foulard afin d’illustrer le drame vécu par les réfugiés syriens. Son initiative s’inscrit dans une campagne de soutien aux enfants syriens organisée par différentes ONG dont Amnesty International.

Banksy

L’histoire du pochoir de Banksy est surprenante à plus d’un titre. En premier lieu, le dessin du pochoir devenu grâce aux médias et aux réseaux sociaux une icône, a été décliné à deux reprises par l’artiste. L’œuvre encadrée autodétruite est une interrogation sur le marché de l’art. La petite réfugiée syrienne est une œuvre humaniste et politique.
Les trois versions correspondent à trois messages. La première version du pochoir est une illustration d’un aphorisme moral. La seconde grâce au mécanisme de destruction de l’œuvre encadrée sert à dénoncer un marché de l’art marqué par le rôle central de l’argent. La force de la troisième version est fondée sur le détournement de l’œuvre originale à des fins militantes.

Banksy a, en quelque sorte, montré l’exemple du détournement. D’autres street artistes se sont engouffrés dans la brèche et ont proposé des détournements. Ils ont été suivis par d’autres créateurs qui, grâce à l’Intelligence artificielle, ont créé des milliers de variantes.

Ma chronique est un essai de classement de ces détournements, une catégorisation dont l’objectif est de saisir les ressorts secrets.
Dans bon nombre de détournements, la petite fille est représentée seule. Les artistes jouent sur la taille du ballon qui devient un énorme cœur ; le ballon est remplacé par un bouquet de fleurs ( une synthèse amusante qui détourne deux œuvres de Banksy en les réunissant) ; le ballon est multiplié de sorte qu’il devient un aérostat qui emporte la petite fille vers le ciel ; le ballon dont la petite fille voulait se saisir a été attrapé et il est tenu par une ficelle ; le ballon est aux couleurs de la Palestine et revendique la fin du conflit ; la petite fille sans son ballon est devenu un personnage, elle illustre des revendications écologiques.
Les exemples du détournement de la petite fille et de son ballon sont légion. Certains détournements sont dans la même veine que la petite réfugiée syrienne, d’autres sont davantage récréatifs. Le plaisir du « regardeur » est de comparer implicitement le détournement à l’œuvre originale.
La petite fille semble s’être échappée du pochoir pour devenir un personnage à part entière. Elle est un symbole de candeur et d’innocence. Sa jeunesse et sa beauté marquent sa fragilité. A vrai dire peu de détournements prolongent les discours de Banksy. La majorité sont des divertissements, des jeux de l’esprit.

La petite fille identifiée comme un personnage va vivre de détournements en détournements des aventures. Elle sera accompagnée d’un petit garçon. Le couple après leur rencontre incarnera de grandes causes : le pacifisme et le refus de la guerre, le drame des réfugiés, un monde divisé par les luttes intestines. Au passage, les artistes rendront hommage à Banksy et à Keith Haring.

Last but not least, la petite fille après sa rencontre avec son alter ego retrouve sa famille, papa, maman et la grand-mère.
En somme, une belle histoire qui finit bien.
Mis bout à bout, comme les morceaux disparates d’un puzzle, les détournements racontent une histoire et plus précisément un conte : celui de la pauvre petite fille qui, seule, essaie vainement d’attraper son ballon qui s’envole, qui y parvient et dans sa quête rencontre l’amour. La petite fille et le petit garçon seront les militants des causes justes et en seront récompensés en prenant leur place au sein d’une famille.
Bien sûr, nous sommes loin de l’aphorisme de Banksy et de son pochoir. La petite fille, simple illustration de la quête de l’espoir, est devenue un personnage. Un personnage dont se sont emparés d’autres artistes qui certes témoignent de leur emprunt à Banksy mais surtout dans un processus d’appropriation utilisent le personnage et sa symbolique.