Photo/peinture : réflexions.

Photographie et street art s’entendent comme larrons en foire. La photo sert de modèle : nombreux sont les street artistes qui cherchent sur Google Images un modèle et le reproduisent, bombe aérosol d’une main, smartphone de l’autre. Souvent les peintres s’approprient le modèle ne copiant que les traits principaux et produisent alors des images éminemment personnelles. D’autres s’attachent, au contraire, à reproduire aussi précisément que possible la photographie-source.

Que les peintres aient des modèles et que par leur talent ils les dépassent cela est bel et bon et pas vraiment nouveau, mais la reproduction à l’identique sur une toile ou sur un mur d’une photographie en revendiquant explicitement la démarche m’interroge.

Mon interrogation porte sur le rapport de l’art au réel. Pour bon nombre de street artistes peindre sur un mur une photographie est assurément la volonté de rendre compte de la vérité d’un moment. La démarche repose sur une proposition implicite : la photographie est le seul média à garder en mémoire les traces d’un passé jugé digne d’être conservé. Une assertion qui ne résiste pas à l’analyse. En effet, notre regard sur le monde n’est pas l’enregistrement passif d’une image de ce monde. Notre regard cherche des indices, des repères pour donner un sens à sa perception. Dit autrement, l’image que nous nous formons du monde est un construit qui prélève dans sa perception des éléments signifiants. Notre culture, notre bibliothèque d’images mentales, notre intelligence, à partir des ces images partielles et séquentielles créent d’autres images mentales qui entretiennent l’illusion qu’elles sont du domaine de la perception plutôt que de celui de la culture.

Par ailleurs, nous entrons en relation avec le monde grâce à nos yeux qui sont comparables à un objectif photographique. Leur focale est sensiblement de 55 mm. Cela revient à dire que lorsque nous regardons le monde nous n’en voyons qu’une partie, et une partie déformée pour des raisons optiques. Les objectifs photo vont du grand angle (voire du fish-eye) au téléobjectif. L’image du monde que nous propose la photographie est corrélée au choix de la focale. Prenons un exemple pour illustrer cette idée. Pénétrez dans la cour d’un immeuble et photographier avec un grand angle le ciel. Vous verrez alors que toutes les verticales tendent à se rejoindre en un point lointain. Les verticales ne sont plus perpendiculaires aux horizontales. Le cliché ne ment pas et pourtant vous ne serez pas abusé par cette représentation parce que vous savez que ce n’est pas le fait d’appuyer sur le déclencheur qui change la géométrie de l’immeuble.

Plus généralement, pour comprendre un espace complexe nous devons le géométriser. Par l’apprentissage nous intégrons des lignes et des formes de base : la ligne, le cercle, le carré, le rectangle, le cube etc. La perception de l’espace génère une activité mentale de décomposition de l’espace en ses composantes géométriques. Décomposé un temps, notre intelligence recolle les morceaux du paysage et recompose un ensemble complexe.

En résumé, le réel nous est inaccessible et le voir impossible. Inaccessible par nos sens et notre intelligence. A fortiori, l’appareil photo ne peut en rendre compte : il produit certes des images mais des images d’un réel qui nous présupposons être là. Je ne dirai rien des couleurs mais la démonstration pourrait être la même. La couleur est relative à la longueur des ondes renvoyées par les objets du monde. Changer l’œil, vous changer les couleurs. De plus, notre vision des couleurs dépend de notre culture.

En conclusion il est illusoire de penser que la photographie atteste du réel et qu’elle en garde la trace. Choix de la focale, cadrage, vitesse d’obturation du diaphragme, ouverture, choix de la couleur ou du noir et blanc, sont autant d’alternatives techniques qui créent des représentations du réel.

Peindre une photographie peut viser d’autres objectifs qu’amener le « regardeur » à penser son rapport au réel. Nous inviter par exemple à réfléchir aux raisons que pouvait avoir le photographe pour garder trace d’une personne ou d’un événement. Réfléchir également sur comment se constitue la mémoire familiale.

Réduire l’art à l’esthétique est réducteur. Une de ses fonctions est de susciter chez le « regardeur » un questionnement. Et les sujets sont légion !


Mode 2 fait le Mur Oberkampf.

Le Mur Oberkampf a invité Mode 2 à « faire le Mur » le samedi 14 mai 2022. Son mur est un mur de circonstance. En effet, Mode 2 a peint 11 personnages, 11 portraits encadrés par 3 lettrages qui se lisent de la gauche vers la droite. Le premier (Vous étiez où le 10 avril ?) fait référence aux abstentionnistes (28,01%) du premier tour de la toute récente élection présidentielle. Le second lettrage reprend le slogan de l’Union populaire, union représentée par Jean-Luc Mélenchon. Enfin le troisième (RDV aux législatives) est une invitation aux élections des prochaines élections législatives.

Résumons. L’artiste après avoir interpellé les électeurs du premier tour qui se sont abstenus et n’ont donc pas voté pour l’Union populaire, reprend à son compte le slogan de campagne de Jean-Luc Mélenchon et invite les abstentionnistes des présidentielles à désigner le leader de l’Union populaire comme « premier ministre » du gouvernement présidé par Emmanuel Macron. Un Premier ministre qui conformément à la Constitution constituerait un gouvernement pour mettre en œuvre sa politique. Ce que d’aucuns ont nommé une « cohabitation ». La fresque de Mode 2 est certes une fresque politique mais elle s’apparente davantage à une affiche de campagne de L’Union populaire. Interpellation des électeurs, reprise du slogan de campagne, incitation forte voire injonction douce à voter pour que la NUPES (Nouvelle Union populaire écologique et sociale) ait une majorité de députés à l’Assemblée nationale.

Je laisse bien volontiers à d’autres le soin de commenter le contenu politique de cette œuvre. Les politologues de tous poils, sociologues et experts gloseront à longueur d’antenne de la « formidable espérance déçue » d’une jeunesse reconnaissant dans un programme politique leurs aspirations à une réduction des inégalités sociales, à une authentique révolution verte, à un repositionnement de la France sur le plan international.

Chroniqueur au petit pied je préfère centrer mes remarques sur le « visuel » de la fresque, de ce qu’elle nous donne à voir.

La fresque est un portrait de groupe. Un groupe de manifestants guidés par une jeune femme représentée en position centrale. Les autres personnages sont répartis en deux sous-groupes quasiment identiques et s’inscrivent dans deux espaces : l’un est peint d’une couleur sombre et renvoie au premier tour de l’élection présidentielle, l’autre séparé du premier par des nuages blancs, est peint d’un bleu clair. Comme un passage de l’ombre à la lumière (je laisse au lecteur le soin de faire le rapprochement entre l’échec de l’Union populaire et l’hypothétique triomphe de la Nupes aux élections législatives)

La représentation des personnages est caractéristique du style de Mode 2. Ils sont dessinés plutôt que peints. Le trait remarquable d’expressivité l’emporte sur la couleur qui souligne un relief, met en évidence quelques traits saillants des personnages. Comme pour le fond, deux grandes zones de couleurs : à gauche une plus sombre, à droite une plus claire voire saturée de lumière.

Le personnage central de la composition est symbolique. Il semble échappé de « La liberté guidant le peuple » de Delacroix. Le rapprochement entre la Révolution de 1830 et la fresque n’est pas fortuit (quoiqu’il soit certainement involontaire !) « Le nouveau monde » prôné par J.L Mélenchon est un projet stricto sensu révolutionnaire. La Liberté est ici une jeune femme noire qui lève le poing. Le poing levé est un symbole et un référent. Un symbole de lutte appartenant à la geste des révolutionnaires du 19ème et du 20ème siècle. Notons que le mouvement populaire est « guidé » par une femme (qui n’est ni la République ni Marianne).

Les autres personnages révèlent ce que l’artiste comprend comme être le peuple de France. Des hommes, des femmes, des enfants. Des jeunes et des moins jeunes. Parmi eux des hommes et des femmes noirs, une femme musulmane portant un voile, des pères de famille, des gamins portant des casquettes américaines. Une foule « inclusive » n’excluant personne et renvoyant à une image plus conforme à notre réalité sociale. Une France riche de sa diversité, une France multiculturelle qui porte un projet révolutionnaire.

Outre le contenu dont l’analyse n’est pas de mon ressort, la fresque de Mode 2 illustre une « certaine idée de la France ». Une France métissée qui fait fi des différences de genre et de religion. Une France unie et fraternelle qui porte le flambeau d’une révolution à venir. Mode 2 nous renvoie en miroir cette image d’une société que certains se refusent à voir. Une image d’une grande beauté formelle, un plaidoyer pour la tolérance, une image qui augure des lendemains qui chantent.



Ukraine : « Au secours ! »

Je suis un intellectuel moyen, comme on dit un Français moyen. Etudes supérieures, grand lecteur, observateur attentif de la politique, lecteur assidu du journal Le Monde, spectateur passionné d’Arté, surfeur agile sur Internet, accessoirement bon connaisseur du street art.

Je pensais jusqu’il y a peu être bien informé sur les affaires du monde quand j’ai découvert par hasard sur Facebook la page publiée par Euromaïdan Arts and Graphics.

Les administrateurs de la page en donnent les objectifs : « Nous avons lancé cette page en novembre 2013 dans le but d’atteindre rapidement un public international anglophone et de diffuser des informations actualisées sur le Maïdan (la place de l’Indépendance de Kiyv) et toutes les régions d’Ukraine. Depuis 2014, la Crimée et certaines parties des régions de Lougansk et de Donetsk sont occupées par la Russie. En février 2022, nous avons dû la renouveler pour couvrir l’actualité de la guerre Ukraine-Russie. »

Certes j’avais suivi avec sympathie la Révolution orange en 2004, la prise par les manifestants pro-russes de Donetsk du siège du gouvernement de la province le 7 avril 2014, le référendum du 11 mai sur le statut de la ville, le début du soulèvement séparatiste dans le Donbass. Depuis 2014, je croyais savoir que des troubles opposaient l’armée ukrainienne aux séparatistes ukrainiens pro-russes et aux soldats russes. En fait, je croyais savoir mais je n’avais pas compris que depuis 2014, l’Ukraine livre une guerre meurtrière à la Russie et à ses affidés depuis 8 ans !

Entre 2014 et 2020, la guerre a causé plus de 13 000 morts selon l’ONU (3350 civils, 4 100 membres des forces ukrainiennes et 5 650 membres de groupes armés pro-russes) [1]


[1] Source Wikipédia

La prise de conscience de la réalité de la guerre en Ukraine a été une épreuve. A un point tel que je m’interroge aujourd’hui devant une telle erreur de jugement. C’est assurément de ma responsabilité car toutes les informations étaient disponibles dans la presse. Pourquoi n’ai-je pas saisi la réalité de la situation : la Russie de Poutine faisait la guerre à un état démocratique qui aspirait en entrer dans la Communauté économique européenne et dans l’Otan. Un état européen situé à 2300 kilomètres de nos frontières !

Il est bien possible que mon aveuglement sur la guerre du Donbass ne soit pas la fameuse exception qui confirme la règle. J’en viens à remettre en question les connaissances que je croyais avoir sur l’état de notre pauvre monde. Le pire serait que je ne sois pas le seul ! Intello moyen parmi tant d’autres !

Revenons à la page Facebook de Euromaïdan Arts and graphics. Cette page est explicitement un média ukrainien de propagande. Comme d’autres. Les administrateurs sélectionnent les images produites par des artistes dans le monde entier pour soutenir le combat contre la Russie. Les choix faits par les administrateurs éclairent les thématiques qui sont mises en avant par la résistance à l’envahisseur.

La page se présente comme un journal. Un journal de guerre. Les documents mis en ligne suivent l’actualité du conflit. L’accent est mis sur les crimes de guerre (voire le génocide) commis par les soldats russes et les victoires de la résistance ukrainienne. Ainsi, des illustrations nous montre avec retenue les abominations perpétrées à Mariopol, à Boutcha ou à Kramatorsk. Notons que ne sont jamais représentés les cadavres des soldats, que ce soient des Ukrainiens ou des Russes. Quant aux victimes civiles, elles sont davantage évoquées que représentées. Le dessin a été préféré à la photographie.

Le focus sur les victimes civiles se centre sur les populations les plus faibles : les personnes âgées et les enfants. La représentation des enfants contraints à la séparation et à l’exil tient quantitativement une place importante. Il est simple d’en comprendre les raisons : si les crimes de masse relèvent du droit international, les souffrances des « innocents » renvoie au « massacre des Saints innocents » un épisode de l’Evangile selon Matthieu. Le couple mère-enfant a été vu et compris comme une pietà, une image de la Vierge éplorée portant sur ses genoux sur enfant mort.

La dimension chrétienne traverse l’ensemble des champs sémantiques. Sont convoquées les images pieuses chères aux croyants : la Passion du Christ, le Suaire de Turin, Zelenski en Saint Georges terrassant le dragon (en l’occurrence l’aigle à deux têtes russe), les soldats du Christ protégeant les assaillants.

La page participe à la construction du héros ukrainien. Les héros sont parfois des civils qui à l’aide de cocktails Molotov combattent l’avancée des chars russes ; le plus souvent des soldats, des hommes et des femmes, qui dans le feu et dans le sang, protègent les plus faibles et sauvent la patrie de sa disparition. Leurs faits d’armes sont quasiment célébrés : l’attaque du Moskva, le combat dantesque du régiment Azov dans les ruines fumantes d’Azovstal, la « libération » des villes et des villages occupés par l’armée russe.

L’humour a une fonction unique : il consiste à ridiculiser l’adversaire. C’est le pendant de la construction du mythe du héros. Le héros ukrainien est essentiellement un guerrier digne des récits antiques. Ses qualités sont la force physique et le courage. Un courage tel qu’il est prêt à se sacrifier pour sa patrie. Ce don de soi n’est pas étranger à la figure christique. De plus, son sacrifice est l’épreuve que le peuple doit affronter pour s’affirmer comme une nation (une nation différente de la nation russe). Par opposition, le soldat russe est un homme sans foi ni loi. Il est décrit comme un lâche et un voleur.

La page Facebook de l’Euromaïdan Arts and Graphics s’inscrit dans la guerre totale que se livrent l’Ukraine et la Russie. L’expression évoque la Totale Krieg de la Seconde guerre mondiale mais son sens aujourd’hui est bien différent. La notion qualifie un conflit armé qui mobilise toutes les ressources disponibles de l’État, sa population autant que l’économie, la politique et la justice. A cette mobilisation, il convient d’ajouter la cyberguerre et l’information sous toutes ses formes. Les artistes qui publient leurs œuvres sur la page de l’Euromaïdan Arts and Graphics participent de cette guerre totale. L’art via la propagande est au service de la Grande guerre patriotique ukrainienne.

Violant : « La dame aux gros seins ».

Les « murs » de Violant sont toujours des surprises et des interrogations. Surprises, car ses « murs » sont uniques. Les scènes peintes n’ont aucun point commun, si ce n’est le pentacle fétiche de l’artiste et sa signature. Elles empruntent à des sources culturelles multiples : la mythologie, la Bible et l’histoire. Des interrogations, car leur compréhension n’est pas immédiate. Leur sens dépend de la connaissance du référent par le « regardeur ».

Le mur récemment peint par Violant est une œuvre majeure ne serait-ce que par la dimension. Elle est haute de plus de trois étages et large de plusieurs dizaines de mètres. C’est un portrait, mais un portrait singulier. Au centre de l’œuvre, Violant a peint le haut du corps d’une femme. Une femme jeune et jolie habillée d’une robe singulière formée d’un corsage blanc bordé de dentelles et d’un tissu rouge cramoisi. L’unique personnage de la fresque regarde le « regardeur » dans les yeux. Elle tient dans ses mains un rouleau de papier en forme d’anneau de Moebius. Elle se tient debout précédée de buissons épineux et de fleurs. Le décor représente un horizon de montagnes et un ciel éclairé d’une pleine lune sur lequel se détachent des nuages noirs. La scène est peinte de couleurs vives en opposition : le rose de la peau se détache du bleu intense du firmament, le noir des nuages contraste avec le blanc de la lune et du corsage. Une coccinelle et un oiseau perché sur l’épaule de la jeune femme sont un clin d’œil, un contrepoint au ruban de papier.

En fait, le sujet du mur est double : le portrait d’une jeune femme à la poitrine généreuse et un ruban de papier couvert des deux côtés par des écritures.

Violant pour faciliter la lecture de son mur a fait précéder sa reproduction d’un court texte. Texte dont je vous propose la traduction : « Le mur est situé près d’une école à Vilanovabarquinha, dans une rue qui porte le nom d’une reine connue sous le nom de « l’Educatrice ». J’ai donc pensé à rendre ce thème plus intéressant, en tâchant d’inspirer les jeunes garçons. Mon idée était de peindre ce personnage qui passe sans effort à travers des buissons de ronces, protégé par cet infini rouleau de papier. Une métaphore du savoir qui protège contre l’ignorance enkystée. Je lui ai donné comme titre un suffixe qui est présent dans de nombreux mots liés à l’éducation, mais le mur a fini par être connu comme le mur de « La dame aux gros seins ». C’est l’une des plus grandes peintures murales que je n’aie jamais peintes. »

Ce court texte qui est une brève introduction à sa lecture n’a guère été suffisante pour que je saisisse le sens du mur. Deux obstacles bloquaient mon interprétation : qui est le personnage représenté et que signifie cet anneau de Moebius ? J’ai donc derechef demandé à Violant de m’expliquer ce qui demeurait pour moi un mystère. Je vous livre sa réponse : « Le travail a été réalisé dans une rue appelée Dona Maria II, et c’est près d’une école du même nom. Elle était connue comme « l’éducatrice » et « la bonne mère » car elle a donné naissance à de nombreux enfants (12 fois enceinte dont seulement 7 enfants ont survécu. Elle est décédée en accouchant) et elle s’est investie dans leur éducation. Peindre « l’éducatrice » près d’une école, c’est ma manière d’associer ‘l’éducatrice » à l’école qui est le lieu primordial de la transmission du savoir. Le papier ressemble à un anneau de Moebius parce que j’ai découvert qu’il était possible de lire les deux côtés du papier, qui contient des textes d’écrivains et de poètes portugais. »

Le portrait de la reine défunte est donc une allégorie du savoir. La mère ayant eu de nombreux enfants est évoquée par la forte poitrine du personnage. A n’en pas douter, ce trait singulier n’a pas échappé aux jeunes écoliers qui fréquentent l’école toute proche ! La « bonne mère » qui a éduqué et instruit ses sept enfants déploie et montre toute l’étendue de la culture portugaise. Par ailleurs, le rouleau de papier en forme d’anneau de Moebius symbolise également l’infini.

Si j’en crois le nombre de photographies et de portraits représentant la reine Dona Maria II, cette reine du Portugal qui régna au début du XIXème siècle est toujours présente dans la mémoire des Portugais d’aujourd’hui. Elle est toujours définie par deux épithètes (épithètes repris par Violant) : l’éducatrice et la bonne mère. En somme, la somme de l’amour maternel et du savoir.

Si Violant puise dans l’histoire de son pays des références qui alimentent son travail de peintre, il les élève au niveau du mythe. La beauté formelle de ses œuvres se conjuguent avec la profondeur du message. Violant ne renonce à rien, il marie le réalisme et l’esthétique à la vérité « cachée au fond du puits ».


C 215. Le voyage en Ukraine.

Depuis de nombreuses années, les œuvres du pochoiriste C 215 me touchent. J’ai été passionné par sa démarche empathique et collaborative quand il a peint le mur de la rue Pelleport à Paris[1] ; il m’a profondément ému quand il a peint sur un haut mur parisien un superbe hommage à un enfant africain mort alors qu’il fuyait son pays caché dans le train d’atterrissage d’un avion de ligne. [2] Comment ne pas partager l’émotion de C 215 qui récemment est allé en Ukraine témoigner de l’horreur et peindre de superbes portraits d’enfants sur les décombres d’un pays ravagé, détruit, nié dans son existence même.

L’artiste a posté sur les réseaux sociaux les images de ses portraits accompagnées d’un court texte. Ce sont ces textes et ces images que je veux partager avec vous.


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/c-215-du-petit-format-au-muralisme-la-fresque-de-la-rue-pelleport-octobre

[2] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/c-215-l%E2%80%99hommage-%C3%A0-l%E2%80%99enfant-mort

« Chacun porte en lui une certaine image de la guerre, même si l’on ne l’a pas subie directement. Il y a toutes sortes de photos, de films qui ont documenté la guerre, d’autres guerres, mondiales pour certaines, ou de décolonisation qui font croire en une certaine familiarité, images de destructions, de combats. Des films aussi. Et selon son degré de culture, de curiosité, d’intérêt aussi, la guerre ne nous semble pas vraiment inconnue. Pourtant, face à la réalité, lors de la préparation de ce voyage s’imposait plutôt l’inverse. La guerre, celle du présent, de la réalité actuelle, en Ukraine, cette destination, était une véritable inconnue. »

« Je n’allais rien retrouver de mon imaginaire de la guerre, de cette guerre, dans ce que j’allais rencontrer : ni les sirènes, ni les sourdes détonations des bombardements nocturnes, ni les claquements des rafales de mitrailleuses au loin, ne correspondaient à ce que j’avais dans la mémoire de mon imaginaire. »

« Je ne m’attendais pas vraiment à ce que j’allais trouver : un monde sans enfants, sans aucune place laissée à l’enfance, des parcs d’enfants vides, des chambres d’enfants abandonnées, avec leurs traces d’enfance, leurs jouets, leurs cahiers, leurs livrets scolaires, leurs vêtements d’enfants. Au moins sur ce point mon pressentiment se vérifiait, sur place il fallait peindre des enfants, dans le chaos, dans les décombres, dans la désolation. »

« Lorsqu’un immeuble prend une roquette, tout est dévasté. Le coût des destructions russes en Ukraine est encore inquantifiable, mais on devra soutenir les Ukrainiens. Et j’espère que Poutine, d’une manière ou d’une autre, paiera pour toutes les horreurs qu’il a générées. »

« Soutien aux résistants et soldats ukrainiens qui verrouillent le territoire par un nombre infini de check-points qui empêchent toute infiltration russe. L’organisation, la solidarité de ce pays est incroyable. Expérience humaine très forte que d’avoir partagé un peu de temps. »

« A Kyiv, tous les panneaux indicateurs avec des plans de quartier ont été recouverts de spray au début du conflit pour rendre plus difficile une éventuelle progression russe. J’ai apposé sur celui-ci ce portrait de ma fille Nina, lorsqu’elle était petite. Hâte de retrouver mes enfants. »

« Au métro Lukianivska, en plein centre-ville de Kyiv, une zone habitée par des civils et bombardée par les Russes. Pensées aux enfants ukrainiens qui ont dû être déplacés loin de leur maison et de leur pays. »

« Comme ici à Zhytomyr en Ukraine dans un appartement complètement détruit par les bombardements de l’armée russe, j’ai choisi de peindre aussi les portraits d’enfants de certains de mes amis, car cette tragédie nous concerne tous. Cette nuit, j’ai rêvé que mon fils était très gravement malade. Vie, je veux bien être foudroyé, mais de grâce épargne nos enfants. »

« Au revoir l’Ukraine, ta résistance est belle et forte. C’est promis, je reviendrai bien vite. »

« Rentré de Kyiv pour les 3 ans de mon fils ce lundi, découvrir le massacre de Bucha. Malaise, d’être revenu dans un monde cossu, futile. Envie incompréhensible d’y retourner. Se rendre utile. Si on pouvait goûter notre bonheur, en France, en paix. Merci de tous vos beaux messages. »



Ukraine : Zelensky, la création du mythe du héros.

Un mois de guerre en Ukraine. La guerre n’en finit pas de finir. Nous croyions avoir vu l’impensable, les images et les échos de l’invasion russe nous glacent toujours de peur et de rage. La « guerre totale » russe n’épargne rien ; les chars d’assaut, les bombes, les missiles détruisent un pays « qui n’existe pas », dixit Poutine. Témoins du drame et saisis par un profond sentiment de culpabilité, nous comprenons que les enjeux de la guerre dépassent les frontières de l’Ukraine et restons dans la dramatique position de l’observateur désarmé.

Un drame donc se joue dont la fin n’est pas écrite et déjà dans la mêlée confuse émergent les deux personnages autour desquels se nouent la tragédie : le président ukrainien Zelensky et le président Poutine. Plus que deux hommes d’Etat se sont deux figures qui progressivement se dessinent : celle du héros et son double obscur, le côté sombre de la Force.

En m’appuyant sur les images créées par les street artistes et les illustrateurs, images véhiculées par les réseaux sociaux, mon objectif dans cet article est de suivre la formation de deux mythes, dont l’un celui du héros se fonde sur son exact contraire.

Le mythe du héros est consubstantiel à ma culture. Les demi-dieux et les héros de l’antiquité grecque et latine ont habité mes rêves d’enfant. Contes et légendes ont été complétés par une abondante littérature épique. Mes héros furent le divin Achille, Ulysse, David et tant d’autres. Des hommes conscients de leur finitude qui narguaient les dieux, s’affrontaient aux déchainements de la nature, se battaient contre de puissants adversaires. C’étaient des guerriers qui par leur courage, leur bravoure, triomphaient des formidables obstacles qui barraient leur chemin. Le sens même du mot « héros » a été associé pour moi à ces exemples. Les autres acceptions étaient des formes dévaluées de la première.

Mes héros fonctionnaient par couple. David et Goliath, Achille et les Troyens, Ulysse et Polyphème. Comme on le voit, la valeur du héros dépendait de celle de son adversaire. Plus ce qui s’oppose à la quête du héros est redoutable, plus l’héroïsme est grand. Une variante de la lutte éternelle du Bien contre le Mal. Du combat de Persée contre Méduse. Du combat fondateur de Saint-Michel contre le dragon. Les superhéros de la Marvel et de DC Comics sont des succédanés étatsuniens fort dégradés des demi-dieux mythologiques.

Aussi ce sont les figures du couple Zelensky/Poutine qui doivent être appréhendées ensemble pour saisir la signification de cette création.

Chacun sait aujourd’hui que Zelensky, avant d’être élu président de la république était comédien portant costume trois pièces, chemise blanche et cravate. Depuis l’invasion russe, il est montré en chef de guerre. Barbe de plusieurs semaines, tee-shirt, parka, gilet kaki. Sur les lignes de front, il porte un casque et un gilet pare-balles. Bref, le président est un soldat.

Zelensky, le président-simple soldat, le héros positif, combat l’ogre Poutine, le président de la deuxième puissance nucléaire mondiale, le président du plus grand pays du monde. Pour être reconnu comme un héros, il faut, nous l’avons vu, que son adversaire soit redoutable voire invincible. Les artistes pour représenter Poutine n’ont guère hésité à charger la barque. Qu’on en juge ! Il est présenté comme un tueur cruel, un terroriste, celui qui a tué la paix. De plus, il est insulté et ridiculisé. Comparé explicitement au diable, sa représentation est associée au sang. C’est un dictateur, comme Hitler et Staline, un dictateur qui est un nazi par une inversion des justifications de Poutine à l’invasion de l’Ukraine. Plus trivialement, c’est un déchet mal odorant (en jouant sur son nom en anglais : put in). Bref, une sinistre incarnation du Mal absolu.

Les artistes ont peint de superbes portraits de Zelensky. Le président est représenté de face, de trois-quarts, en couleurs, en noir et blanc, le plus souvent en bleu et jaune. Une affiche est un plagiat de l’affiche de Shepard Fairey représentant Obama. La comparaison est implicite. Par ailleurs, il incarne l’espoir, celui du peuple ukrainien qui depuis la Révolution orange veut rejoindre l’Occident et ses alliances.

De toutes les représentations, ce sont les portraits de Zelensky qui sont les plus fréquents. Ils sont devenus des signes identificatoires, des drapeaux, des symboles du peuple ukrainien uni.

En parallèle, des images construisent les bases de ce qui sera le roman national. Le soldat devient une figure majeure de la mythologie qui se crée. Il est représenté avec ses armes sortant des flammes du combat, fort, viril et protecteur. Les héros des légendes sont convoqués afin d’inscrire l’actuelle conflit dans l’histoire de l’Ukraine. Héros protecteurs et protégés par Dieu. C’est dire suffisamment clairement que la guerre des Ukrainiens est juste et qu’ils incarnent les forces du Bien. Les symboles saturent les représentations : le drapeau, les couleurs du drapeau, les fleurs des champs dans les cheveux des femmes, le blé des plaines, le culte marial, le trident.

Les images dessinent un récit : unis dans la lutte, les hommes et les femmes en armes, protégés par Dieu et la Vierge Marie vont sortir vainqueur de l’épreuve et poursuivent leur destin national.

Bien sûr, les images que je reproduis sont des images de propagande. Mais la propagande en dit long des aspirations d’un peuple et du point de vue qu’il a sur le monde. Le commentaire des images dont le but est de soutenir l’effort de guerre des Ukrainiens et de faire pression sur les Occidentaux pour obtenir l’aide nécessaire à la résolution du conflit n’ont qu’un rapport indirect à la réalité. Cela ne veut pas dire que Zelensky n’est pas un homme exceptionnel dont chacun reconnait les vertus. Ni que Poutine soit ce qu’on en montre.

N’oublions pas que « le héros de Verdun », Philippe Pétain, a collaboré avec les Nazis. Que les figures de héros ont été construites après coup pour répondre à des objectifs politiques. Jeanne d’Arc n’a pas commandé les armées françaises pour bouter hors du sol national l’Anglais. Charles Martel n’a pas arrêté les Arabes à Poitiers.  Les exemples abondent. Je vous en fais grâce. Soyons circonspect et « laissons du temps au temps ».


Héol. Le panthéon des humbles.

Un lundi après-midi de février, il faisait froid, le ciel était plombé par des nuages gris d’acier, au crachin succédaient des averses. Un temps d’hiver ordinaire à Paris. J’avais décidé d’aller prendre des photos de la fresque Black lines peinte le dimanche sur le spot de la rue de La Fontaine au Roi à Belleville. Je tenais en particulier à prendre des clichés des œuvres d’Itvan Kebadian et d’El Veneno, deux artistes à qui j’ai déjà consacré des articles. Faut pas trainer pour prendre des photos des œuvres de street art à Paris. Soit la préfecture de police avec une extrême diligence fait recouvrir d’une belle peinture gris souris les œuvres, soit le service de la propreté de la Ville avec une diligence encore plus grande « nettoie » les œuvres, soit elles sont toyées pour des raisons diverses et variées, soit recouvertes par d’autres œuvres. Les places sont chères ! La fresque Black lines ayant été terminée le dimanche soir, le lundi après-midi, malgré ou grâce au temps pourri j’espérais prendre quelques clichés pour assurer à ces œuvres une toute relative pérennité.

Rapidement, avant une nouvelle averse, je pris plusieurs photos et découvris une magnifique fresque noir et blanc signée d’un certain Héol. Quelques dizaines de mètres plus loin, un artiste peignait le portrait d’un homme agenouillé. Un portrait en rupture complète avec les autres œuvres. Un homme à genoux était peint de couleurs fauves par un artiste qui utilisait un rouleau avec un long manche et trois pots de peinture. Un spectacle singulier qui m’invita à lier conversation.

C’est de cette manière qui doit tout au hasard des rencontres que je fis la connaissance d’Héol. Grâce aux liens qu’il m’a ensuite envoyés et à une patiente recherche sur Internet, grâce également à une correspondance que nous avons eue, j’ai découvert un artiste de talent qui s’illustre dans des champs disciplinaires fort divers et, en particulier dans la vidéo et le muralisme.

Dans cet article, après avoir dit quelques mots sur les vidéos qu’il réalise, je prendrai un exemple de réalisation pour mettre en évidence son art du portrait et l’engagement social et politique de son travail.

Un mot donc sur les vidéos d’Héol[1]. Ce sont de courtes vidéos filmées dans son atelier. En fait, ce sont plutôt des performances qui ont comme sujet la création d’une œuvre plastique. Cela ressemble à un time laps mais l’artiste va bien au-delà : il met son corps en scène, jouant avec les éléments de l’installation, les pots de peinture, la peinture elle-même. La scène (car il s’agit bien de théâtre) est rythmée par une musique choisie avec une grande circonspection.

 Après quelques images d’introduction, pour situer l’événement, Héol projette sur un haut mur noir des litres de peintures de couleurs. A l’aide d’un rouleau muni d’un long manche, à partir de ces projections, il fait naître des formes et au final des images. En somme, c’est un spectacle total. Du désordre, du hasard, lentement émerge sous les doigts du peintre-magicien un portrait éphémère. Un spectacle dans lequel se côtoient en s’interpénétrant, théâtre, musique et live painting.

A propos de ses vidéos, Héol dans un entretien récent déclare « Les vidéos sont un moyen de scénariser le processus de création, de dynamiser les images, créer du mouvement dans la peinture qui est elle-même en mouvement. Je réalise beaucoup de « splashs » sur les murs pour commencer une fresque, en vidéo, c’est sympa. Les vidéos sont pour moi importantes dans mon travail car je peins à l’énergie et souvent en milieu naturel. »

Les vidéos d’Héol sont, je le crois, un genre qu’il a inventé. L’homme aime le mouvement, l’imprévu, la spontanéité, le hasard et, dans ces courtes œuvres, il le montre avec éclat.


[1] https://www.youtube.com/watch?v=04D7RZ8VW2Q

Il en est tout autrement de son travail de muraliste. L’exemple que j’ai choisi de vous présenter est la performance qui se déroula le 4 et 5 juillet 2020 au Parc du Gué-de-Maulny dans le cadre du festival Plein Champ. Le long d’un chemin de halage, Héol a peint les portraits des ouvriers et des ouvrières sur les murs d’une ancienne manufacture de tabac. Une fresque de 500 m2 !

Dans un premier temps, le conseil de quartier lui a envoyé une vingtaine de photographies tirées d’archives ; des photographies prises à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. Héol a retenu un cliché datant de 1919, en noir et blanc. Une trentaine d’ouvrières posent en tenue de travail, chaussées de sabots, la blouse protégée par un tablier. De ce cliché, Héol a conservé les portraits des femmes. D’autres photographies de la même époque ont complété le tableau. D’une photo d’un atelier, Héol a gardé les portraits des hommes, les roues des machines. Ces images ont été complétées elles-mêmes par les témoignages de témoins de l’activité de la manufacture. Des badauds rencontrés pendant les semaines passées à peindre les murs de l’usine désaffectée et oubliée. Les récits faits par les uns et par les autres ont enrichi la recherche informelle de l’artiste. C’est avec ce matériau, source iconographiques et témoignages, qu’Héol a conçu une œuvre qui rend hommage au travail des ouvriers et des ouvrières, rend au lieu une mémoire, réinscrit la manufacture des Tabacs dans l’histoire de la ville du Mans.

Se jouant des contraintes, les portes et les fenêtres en particulier, Héol donne à voir l’étendue de son talent de peintre. Les photographies en noir et blanc ont été « mises en couleurs ». Les couleurs qui ne sont pas réalistes magnifient les portraits et les décors. Intenses, contrastées, elles renvoient une lumière franche qui donne vie aux acteurs. Un chromatisme sans concession qui par la couleur (re)donne à la classe ouvrière sa fierté.

Héol parle de son travail avec lucidité et recul. Il dit en parlant de sa peinture : « Mon regard n’est pas intellectuel, je n’ai pas de ligne directrice sur mon travail. Je suis plutôt un peintre instinctif, intuitif, engagé, qui fonctionne à l’énergie corporelle. J’aime être dehors cela m’ancre davantage dans la réalité ; cela permet également de provoquer la rencontre avec les passants, le public, les spectateurs ».

 Il éclaire ses choix nous donnant des clés pour mieux cerner son œuvre : « J’aime les grands formats, les grands personnages. J’aime l’époque de la révolution industrielle, les travailleurs, la vie dure qui marque les visages, les mains. J’aime rendre hommage aux minorités, aux oubliés. Je travaille souvent avec des images en noir et blanc pour pouvoir poser les couleurs que je veux. Ces couleurs sont souvent vives et contrastées, entre les couleurs chaudes et froides. »

Vidéos-performances artistiques, peinture inscrite dans le champ social, Héol est tout cela et même davantage ! Je sais l’authenticité de sa démarche et je lui sais gré de rendre visibles les « gens de peu ». Son projet est d’une grande intelligence : une immersion complète dans un milieu et une histoire locale, une recherche iconographique complétée des témoignages des témoins, la création d’une œuvre composée, réfléchie, pensée, belle enfin, portant la voix de ceux qui ont été privés de parole.

Le lundi de notre rencontre, le ciel pesait comme un couvercle. De fines gouttes de pluie filtraient une pauvre lumière et, dans ce décor digne du premier cercle de l’Enfer de Dante, j’ai croisé Héol. Héol, en grec, la demeure du vent. En breton, le soleil. Sa peinture éclatante m’a apporté du réconfort, entre pluie, vent et soleil. L’art est une consolation.


Dawal. De l’importance du contexte.

Le samedi 12 mars et le dimanche 13, Dawal « a fait le mur » Oberkampf. Sa fresque, haute en couleurs, surprend par sa fantaisie. Dans un curieux paysage d’où le soleil tire sur ses petits bras pour sortir de l’horizon, coule une rivière perchée sur un aqueduc ferroviaire, des marches conduisent par degrés à un temple grec, un crayon sort de terre, un tank porté à bout de bras porte un étrange personnage confortablement assis dans un fauteuil, bercé par la musique dissonante d’un joueur de pipeau. De l’autre côté du fleuve, une télévision d’un genre particulier projette un rayon, un missile planté dans le sol affublé d’un tutu, un homme à tête de clé s’enfuit, une longue file d’individus se dirige vers nulle part, un pied repose sur des livres empilés.

Un tableau qui évoque « Le jardin des délices » de Jérôme Bosch, voire le petit monde des tableaux de Brueghel l’Ancien. En tout état de cause, une œuvre de fantaisie. Mais la fantaisie prend racine dans le présent de la création de l’œuvre et la connaissance du contexte est nécessaire pour que le « regardeur » puisse construire une signification.

Or, le contexte du 12 et 13 mars 2022 a été dominé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le journal « Le Monde » dans son édition spéciale du vendredi 11 mars titrait : « Ukraine : des pourparlers sous la pression des bombes. A Lviv, lors de funérailles poignantes, civils et militaires rendent hommage aux soldats morts au front. L’hésitation à fournir des avions de chasse à l’Ukraine illustre l’équilibrisme des Occidentaux entre soutien et neutralité. » Photographiant la fresque le lundi 24 mars, j’ai cru reconnaître un char d’assaut et le long cortège d’hommes identiques, sans réelle identité, m’a évoqué de sombres images de soldats défilant au pas. C’est à partir de ces deux indices que j’ai émis l’hypothèse d’une relation entre le contexte de la guerre en Ukraine et la fantaisie assumée de la fresque de Dawal.

Restait à vérifier l’hypothèse bien audacieuse au demeurant. L’idée m’est alors venue d’interroger l’artiste sur son œuvre. Je lui ai posé deux questions : « Je vois dans ta fresque une allégorie de la guerre entre l’Ukraine et la Russie, est-ce une interprétation personnelle ou ma lecture rejoint-elle la sens que tu voulais lui donner ? Pourquoi le choix de cette forme qui oscille entre Brueghel l’Ancien et les cartoons ? » Dawal m’a répondu et c’est cette réponse que je veux vous présenter aujourd’hui in extenso. Il y a à cela deux raisons : la première est qu’il est intéressant de mettre en relation les mots mêmes d’un artiste et son œuvre. La seconde raison repose sur la nature de l’œuvre. Le commentaire que fait un artiste de son œuvre a un intérêt certain. Par contre, quelle valeur peut bien avoir le discours d’un « critique » sur une œuvre qui exalte la créativité et l’imaginaire ? A la limite, tous les discours sont légitimes.

Aussi, ai-je résolu de me taire, de garder mes hypothèses pour moi, de construire à partir des images qui peuplent le musée de mon imaginaire, des significations d’une œuvre ouverte et inépuisable.

« Pour revenir à ma fresque et répondre à tes questions : le style cartoon est mon style de dessin depuis un moment. Mes références sont issues de la culture populaire : la bande dessinée, les films, les expos, etc. Donc, j’ai construit mon style par ce biais. Je suis autodidacte ; je n’ai pas fait d’études d’art. Ensuite, pour revenir sur les différentes symboliques de la fresque, on a, en effet, un lien fort avec l’actualité même si je n’ai pas spécifiquement choisi de faire une fresque politisée. Les idées sont arrivées dans mon esprit et se sont inspirées inconsciemment de l’actualité. La télévision avec un œil représente l’instrumentalisation des médias qui fait croire à la paix (le petit drapeau dans la main) mais avec une attitude belliqueuse (cf. le rayon qu’elle envoie). Les personnes qui portent le tank représentent le peuple, peuple qui se fait aspirer dans un gouffre, tout en portant et supportant les ambitions d’un chef (en l’occurrence, sa tête est une liasse de billet pour dire que c’est l’argent qui décide de tout). Le missile planté dans le sol a un tutu, ceci est un clin d’œil à l’actualité (missile russe) avec une touche d’humour, parce qu’il faut bien faire sourire malgré le message qui est porté. Le pied est également une touche d’humour. Après on peut formuler différentes interprétations (on s’appuie sur la culture et l’éducation pour gouverner un peuple, on peut tout aussi bien l’écraser). Le joueur de pipeau peut s’apparenter à un politicien. La foule tente de fuir les bombes et d’attraper le train qui est en route. »


Ukraine : peace and love.

Vendredi 11 mars, 14ème jour de guerre en Ukraine. L’armée russe progresse sur tous les fronts. Les infrastructures ukrainiennes sont bombardées, routes, ponts, centrales électriques ainsi que les immeubles d’habitation, les hôpitaux, les maternités, les écoles. Plus de 2,5 millions de déplacés. Les hommes de 18 à 60 ans sont mobilisés. Les forces militaires de l’Otan renforcent leur présence dans les pays voisins. L’Europe a peur. Le monde a les yeux fixés sur le conflit. Poutine et ses affidés déroulent leur stratégie expérimentée en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie : encercler les villes, bombarder pour provoquer la terreur et faire fuir les civils, attaquer des poches de résistance. Poutine et les ultranationalistes de son premier cercle veulent laisser leurs noms dans l’Histoire russe comme les héros qui auront l’empire après le désastre de l’effondrement de l’U.R.S.S.

L’invasion russe a provoqué des réactions dans le monde entier. Les états ripostent à l’invasion en tentant d’étrangler l’économie russe et en armant la résistance ukrainienne. Les street artistes participent de cette riposte. Fresques, pochoirs, affiches sont leurs armes. D’aucuns penseront qu’elles sont dérisoires ! Elles témoignent en tout état de cause des émotions ressenties par les jeunes artistes.

Dans mon article précédent, m’appuyant sur de nombreux exemples, j’ai tenté de montrer que le drapeau ukrainien est devenu le symbole de soutien au peuple agressé et ses couleurs, le bleu et le jaune, sont aujourd’hui celles de la résistance. Le présent billet poursuit la réflexion sur les symboles perçus par les artistes comme des soutiens au peuple martyr.

Il n’est guère étonnant de retrouver dans les œuvres des street artistes des symboles de la paix. Ils sont nombreux et sont dans une très large mesure universels. La colombe, l’olivier et son rameau, le drapeau blanc, la croix  rouge, le drapeau arc-en-ciel, le drapeau olympique aux 5 anneaux, la grue en origami, le calumet, le coquelicot blanc, le fusil brisé sont quelques-uns de ces symboles.

Plusieurs symboles méritent un commentaire, j’y reviendrai dans de prochains articles. Un de ces symboles a retenu mon attention : il s’agit du symbole des opposants à l’utilisation des armes nucléaires (☮). La première raison est sa forte occurrence. Il semble qu’il soit compris dans de nombreuses sociétés occidentales non comme le symbole du combat contre le nucléaire militaire mais comme le symbole de la paix.

Il apparait parfois seul et souvent combiné à d’autres symboles plus anciens voire datant de l’antiquité (colombe, rameau d’olivier). « Le symbole de la paix « » est en fait, lors de sa création, l’emblème des opposants à l’armement nucléaire. Il est créé le 21 février 1958 par Gerald Holtom, un artiste membre de la Campaign for Nuclear Disarmament (Campagne pour le désarmement nucléaire) britannique (CND), à la demande de Bertrand Russell, organisateur et chef du mouvement. Il est actuellement toujours identifié comme tel en Grande-Bretagne mais, partout ailleurs sur la planète, il est l’emblème de la paix, de la non-violence et du pacifisme. Son concepteur s’est basé sur le code sémaphore britannique pour créer ce symbole, où les deux branches qui pointent à gauche et à droite signifient « N » et la barre centrale « D », pour « Nuclear Disarmament » »[1].

Je pense que le passage de « lutte contre l’arme atomique » au symbole de la paix est lié à l’influence de la culture américaine. En effet, des drapeaux, des banderoles mais aussi un nombre invraisemblable de « produits dérivés » (boucles de ceinture, bijoux, pochettes de disques etc.) sont apparus lors des manifestations et associés à la culture « peace and love » dans les années 60. De nos jours, l’origine du symbole s’est perdue et sa signification étendue à la paix. Notons que c’est également le cas pour d’autres symboles (le rameau d’olivier[2] ou la colombe[3]).


[1] In Wikipédia

[2] La branche d’olivier était aussi l’un des attributs de la déesse grecque Eirènè (« Paix ») et son équivalente romaine Pax.

[3] Dans l’épisode biblique du Déluge, la colombe revient sagement vers l’Arche de Noé apportant dans son bec un rameau d’olivier, message divin selon lequel les eaux se sont retirées et que le calme est revenu sur Terre. De là, la colombe est devenue symbole de paix et d’espérance.

Afficher le symbole de la paix est bien davantage une réaction émotionnelle qu’une revendication politique. La « demande de paix » est certainement perçue comme la fin des combats et le retour à la situation antérieure. Or le fait que personne ne veut la guerre, le cessez-le-feu et la résolution du conflit (problème des frontières, entrée de l’Ukraine dans l’U.E., entrée dans l’O.T.A.N., reconstruction de l’Ukraine, réparations financières, comparution des criminels de guerre devant le tribunal international etc.) sont des problématiques d’une extrême complexité qu’il faudra certes affronter tout en sachant qu’il y aura une situation internationale avant l’invasion et une situation internationale après l’invasion. Les équilibres hérités de la fin de la seconde guerre mondiale en seront modifiés.

A la réflexion, je me demande si les jeunes street artistes sont aussi éloignés que cela de la culture hippie. En effet, dans le même mouvement, souvent associés aux symboles de la paix, nous trouvons des milliers de cœurs symbolisant l’amour. Une demande de paix et une résolution du conflit par l’amour réciproque. Rien à voir avec la religion. Une version revue et corrigée des idéaux libertaires. Ce n’est pas moi qui reprocherais aux jeunes d’être utopistes et de croire que l’amour de l’autre suffit à créer un monde meilleur !

Outre l’intérêt de constater que les symboles ont une histoire, que leur signification varie avec le temps et les sociétés, les symboles peints sur les murs de nos villes disent en creux le désespoir des jeunes adultes confrontés comme nous le sommes à l’impensable et qui, dans cette horreur, ne peuvent pour se protéger qu’élaborer des solutions qui relèvent de l’utopie. La violence de la guerre, la mort des innocents sont au sens littéral impensable. C’est la raison pour laquelle, les jeunes et parmi eux les jeunes street artistes, recourent à une symbolique réparatrice.


Ukraine, les couleurs de la liberté.

L’invasion par la Russie de l’Ukraine a sidéré le monde. Tous les états ont été amenés à prendre position par rapport à la guerre menée par la Russie. Certains, ils sont peu nombreux, soutiennent la Russie de Poutine, d’autres affichent leur soutien au régime du président Volodymyr Zelensky, d’autres comme la Chine « regrettent » l’invasion.

Vus de France, les réseaux sociaux n’illustrent qu’incomplètement le conflit entre la Russie et l’Ukraine. Seules sont diffusées les marques de soutien au gouvernement légal. En examinant des milliers d’images depuis le début de l’invasion, je n’ai trouvé aucune image, aucun texte soutenant la décision du président de la fédération de Russie. A croire que personne en occident et ailleurs ne soutient Poutine ! A moins que ce soit les réseaux sociaux étasuniens qui censurent d’éventuels messages de soutien à l’armée russe. A moins que les états qui soutiennent l’Ukraine ne soient intervenus auprès des susmentionnés réseaux sociaux pour filtrer les messages ! Bref, le matériau dont je dispose étant celui véhiculé par Instagram et Facebook, je ferai ce qu’il est possible de faire : rendre compte par l’analyse des images et des œuvres de street art du conflit en Ukraine.

Mon premier épisode sera consacré au drapeau ukrainien.

Jamais je n’avais saisi avec autant de force l’importance d’un drapeau dans l’identité d’un peuple. Le drapeau de l’Ukraine rassemble des peuples différents occupant l’actuel territoire de l’Ukraine mais tous, sauf les républiques séparatistes du Donbass et de Lougansk, se reconnaissent dans le symbole de leur drapeau jaune et bleu.

 Ce drapeau bicolore a une histoire. Il apparait lors du Printemps des peuples de 1848 puis en 1917 lors de la proclamation de la République Populaire Ukrainienne. La bande jaune se trouve alors au-dessus de la bande bleue. Le drapeau ukrainien tel que nous le connaissons aujourd’hui, la bande bleue au-dessus de la bande jaune, est adopté en 1991 lors de l’indépendance du pays et le symbole est réactivé en 2004 par la création d’une fête du drapeau le 23 juillet, la veille de la fête nationale ukrainienne.

 Les Ukrainiens donnent à leur drapeau une signification symbolique : il représente les champs de blé de l’Ukraine et le ciel. C’est une allusion à l’Ukraine, « grenier à blé » de l’Europe, et une image qui évoque la paix et la sérénité.

Les couleurs du drapeau, dans le conflit, symbolisent l’Ukraine libre, une Ukraine qui, après la dissolution de l’U.R.S.S. en 1991, la révolution orange de 2004 et celle de Maïdan en 2014, se tourne vers l’occident. La première réponse des états soutenant l’Ukraine a été de projeter ces deux couleurs sur les murs de leurs institutions nationales, sur ceux de leurs sites les plus remarquables, sur les immeubles les plus hauts de leurs villes. Au-delà de la géométrie du drapeau ukrainien, ce sont les couleurs bleue et jaune qui portent un message de soutien au peuple ukrainien.  

Le dessin du drapeau est repris fréquemment dans l’ensemble des images de soutien et, de manière plus abstraite, dans d’autres plus récentes, ne sont gardées que les bandes jaune et bleue. La forme du drapeau, le symbole national, s’est dissoute dans de nombreux exemples. Les bandes jaune et bleue ne conservent que la couleur, excluant les contours et oubliant le dessin initial du drapeau. A l’heure où j’écris, le vendredi 4 mars, le jaune et le bleu se sont comme échappés des bandes du drapeau. Tout est coloré des couleurs de l’Ukraine, les portraits, les graffs, les photographies, sur tous les continents. En France, de petits rubans jaunes et bleus commencent à fleurir aux boutonnières des hommes et des femmes candidats à l’élection présidentielle, histoire de se démarquer de ceux qui, avant l’invasion de l’Ukraine, trouvaient en Poutine un modèle. Une façon de montrer à l’objectif photo et à la caméra qu’on est dans le bon camp. Lors de la réunion du Conseil de l’Europe à Strasbourg le 2 mars des parlementaires étaient habillés de jaune et de bleu.

Le jaune et le bleu du drapeau, couleurs héritées de l’héraldique nobiliaire slave, sont devenues en une semaine de guerre les couleurs de l’émancipation d’un pays, de la revendication d’un peuple à la liberté, du courage de David contre Goliath. Après l’orange de la Révolution de 2004, le bleu et le jaune représentent à elles seules la volonté farouche d’un peuple qui a choisi son camp, celui qu’on nommait pendant la Guerre froide, celui du « « monde libre ».


Ukraine, les couleurs de la liberté.

L’invasion par la Russie de l’Ukraine a sidéré le monde. Tous les états ont été amenés à prendre position par rapport à la guerre menée par la Russie. Certains, ils sont peu nombreux, soutiennent la Russie de Poutine, d’autres affichent leur soutien au régime du président Volodymyr Zelensky, d’autres comme la Chine « regrettent » l’invasion.

Vus de France, les réseaux sociaux n’illustrent qu’incomplètement le conflit entre la Russie et l’Ukraine. Seules sont diffusées les marques de soutien au gouvernement légal. En examinant des milliers d’images depuis le début de l’invasion, je n’ai trouvé aucune image, aucun texte soutenant la décision du président de la fédération de Russie. A croire que personne en occident et ailleurs ne soutient Poutine ! A moins que ce soit les réseaux sociaux étasuniens qui censurent d’éventuels messages de soutien à l’armée russe. A moins que les états qui soutiennent l’Ukraine ne soient intervenus auprès des susmentionnés réseaux sociaux pour filtrer les messages ! Bref, le matériau dont je dispose étant celui véhiculé par Instagram et Facebook, je ferai ce qu’il est possible de faire : rendre compte par l’analyse des images et des œuvres de street art du conflit en Ukraine.

Mon premier épisode sera consacré au drapeau ukrainien.

Jamais je n’avais saisi avec autant de force l’importance d’un drapeau dans l’identité d’un peuple. Le drapeau de l’Ukraine rassemble des peuples différents occupant l’actuel territoire de l’Ukraine mais tous, sauf les républiques séparatistes du Donbass et de Lougansk, se reconnaissent dans le symbole de leur drapeau jaune et bleu.

 Ce drapeau bicolore a une histoire. Il apparait lors du Printemps des peuples de 1848 puis en 1917 lors de la proclamation de la République Populaire Ukrainienne. La bande jaune se trouve alors au-dessus de la bande bleue. Le drapeau ukrainien tel que nous le connaissons aujourd’hui, la bande bleue au-dessus de la bande jaune, est adopté en 1991 lors de l’indépendance du pays et le symbole est réactivé en 2004 par la création d’une fête du drapeau le 23 juillet, la veille de la fête nationale ukrainienne.

 Les Ukrainiens donnent à leur drapeau une signification symbolique : il représente les champs de blé de l’Ukraine et le ciel. C’est une allusion à l’Ukraine, « grenier à blé » de l’Europe, et une image qui évoque la paix et la sérénité.

Les couleurs du drapeau, dans le conflit, symbolisent l’Ukraine libre, une Ukraine qui, après la dissolution de l’U.R.S.S. en 1991, la révolution orange de 2004 et celle de Maïdan en 2014, se tourne vers l’occident. La première réponse des états soutenant l’Ukraine a été de projeter ces deux couleurs sur les murs de leurs institutions nationales, sur ceux de leurs sites les plus remarquables, sur les immeubles les plus hauts de leurs villes. Au-delà de la géométrie du drapeau ukrainien, ce sont les couleurs bleue et jaune qui portent un message de soutien au peuple ukrainien.  

Le dessin du drapeau est repris fréquemment dans l’ensemble des images de soutien et, de manière plus abstraite, dans d’autres plus récentes, ne sont gardées que les bandes jaune et bleue. La forme du drapeau, le symbole national, s’est dissoute dans de nombreux exemples. Les bandes jaune et bleue ne conservent que la couleur, excluant les contours et oubliant le dessin initial du drapeau. A l’heure où j’écris, le vendredi 4 mars, le jaune et le bleu se sont comme échappés des bandes du drapeau. Tout est coloré des couleurs de l’Ukraine, les portraits, les graffs, les photographies, sur tous les continents. En France, de petits rubans jaunes et bleus commencent à fleurir aux boutonnières des hommes et des femmes candidats à l’élection présidentielle, histoire de se démarquer de ceux qui, avant l’invasion de l’Ukraine, trouvaient en Poutine un modèle. Une façon de montrer à l’objectif photo et à la caméra qu’on est dans le bon camp. Lors de la réunion du Conseil de l’Europe à Strasbourg le 2 mars des parlementaires étaient habillés de jaune et de bleu.

Le jaune et le bleu du drapeau, couleurs héritées de l’héraldique nobiliaire slave, sont devenues en une semaine de guerre les couleurs de l’émancipation d’un pays, de la revendication d’un peuple à la liberté, du courage de David contre Goliath. Après l’orange de la Révolution de 2004, le bleu et le jaune représentent à elles seules la volonté farouche d’un peuple qui a choisi son camp, celui qu’on nommait pendant la Guerre froide, celui du « « monde libre ».

C215

13 Bis : la petite fabrique de l’étrange.

Que n’ai-je pas encore dit sur l’œuvre de 13 Bis ? J’ai abondamment commenté ses collages, trois articles en témoignent.[1]Il est vrai que j’aime suivre le travail des artistes dans la durée, considérant que l’œuvre est constituée par l’ensemble des productions d’un artiste et que l’histoire de ce long fleuve tranquille me passionne. Les essais, les erreurs, les changements de sujet, les changements de style, les hésitations et les repentirs m’intéressent à plus d’un titre. Sous un apparent désordre se cache l’humain, ce qui fait qu’un homme, qu’une femme, à un moment donné de sa vie s’exprime en créant une œuvre d’art. Comprendre une œuvre, c’est au-delà et en-deçà de ce que l’artiste donne à voir, cerner la complexité d’un univers mental qui produit des images pour communiquer avec autrui.

Pour répondre à ma question liminaire, je dirais qu’il est temps de mettre en évidence la petite fabrique de 13 Bis à fabriquer des images.

[1] http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/13-bis-la-vague-voir-le-d%C3%A9sir-de-l%E2%80%99autre

https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/13-bis-l%E2%80%99ange-du-bizarre

Venons-en tout d’abord à l’aspect matériel de sa création. 13 Bis en quête d’une nouvelle œuvre à produire, recherche des gravures anciennes. Des gravures principalement du 18ème et du 19ème siècle, en noir et blanc. Essentiellement des gravures servant à l’illustration. C’est en feuilletant les livres et en consultant d’autres sources que lentement, au hasard de la découverte des images, se dégage un sujet. La reproduction du sujet servira de base, de fondement, d’architecture, à la création de l’artiste. A la gravure initiale principale, 13 Bis ajoutera des motifs secondaires puisés dans d’autres gravures. Les pièces du puzzle rassemblées forment une image qui est une création originale, c’est-à-dire, une image qui n’a jamais existé auparavant.

Gardons cette distinction entre image principale et motifs secondaires. L’image principale est dans la majorité des occurrences une femme. Une femme jeune, belle, parfois nue, parfois déshabillée. Les hommes quand ils sont présents sont intégrés à des éléments de décor. Il en est de même pour les objets, les animaux, les architectures, les enfants, les fleurs etc. 13 Bis est sensible à la symétrie. Non seulement le sujet est centré par rapport au décor, mais l’artiste joue des inversions de figures par rapport à un axe soit vertical ou horizontal. La figure est parfois doublée voire triplée, pour constituer une suite, parfois inversée.

La figure centrale (au sens où elle porte la signification de l’œuvre) est complétée par des éléments de décor et des figures secondaires. Ce sont ces figures dites secondaires qui apportent de l’insolite, de l’étrange. Leur taille est réduite par rapport à la figure principale et elles s’opposent à la symétrie de la figure principale. Elles sont asymétriques par rapport à l’axe majeur le plus souvent. Certaines figures secondaires sont fréquentes, des yeux, des nuages, des oiseaux, des trous de serrure. Figure centrale et figures secondaires, par leur proximité spatiale, génère la polysémie de l’image.

En juxtaposant des reproductions d’« objets » différents, (je donne à « objet » son sens philosophique : tout ce qui est pensé, perçu ou représenté, en tant que distingué de l’acte par lequel un sujet le pense, perçoit ou représente),  des objets appartenant à des classes différentes, 13 Bis oblige le « regardeur » à imaginer les rapports de sens entre ces différents objets. Le regard balaie l’œuvre en se focalisant sur l’objet ayant la surface la plus importante, objet mis en valeur par la composition. Dans un deuxième temps, il parcourt l’ensemble de la surface de l’image en suivant les points forts. La perception de l’image rapide et inconsciente active l’intelligence du regardeur, intelligence qui cherche un sens à la perception. S’établissent alors des mises en relation des objets perçus. En privilégiant plutôt telle relation entre la figure principale et les motifs secondaires, le regardeur élabore des hypothèses de signification entre signifiant et signifié. En fonction de son expérience et de sa culture, il discriminera les significations pour n’en garder qu’une. La signification que le regardeur aura construite sera tenue par lui comme le sens de l’œuvre.

Une recherche le plus souvent vouée à l’échec. Prenons si vous le voulez bien un exemple. La fresque que 13 Bis a réalisée pour le Mur de Rennes est caractéristique de ce qu’il convient d’appeler l’art de 13 Bis. Une figure centrale représente un portrait de femme. Un visage de ¾ regarde un point de fuite extérieur au cadre. Le visage est centré par rapport au milieu du support. Ont été exclus le haut de la tête et la base du cou. Le décor est d’une grande richesse graphique. Un fond de ciel étoilé et de part et d’autre du visage, un dragon combattant un serpent et sur la partie droite, la coiffure. Des fleurs « inversées » font pendant. Le visage est en partie caché par ce qui ressemble à un loup mais qui est en fait un nuage que traversent les deux yeux. Un bateau vogue sur le nuage. Un pan de tissu encadre le côté droit du visage.

Le visage de la jeune femme est le sujet du collage. C’est un portrait. Le décor est sur deux plans : celui du ciel noir et celui du combat entre le dragon et le serpent et de la coiffure. Le motif fantastique de la lutte du dragon et du serpent qui était symétrique à l’origine a été rompu par des éléments dissymétriques (pièce de tissu, chevelure). La dissymétrie du loup est renforcée par le bateau. Le visage régulier et classique est devenu par l’apport de figures secondaires un mystère.

Associer à cette œuvre une signification est impossible. Certains pourraient y voir une allégorie d’une femme tourmentée et qui rêve. D’autres une figure emblématique de la beauté qui hésite entre la splendeur de la chevelure et du beau drapé et la laideur des monstres. D’autres enfin, une allégorie de la Vérité qui oscille entre le Bien et le Mal.

Tous construiraient une signification globalisante qui tâcheraient de rassembler des éléments disparates. Tous auraient raison. Autant dire que tous auraient tort.

Est-ce que le démiurge serait le seul à connaître le sens de sa création ? Je n’en suis pas certain. Autre façon de dire que je suis sûr du contraire. Bien sûr l’artiste choisit et assemble des fragments d’images pour donner naissance à une seule image ; il y a des interstices dans lesquels son inconscient se niche. Je crois davantage à sa volonté de surprendre, d’étonner, d’interroger, de ravir son public qu’à la fabrication d’une image pensée comme définitive au départ du projet.

Notre intérêt pour les images surréalistes est intimement lié à la beauté intrinsèque de l’image ainsi qu’à sa capacité à stimuler l’imaginaire du regardeur. A ce « ravissement » esthétique s’ajoute le mystère de la création du sens. 13 Bis, le temps passant, confirme son rare talent. Les images créés par l’artiste nous séduisent et nous embarquent dans un délicieux voyage au pays des merveilles.


Mohamed L’Ghacham, la chambre vide.

Première quinzaine de février 2022, le M.U.R. Oberkampf a invité l’artiste espagnol d’origine marocaine Mohamed L’Ghacham. L’artiste a peint une scène pour le moins originale. Sa fresque reproduit une photographie que d’aucuns qualifieraient de banale. Et ils n’auraient pas tort !

Que nous donne à voir l’artiste. Une plongée basse nous montre une chambre couverte de moquette grise, un lit défait recouvert d’un couvre-pied, une commode moderne dont un tiroir dépasse, une lampe de chevet, un vase contenant un bouquet de fleurs, un téléviseur vintage années 60-70 posé sur la commode, le bras d’un fauteuil, deux gravures décorant l’un des murs, une penderie cachée par un rideau, un porte-bagages en inox. A n’en pas douter, le tableau est une chambre d’hôtel. Non pas de ces hôtels low cost qui fleurissent dans la périphérie de toutes les villes d’une certaine importance mais un hôtel deux étoiles disons destinés aux voyageurs. Une chambre donc qui était moderne voilà une cinquantaine d’années, propre, bien équipée. Un lit défait certes mais rien ne laisse penser qu’il a été le théâtre d’une nuit amoureuse. Somme toute, une photographie banale d’une chambre banale. 

Une photo comme aide-mémoire d’un lieu impersonnel, organisé et agencé selon les canons esthétiques d’une époque. Un témoignage d’une banalité ancienne qui prend place dans l’histoire des formes. Un simple souvenir qui renvoie à un contexte plus large : une société, celle des Trente Glorieuses, celle du développement de la consommation de masse, de l’explosion des transports et du tourisme.

Il serait tentant d’y voir, à partir d’une chambre vide et de la trace d’un passage (le lit défait) le début d’un récit. Histoire d’un absent, d’un voyageur de commerce pourquoi pas, dont la vie se résumerait dans ces décors de chambre de chaînes hôtelières au confort déshumanisé et standardisé. Je préfère voir à travers la photographie-source un témoignage sensible évitant la charge polémique facile de la banalité ordinaire d’un lieu.

Mohamed L’Ghacham, dans cette œuvre comme dans toutes les autres, peint une photographie qu’il n’a pas prise, une photo qu’on dirait extraite d’un album de famille. On y voit des moments « mémorables » de la vie de famille mais également des moments de la vie de tous les jours mettant en scène des personnages ordinaires dans des situations ordinaires. A côté de ses scènes, l’artiste a peint de nombreuses scènes d’intérieur, des chambres, des salles à manger, des salons etc. Les photographies sont peintes sur des murs grâce à des rouleaux et des brosses. La facture est réaliste et l’exécution garde la marque du rouleau (aplats de couleurs, des contours imprécis etc.) Le chromatisme de la fresque reproduit sensiblement celui de la photo. Le peintre ne recourt guère à des artifices pour mettre en valeur des détails de l’ensemble.

Somme toute, une forme banale pour une photographie banale pour illustrer bien sûr la banalité mais aussi l’humanité des situations avec empathie voire tendresse.

Mohamed L’Ghacham en peignant dans de grands formats des scènes et des personnages et des choses du quotidien donne à voir au « regardeur » des choses qu’il a pourtant sous les yeux mais qu’il ne voit pas parce qu’elles sont précisément ordinaires. Ses œuvres sont des arrêts sur image qui nous obligent à porter attention à ce que nous ne voyons pas. Ses œuvres sont la traduction picturale du courant de la photographie humaniste bien davantage que d’un mouvement de l’art urbain contemporain.

Post scriptum : La photographie en tête de l’article représentant l’artiste posant devant sa fresque est de Laurence Laux.


Thierry Olivier aka Epi2mik par lui-même.

J’ai lu tous les articles de presse publiés sur Epi2mik. J’ai regardé toutes ses œuvres. J’ai consacré deux articles à son travail[1]. Des milliers de mots, des centaines d’images depuis de nombreuses années et je m’interroge. Est-il légitime de mettre des mots sur les œuvres de Thierry Olivier ? Des mots pour décrire les émotions que je ressens à voir ses dessins. Des mots pour mettre de l’ordre dans une œuvre foisonnante et complexe. Des mots pour réintroduire du rationnel, de l’analyse, pour faire comprendre aux lecteurs les ressorts secrets d’un projet artistique.

Pourquoi ce questionnement portant précisément sur cette œuvre ? Si le but de la critique est de faire comprendre l’œuvre, le seul véhicule de la pensée qui vaille est la rationalité. Or je pense que l’œuvre de Thierry Olivier échappe à la raison raisonnante. Son œuvre est constituée de traces graphiques qu’Epi2mik a laissées depuis un peu plus de 20 ans. Des traces de sa vie la plus intime. S’y retrouvent étroitement mêlées des traces de sa formation aux Beaux-arts, de son enfermement volontaire, de son errance, de ses lectures, de ses rencontres, de ses tourments, de ses bonheurs, de ses amours, de sa vision de notre corps, de notre monde et de notre univers.

Dire avec mes mots ce que Thierry Olivier a voulu « dire » n’a aucun sens car il n’a pas choisi de dire ou d’écrire : il a choisi de créer des images. Et quelles images ! Non pas des images voguant au gré des courants « mainstream », des images pour être connu et reconnu, des dessins comme des marchandises fabriquées pour être vendues, mais des images, à lui nécessaires, des images qu’il ne pouvait pas ne pas créer. En vérité elles lui sont consubstantielles. Ce ne sont pas de petits cailloux blancs qui jalonnent sa vie comme autant de repères mais des images thaumaturges, des bouées de sauvetage qui l’ont empêché de sombrer corps et âme et de renaître à la vie et à l’amour.

Ajouter des mots à ses images serait un manque de respect autant pour l’homme que pour l’artiste. La seule approche possible est le ravissement.

Regarder les images, se laisser pénétrer par elles, lâcher prise, embarquer dans une méditation métaphysique hypnotique, passer outre toute velléité d’analyse, refuser le jugement esthétique, se laisser porter vers des contrées inexplorées. L’émotion est la seule voie de communication entre deux âmes.


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/dans-la-peau-d%E2%80%99-epi2mik

http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/epi2mik-traits-d%E2%80%99union

C’est ainsi, un peu contre nature, que je laisserai l’analyse dans ma boite à outils.

Mon propos sera de vous montrer des œuvres choisies en fonction de ma sensibilité et de mettre en regard des citations de l’artiste. Ce qu’il dit de ses œuvres, son point de vue, ne constitue en rien une explication. C’est le sens qu’il en donne. Mais, nous le savons, la distance est grande entre le produit d’une création par un artiste et le discours de l’artiste sur son œuvre. Il n’en demeure pas moins que la « mise en récit » de son œuvre est passionnante.

« Il y a une évolution évidente entre le microcosme, la prolifération de particules élémentaires avec mes dessins actuels, je continue à augmenter le zoom, à rejoindre le macroscopique, à toucher l’organique, les structures même qu’utilisent la nature. Les notions géométriques que la nature elle-même utilise pour réaliser tout ce qui nous entoure. »

Entretien Street/Art, janvier 2020.

« Après avoir donné des couleurs à mes années d’errance, de peintures en colonisations urbaines, d’hospitalisation en mise en demeures et garde à vue. De 2001 à ce jour d’avril 2016 où suite à une ultime crise à Rennes, je tombe sur un rouleau de papier de 10 mètres. Un parchemin qui me suivra jusqu’à aujourd’hui, sur lequel mes proliférations anarchiques se transformeront en organisations cellulaires, de la pollinisation urbaine à un voyage au cœur de la matière comme le dit Raphaël Fresnais dans le (journal) Ouest-France de l’époque. Dessiner des liens, retisser sa vie, se dessiner, repartir de zéro. Je rencontre alors Fanny Farget en 2017, directrice adjointe du CNRS de Caen, qui en voyant mon dessin prend l’initiative de m’envoyer une capture audio de questions et verbalisations de mon travail. Le voyage a définitivement commencé pour moi et ce dessin que j’ai appelé ‘ZoOom’, laissant celui-ci me guider, ma vie se construit minutieusement sur un fil de 10 mètres. Après un bref mais intense retour à Caen et toujours sans-domicile mais avec ce travail en « work in progress » qui semble ravir la galerie Igda, le WIP, les écoles primaires et surtout les particuliers chez qui je ne manque jamais d’aller. Je rencontre mon binôme avec qui je partage ma vie aujourd’hui, nous achetons une caravane, y mettons le dessin et nous voilà libre de suivre les demandes des particuliers, écoles de toute la France, pour montrer, expliquer et naturellement dessiner sur ce parchemin désormais plus célèbre que moi. Celui-ci nous amènera d’Alençon à la Vendée, puis la Belgique, de Paris à l’extrême-sud de l’Espagne, du Portugal à Nîmes… Le temps et l’espace semblent entièrement dirigés par ce dessin qui de rencontres en déroulements se développe et se construit « presque » tout seul. »

Avant-propos de son exposition au Cabinet d’amateur, Paris, 2020.

« Comment se déplace l’information, l’énergie, dans l’infiniment petit, dans le cerveau, entre les synapses, mais aussi autour de nous, dans l’infiniment grand. Remonter à l’aide de différentes substances psychoactives très puissantes, à la source de mon exploration et de ma création artistique. Volonté de faire voler en éclat la frontière entre intériorité et extériorité, entre le macro et le microcosme. Renoncer aux désirs de contrôle, de mes proliférations anarchiques de formes circulaires. Tenter de comprendre ce qui m’a amené vers cette forme d’évasion, me laisser transporter vers l’« état de rêve » pour y ramener de nouvelles structures et réponses. »

« L’image nous attache à la réalité concrète mais en troublant notre connaissance, le concept nous permet de la mieux comprendre, mais en la vidant de sa plénitude. L’union de l’image et du concept nous permettra d’avoir une idée moins inadéquate de ces objets, qu’aucune image ne peut représenter et qu’aucun concept ne peut définir ».

Empreinte bactériologique inconnue ..oOo..

Epi2mik .

« Ces liens qui nous unissent. Les cellules des organismes vivants sont constituées de molécules. Les molécules sont constituées d’atomes, qui sont les « noyaux » de base de la matière, constitués eux-mêmes de particules élémentaires comme les quarks formés par les liens. Comment tout ceci s’articule, communique ? Sommes-nous tous unis par des liens invisibles ? Ce qui se passe dans le microcosme, se passe-t-il pour l’ensemble du vivant ? Il y a plus de liens et d’espèces animales sur notre corps, avec des organisations très complexes, qui se synchronisent, pour le cœur ou le cerveau, au millième de seconde. Une arborescence infinie qui relie l’ensemble, comme pour les synapses dans notre cerveau ou une toile d’araignée invisible comme pour l’énergie sombre. Est-ce que finalement quelqu’un d’hypersensible, n’est pas simplement quelqu’un qui sent que tout est lié, qui sait que de minuscules causes peuvent avoir des répercutions pour l’ensemble d’un monde ? »

 Le Grand-Celland, Basse-Normandie, France.


Street art / peinture.

Feue ma grand-mère avait l’habitude de ponctuer son discours de courtes locutions-phrases qui pour elle était l’expression de la plus grande des sagesses. Elle me disait notamment « Qui trop embrasse, mal étreint ». Adage bien discutable après réflexion. J’ai lu d’admirables histoires du monde et de captivantes histoires de la peinture. Question de méthode. Pour mieux voir, il convient, pour mettre en récit une foultitude des faits, de créer entre soi et le sujet d’étude une distance. C’est, en l’occurrence, nécessaire si l’objet de sa réflexion est le rapport entre la peinture et le street art.

Ce sont ces considérations qui m’ont amené à examiner quelques-uns des rapports entre la peinture de chevalet et les œuvres de street art, œuvres par définition réalisées dans la rue.

 L’évolution des pratiques artistiques contemporaines urbaines intègre des œuvres plastiques qui ne sont pas des peintures. Nommer ces pratiques n’est d’ailleurs pas chose facile ; les mots pour les désigner qui apparaissent dans la langue sont des étiquettes qui ne recouvrent pas la spécificité de la création.  De ces pratiques, je ne parlerai pas. A titre d’exemple, je citerai les collagistes qui ne sont pas des affichistes et dont le travail ne se réduit pas au collage des « affiches » (« affiches » qui ne sont pas des affiches !) Il en est de même des artistes dont l’œuvre est un « lettrage », leur vocabulaire n’est pas limité aux lettres des alphabets, cela a à voir avec la calligraphie, mais ce n’est pas une écriture stricto sensu !

Ceci dit, notre sujet borné, peinture de chevalet /œuvres peintes dans la rue, entrons dans le vif du sujet.

Il serait tentant de comparer les mouvements artistiques de la peinture et ceux du street art. Tentant mais impossible. Les mouvements artistiques de la peinture (Le maniérisme, le baroque, le classicisme, le rococo, le néo-classicisme etc.)  ont été nommés le plus souvent pas des historiens de l’art ou des critiques bien longtemps après leur disparition. Car nommer ces mouvements, c’est les distinguer les uns des autres en adoptant des critères communs. Notons au passage que les termes utilisés font référence à la peinture européenne.

Pour le street art, il en va tout autrement. D’abord parce qu’il n’existe pas une communauté savante pour nommer les mouvements artistiques du street art. Il ne fait aucun doute pourtant que le street art sera dans un futur proche un objet de réflexion des historiens de l’art. Quant à la critique savante des œuvres, elle n’existe pas. De plus, grâce aux réseaux sociaux, le street art est devenu en quelques décennies un mouvement quasi mondial (à l’exclusion des dictatures et des régimes autoritaires). Par ailleurs, quand on regarde d’un peu près les œuvres, le regardeur est interrogé par la forte identité plastique des productions. Un regardeur averti reconnait un Banksy, un Inti, un Shepard Fairey, un Edouardo Kobra, un Okuda etc. Ce qui frappe, ce ne sont pas les points communs entre les productions mais bien davantage leur irréductible différence. Une spécificité des œuvres qui correspond à la spécificité des projets artistiques.

Ce sont les points communs entre les œuvres, leurs ressemblances, qui constituent le lien entre les peintres appartenant à un même mouvement artistique. Ressemblances de fond et/ou ressemblances de forme. Les surréalistes partagent des projets semblables. Les peintres du romantisme partagent des émotions semblables qui renvoient à une vision du monde. Les street artistes, pour l’heure (mais on n’a pas de recul !) ne forment ni mouvements ni « écoles ».

Si dans mon esprit, les divers mouvements artistiques de la peinture sont des strates se succédant sur l’axe des temps, l’image que j’ai des récentes évolutions du street art me fait penser au « buisson du vivant ». Plus le temps passe, plus de nouvelles branches apparaissent, branches qui donnent des rameaux, rameaux des feuilles. Des branches sont « fécondes », d’autres n’engendrent pas de descendance. Je dirais que le street art buissonne, se développant dans tous les sens, intégrant des pratiques artistiques renouvelées.

Des branches assez curieusement reprennent des thèmes récurrents de la peinture de chevalet. Je suis étonné du nombre considérable de portraits. Des portraits posés qui correspondent aux règles de l’art du portrait classique. Portraits d’hommes et de femmes, portraits d’animaux. Des natures mortes aussi, des scènes de genre. Bref, nous retrouvons dans le street art d’aujourd’hui la presque totalité des sujets traités par la peinture de chevalet. Des « genres » sont certes dominants (portraits de personnages et d’animaux), d’autres restent embryonnaires (paysage, marines, scènes d’intérieur…) Cette reprise des thèmes traditionnels pose la question de l’originalité intrinsèque du street art. Nombreuses sont les fresques qui sont des peintures « classiques » à la bombe sur un mur. Seuls changent les supports.

Tout bien considéré, je pense qu’on peut retrouver dans le street art des traces des mouvements artistiques antérieurs : le cubisme, le surréalisme, l’impressionnisme, l’abstraction etc. Péché de jeunesse d’une nouvelle voie plutôt que servile reproduction des modèles. Après tout, on ne crée pas à partir de rien. C’est avec les pierres des monuments ruinés qu’on construit de nouvelles cathédrales.

Revenons à notre buisson.

La branche qui, à mon sens, donnera les plus beaux fruits est celle qui intègre plusieurs techniques. Le graffiti, le lettrage, fils de la calligraphie, la conjugaison des outils, de la bombe aérosol, de la brosse, du pochoir, apportent des possibilités nouvelles d’expression. Reste à s’interroger sur l’objectif de la création, faire beau, mettre de la couleur dans la Ville, exprimer des émotions, dispenser un message.

Au buisson, allégorie de l’évolution des êtres, correspond le foisonnement et la diversité des œuvres. J’y vois un art en gestation, une pratique culturelle majeure qui cherche et trouve de nouveaux outils pour exprimer une vision du monde inédite. Un art libertaire. Quelques bombes aérosols dans un sac de sport, un mur « qui a vécu », un vocabulaire hérité d’autres arts graphiques (peinture de chevalet, dessins animés, films, caricature, dessin de presse etc.), une photocopie comme modèle ou l’écran d’un smartphone et l’artiste peint une œuvre qui photographiée et diffusée sur les réseaux sociaux fera le tour du monde (libre !)


Shaka : Représenter l’énergie déployée par la matière.

A la toute fin de la défunte année, Shaka a inauguré le mur Montmartre. Sa fresque comme les précédentes questionne. Dire avec des mots ce qu’elle représente est la première question qu’elle pose au « regardeur ». Un homme semble ramper sur le sol. Est-ce un homme ? Son genre est occulté, aucun indice ne permet d’identifier le personnage. Sa posture sort des cadres académiques du portrait. Elle renvoie davantage aux œuvres classiques représentant des scènes (en particulier des scènes de batailles). Une scène donc mettant en scène un seul personnage dans un temps et dans un lieu indéterminé. La description de la fresque échappe au degré zéro du langage. Dire ce que l’on voit est impossible sans proposer au destinataire une signification qui est en tout état de cause une construction éminemment subjective. Une aporie renforcée par la tentation de décrire non les contours de l’œuvre mais le savant graphisme qui emplit les lignes.


La fresque de la rue Véron à Montmartre est à proprement parler un mystère quant au fond et à la forme. Elle s’inscrit dans le droit fil des œuvres de Shaka, en en reprenant les codes graphiques. A deux reprises[1], dans deux billets, j’ai tenté de lever un pan du mystère. Un mystère qui comme la ligne d’horizon s’éloigne quand on s’en rapproche. Par courtoisie, j’ai fait parvenir mes articles à Shaka qui, à propos du second, a eu la gentillesse d’entamer un dialogue. Il porte sur son projet artistique et donne au « regardeur » des clés pour comprendre.


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/shaka-d%C3%A9construire-la-forme-reconstruire-la-forme

https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/marchal-mithouard-aka-shaka-l%E2%80%99angoisse-du-vide

 Il est à mon sens passionnant de croiser les points de vue : le point de vue du « regardeur », extérieur et analytique et celui de l’artiste. Non pas parce que du croisement des points de vue surgirait la Vérité comme Vénus nait de l’onde dans le beau tableau de Botticelli, car la vérité n’existe pas ou plutôt, parler de la vérité d’un tableau ou d’une œuvre artistique n’a pas de sens. Elle n’est pas « cachée » par l’artiste comme certains critiques ont essayé de nous le faire accroire. Critiques se réservant le beau rôle de la révéler, comme une photographie argentique sortant du révélateur.

 L’artiste, le créateur, de la même manière que le regardeur lambda, construit une interprétation de son œuvre. La Vérité n’est pas ailleurs, elle n’est pas au fond du puits. Par contre, connaître les représentations construites par les uns et les autres est du plus grand intérêt pour comprendre ce sur quoi les points de vue se rejoignent et ce sur quoi ils divergent. Quitte dans un deuxième temps, à questionner les écarts et leurs significations.

Voilà la raison qui m’a amené dans cet article à reproduire l’échange épistolaire que Shaka et moi avons eu à l’occasion de la communication de l’article le plus récent que j’ai consacré à son travail.

Shaka

Je te remercie énormément pour le temps que tu as consacré pour t’approprier mon travail. Je trouve cela génial que des gens comme toi fassent l’effort d’interpréter, de comprendre, de se laisser entraîner dans l’univers que je mets en place dans les œuvres. Car au-delà du côté figuratif, le graphisme et la composition proposent de parcourir une architecture des corps qui forment un univers dans lequel une histoire s’écrit. Le corps est un prétexte, traduit un mouvement qui est la preuve formelle de l’existence d’une civilisation.

Je nomme cela l’architecture corporelle. Je m’intéresse surtout à l’énergie qui s’en dégage. Mon intérêt pour retranscrire le parcours des ondes lumineuses grâce au graphisme m’a orienté vers la représentation du corps comme un flux d’énergie. D’où l’envie de travailler avec une caméra infrarouge pour révéler les ondes dues à la chaleur, tout un monde invisible que l’on ressent par la température à la surface des éléments qui nous entourent.

Street/art

Merci Marchal pour ton commentaire. Il m’inspire plusieurs réflexions.

J’ai entrepris d’écrire des billets sur le street art pour deux raisons : je considérais les œuvres dans la rue comme des signes que des artistes donnaient à voir, je faisais le constat qu’il n’y avait pas de critique savante des œuvres. D’où l’idée de proposer des clés d’interprétation des œuvres intégrant analyse de la forme et du fond.

Concernant ton travail, il me semble que ta démarche est l’exact contraire de celle de Léonard de Vinci. Pour mieux dessiner et peindre les corps, il voulait comprendre ce qui se cache sous la surface, sous la peau. Ses dissections, ses études anatomiques le renseignaient sur comment mieux rendre compte de la mécanique du corps. Son regard était tourné sur la compréhension du fonctionnement du corps-machine.

Tu fais l’inverse. Ce qui t’intéresse, ce n’est pas le corps statique mais la dynamique interne. Ton regard rejoint une vision moderne du fonctionnement du corps. Tout d’abord, le corps est pris dans sa globalité. La conscience, les émotions, l’ensemble de la psyché ne sont pas séparés du corps organique. Les systèmes nerveux sympathiques et parasympathiques communiquent avec les organes. La communication est une énergie qui empruntent des canaux. Énergie électrique créée par la chimie. Le fonctionnement du corps est en somme un ensemble de signaux qui le parcourt. Cela renvoie à l’image du corps dans la médecine chinoise, avec ses méridiens et sa définition de la santé, c’est le rétablissement de l’harmonie entre les énergies qui parcourent le corps.

Tes œuvres sont des images de ce fonctionnement. Des images rêvées, des images « approchées », des images intuitives du corps vu. Un corps transparent qui laisse voir son véritable fonctionnement.

Léonard s’attachait à montrer l’extérieur du corps, toi, tu donnes des images de son fonctionnement interne. Non pas du corps en mouvement, mais des mouvements de l’énergie à l’intérieur du corps.

Shaka.

Donner corps à la matière, dépeindre cette idée abstraite qu’est la circulation ondulatoire, et plus largement, révéler grâce à la représentation d’un système réticulaire l’énergie déployée par la matière.


La Joconde : derniers outrages.

Les street artistes qui peignent la Joconde sur les murs de toutes les villes du monde sont-ils de fervents admirateurs de la Renaissance et de la peinture de Léonard de Vinci ? C’est possible, c’est vraisemblable quoique ce ne soit pas certain. Il n’en demeure pas moins que les représentations de la Joconde ont envahi les univers de l’ensemble des arts mais aussi du commerce et cela au niveau planétaire. Les peintres et en particulier les street artistes se sont emparés de son image pour la détourner, pour le rire et le meilleur, et pour provoquer le chaland. Aussi n’est-il pas inutile de démonter cette mécanique pour mieux en comprendre les rouages.

Bien que l’histoire du tableau soit passionnante, laissons le récit de cette histoire aux historiens de l’art, focalisons notre attention sur celle de ses détournements.

Il va sans dire que nous parlons de La Joconde du Louvre. En effet, il existe plusieurs Joconde. Raphaël dessina en 1504 une Mona Lisa (avec un seul n), ajoutons celle du musée national d’art, d’architecture et de design d’Oslo, celle du musée d’art Walters, celle d’Isleworth, celle du Prado, celle d’Epinal.  N’oublions pas les copies (mais les copies sont-elles bien des copies ?), la Joconde de Thalwil, communément attribuée à Salai, élève et ami de Léonard de Vinci. La Joconde d’Oslo, copie datée de 1525, conservée à la Galerie nationale d’Oslo, signée Bernardino Luini. La Joconde de l’Ermitage, copie du XVIème siècle au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. La Joconde de Baltimore, copie conservée au Walters Art Museum de Baltimore. Ajoutons pour faire bonne mesure, celles conservées au Parlement de la République italienne dans la collection Luchner à Innsbruck en Autriche, au musée de Beaux-Arts de Quimper.

Précisons que nous ne savons pas si le tableau du Louvre est la Joconde peinte par Léonard et attestée par Raphaël. De la même manière, nous ignorons si la Joconde de Salai n’est pas celle qui a été peinte par Léonard.

La Joconde du Louvre.

Bref, la Joconde, par de nombreux aspects, reste un mystère (identité du personnage représenté et du commanditaire, technique du sfumato utilisé par le peintre, signification du décor, signification de l’œuvre etc.) A mon sens, ce ne sont pas ces « mystères » qui expliquent qu’aujourd’hui encore des artistes copient et détournent le tableau. Les « mystères » sont affaires de spécialistes et il est à parier que les millions de personnes qui connaissent l’œuvre ne savent rien de ses « mystères », ou pas grand ’chose. D’aucuns ont gardé l’image du sourire énigmatique d’une jolie patricienne assise. Qui aura remarqué le fauteuil sur lequel la Joconde est assise, la couleur verte de son vêtement, la mantille noire qui lui couvre la tête, son chignon, la balustrade qui la sépare d’un paysage de montagne, le changement chromatique du décor qui passe insensiblement de l’ocre au bleu du ciel, les chemins qui serpentent et mènent nulle part, la position des mains qui font penser que l’original tenait un objet, l’absence de bijoux, le sens des repentirs, etc. En fait, de la complexité de l’œuvre ont été gardés quelques grands traits qui sont reconnus par des centaines de millions d’hommes et de femmes, sur tous les continents et quelque soit leur culture. C’est la définition d’une icône.

Une icône donc, une image qui a agrandi son aire d’extension. D’abord européenne au XIXème siècle, portée par le développement de l’écrit, aujourd’hui planétaire à la faveur de la mondialisation des échanges, du développement des mass médias et d’Internet.

Dans notre pays, des peintres ont créé des variations de la Joconde. Citons les plus connus : Corot, Robert Delaunay et Fernand Léger. D’autres au XXème siècle pour combattre « l’art établi » détournent l’œuvre : Salvador Dali l’affuble de sa moustache en guidon de vélo et Marcel Duchamp titre son détournement « L.H.O.O.Q » (prononcez : elle a chaud au cul). L’heure était alors à la contestation de la peinture « bourgeoise », manifestation de l’oppression de la culture d’une classe sociale sur une autre classe sociale, le prolétariat. La lutte des classes passe également par la critique de la culture dominante. On voit aisément que les variations et les détournements s’inscrivent dans un projet politique révolutionnaire.

Les détournements postérieurs eurent des objectifs fort différents.  Pour certains, il s’agit de provoquer chez le « regardeur » le rire, effet comique provoqué par des ajouts d’accessoires modernes dont le décalage des temporalités crée le bizarre et le rire. Effet comique également en peignant la Joconde à la manière de. Les ressorts du comique sont parfois grossiers voire vulgaires et rien n’a été épargné à notre chère (très chère, voire inestimable) Monna Lisa.

Dans ces « détournements » je vois aussi et surtout une provocation. Peindre sur une même surface la silhouette de Monna Lisa et taguer des graffs, des lettrages, c’est recouvrir un portrait qui obéit aux codes de la peinture de la Renaissance par des éléments appartenant à un autre code, un code qui détruit les fondements de l’ancien. Dit autrement, l’objectif du street artiste n’est pas de mettre en valeur l’œuvre de Léonard mais au contraire de détruire une esthétique surannée.  Une démarche « vandale ». Il ne s’agit pas de faire une jolie fresque mais de « toyer » une icône.

Street art et vandalisme ont partie liée. Pour des raisons qui tiennent à l’histoire de cet art urbain et à une pratique. Un art interdit, parfois toléré. Nombreux sont les artistes qui revendiquent la dimension vandale de leur travail. Ils mettent en avant les conditions de sa production, peindre la nuit, subrepticement, en guettant l’arrivée de la police, dissimuler l’identité de l’artiste sous un blaze, revendiquer le caractère éphémère de l’œuvre, accepter tacitement qu’elle soit toyée ou recouverte. Des règles d’un jeu interdit. Ce mouvement « vandale » s’oppose à la patrimonialisation des œuvres et à leur « conservation » dans des musées. Dans les faits, des artistes font cohabiter des productions vandales et des productions « institutionnelles », comme ils mènent en parallèle un travail dans la rue et à l’atelier.

Comme les détournements de Dali ou de Duchamp, les détournements des street artistes témoignent de leur temps et de leur culture plastique. Au-delà de la recherche de l’insolite et des effets comiques vieux comme le théâtre grec, leurs œuvres parlent de leur rapport à l’art. Non pas un rapport à la peinture de la Renaissance italienne mais de leur rapport avec Monna Lisa l’icône. L’image de Monna Lisa s’est échappée du tableau pour vivre sa propre vie. Elle n’appartient plus au commanditaire de l’œuvre, ni au modèle, ni à Léonard de Vinci. C’est une image schématique réduite comme une tête Jivaro, décontextualisée, déshistoricisée. Une image référence dont les traductions artistiques signent le mouvement sans fin de nos rêves, de nos désillusions, de nos espoirs aussi.


Ruben Carrasco : La revanche du renard.

Le 20 novembre 2021, le mexicain Ruben Carrasco a recouvert d’une fresque blanche sur fond noir la belle fresque colorée de Murmure. Le « regardeur » est d’abord saisi par la modestie des moyens : 100 ml de peinture blanche, deux pinceaux, un sujet, pas de décor, une scène. Nous reviendrons dans un deuxième temps sur cette modestie choisie par l’artiste pour nous interroger sur sa signification, pour l’heure il convient de décrire l’unique scène de la fresque.

 A gauche, un renard de taille gigantesque, regarde avec curiosité un groupe d’hommes minuscules qui tirent un traineau chargé d’un moineau. Il s’agit d’une offrande, d’un cadeau que les Hommes font au renard. La scène rompt avec le réalisme. L’écart de taille entre l’Homme et le renard semble avoir été inversé. Dans un entretien l’artiste donne le référent de sa fresque. Il s’agit de la fable de La Fontaine « Le renard et les raisins ». A dire vrai, le rapport entre la fresque de Carrasco et la fable est tout sauf évident. Quand la signification est obscure, il est bon d’apporter quelque lumière.

Rappelons pour mémoire la fable de La Fontaine : « Certain renard gascon, d’autres disent normand Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille Des raisins mûrs apparemment Et couverts d’une peau vermeille Le Galant en eût fait volontiers un repas. Mais comme il n’y pouvait atteindre : Ils sont trop verts, dit-il et bon pour les goujats. »

Elle reprend, comme d’autres, la fable d’Esope » : « Un renard affamé, voyant des grappes de raisin pendre à une treille, voulut les attraper ; mais ne pouvant y parvenir, il s’éloigna en se disant à lui-même : « C’est du verjus. » Pareillement certains hommes, ne pouvant mener à bien leurs affaires, à cause de leur incapacité, en accusent les circonstances. »

Les situations sont identiques (un renard tente d’attraper des raisons hauts perchés), de même que la morale. Manquent des éléments de contexte qui sont sous-jacents mais tus : Les hommes cultivent la vigne qui est une liane et les raisins sont situés en hauteur ; le renard, animal réputé malin, essaie de se saisir des grappes de raisin dont il est particulièrement friand ; sa petite taille ne lui permet pas de les attraper ; il finit par y renoncer au motif qu’ils ne sont pas mûrs.

La scène d’un renard essayant de manger des raisins devait assurément faire image pour les Grecs de l’antiquité, les Romains et les lecteurs de La Fontaine. De nos jours, cette scène serait improbable. Les vignes dont on fait nos vins sont basses et les maisons dont les murs sont couverts d’une vigne grimpante de moins en moins nombreuses. Quant aux renards, ils sont exterminés car considérés comme « nuisibles ». On peut les chasser toute l’année sans limites. Il ne fait aucun doute que le renard de Carrasco ne renvoie pas au renard de nos campagnes mais au renard de la fable.

Les hommes peints par Carrasco, qui sont absents de la fable de La Fontaine, sont davantage esquissés que peints. L’économie de traits rejoints ici l’économie des moyens. On croirait voir des nomades inuits tirant un traineau. Manifestement, ils vont à Canossa ! La différence de taille entre le renard et les hommes symbolise le rapport de pouvoir. Le maître, c’est le renard. Un maître servi et honoré par des domestiques voire pourquoi pas, des esclaves.

La pauvre humanité offre un bien piètre cadeau à son seigneur et maître : un moineau. Pourquoi un moineau ? Certainement parce que c’est l’oiseau le plus banal de nos villes et de nos campagnes. Le plus banal également par son plumage, gris et marron. Bref, un petit oiseau sans charme.

Nous pouvons maintenant regarder la scène autrement. C’est l’exact opposé de la fable. Le petit renard devient gigantesque. Les hommes qui soumettent le renard au supplice de Tantale, ceux qui ont maîtrisé la vigne, sont soumis à l’animal.

La fresque de Carrasco cache-t-elle une morale ? Le rapport de soumission entre l’homme et l’animal s’est-il inversé ? Je ne le pense pas. Je dirais même que jamais ce rapport n’a été aussi en défaveur de l’animal même si dans certaines sociétés et cela depuis la fin du 19ème siècle émerge l’idée que les animaux sont des êtres sensibles et qu’ils ont des droits. La diminution catastrophique de la biodiversité et l’élevage de masse en sont des illustrations. Quant au renard, souvenons-nous qu’il n’a jamais été chassé pour sa viande mais pour le plaisir et qu’il est l’objet d’une totale éradication.

Je suis davantage enclin à penser que la fresque de Carrasco est un jeu de l’esprit consistant à produire une « fable » qui soit l’inverse de la fable de La Fontaine. Un genre d’ « anti fable », en quelque sorte. Bien sûr, en inversant les rôles, la morale ne vaut pas. Ni celle de la fable ni une autre. Le talent de l’artiste est dans l’invention d’un récit alternatif et la production d’une image simple illustrant une inversion des relations entre l’Homme et l’animal.


Murmure : Apocalypse now !

Le 5 et 6 novembre, Murmure a fait le M.U.R. Oberkampf. Murmure comme « Bruit sourd, confus de voix humaines ; bruit léger d’une personne s’exprimant à mi-voix ou à voix basse » mais également mur/mur(e). En effet, Murmure est un duo de deux street artistes : Paul Ressencourt et Simon Roché.

Le 5 novembre, Murmure a déroulé ses rouleaux de papier, étalé sur le mur la colle et collé, comme les pièces d’un puzzle, leur œuvre en morceaux. Les morceaux peints à l’atelier assemblés, ils ont peint des « retouches » afin de parfaire leur réalisation.

L’œuvre a de quoi surprendre. Elle représente un jeune homme (ou une jeune fille), allongé(e) dans l’herbe haute, reposant sa tête sur ses mains croisées, un sac poubelle noir sur la tête. Une vue de haut, une plongée basse, comme on voudra, centrée sur le haut du corps. Le tee-shirt du personnage est vert, comme l’herbe.

Sans le sac poubelle sur la tête, la scène pourrait être une scène champêtre voire une photo de vacances. Un jeune homme, une jeune femme, se la coule douce, calme, savourant l’odeur de l’herbe et la chaleur d’un soleil d’été. Comme l’objectif du photographe, la scène est centrée sur un sujet unique, « posée » sur un décor fait d’herbes folles. Le camaïeu de l’herbe verte est fondu dans le vert du tee-shirt. L’harmonie colorée renforce la douceur suggérée de la scène des verts clairs et plus denses se mariant avec le rose pâle délicatement ombré de la peau des bras.

Comment ne pas avoir à l’esprit les fameux vers de « L’invitation au voyage » de Baudelaire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté. »  ou ceux de Michel Carré : « Ah! Qu’il est doux de ne rien faire / Quand tout s’agite autour de nous ». Comment ne pas avoir comme réminiscences quelques toiles impressionnistes peintes sur le motif dans lesquelles les personnages baignent dans la lumière ! Reste le sac poubelle qui comme un intrus « gâche » le tableau ! Peint au centre de la fresque, ce fameux sac poubelle, universellement connu, est l’élément perturbateur du récit qui en change radicalement le sens.

Ce n’est évidemment pas un hasard, la fresque de Murmure a été peinte pendant la COP 26. La mise en relation de la chronologie et de l’œuvre éclaire le sens. Le personnage symbole de l’humanité masqué par un sac poubelle symbole de la consommation de masse et de la pollution par les plastiques se retranche des terribles périls qui menacent l’humanité, jouit d’un plaisir égoïste, hors du monde.

L’œuvre de Murmure est donc fondée sur une série d’oppositions. Opposition du noir du sac poubelle et des couleurs chaudes de la scène. Opposition entre une représentation d’un petit bonheur simple et l’apocalypse occultée mais présente. Opposition entre le caractère statique de la scène et l’agitation vibrionnante des conférences internationales. C’est une œuvre politique qui dénonce et accuse.

Si l’œuvre est une parabole, il convient d’être au clair sur l’identité du personnage coupable de son inaction. Est-ce qu’il représente l’opinion publique en général ? Ceux (et ils sont pléthore !) qui ne se « bougent » pas ! Les Etats qui seuls peuvent agir pour limiter le réchauffement climatique, la pollution de l’air et de l’eau, la disparition programmée de la biodiversité, les coupes sombres de la forêt amazonienne ?  Mon interprétation est basée sur les conditions de l’exposition de l’œuvre. Une fresque urbaine peinte dans un quartier qui grouille de vie, une œuvre qui sera vue par des milliers de « regardeurs », ceux qui prennent un pot dans les bars voisins, les badauds, les chalands, bref tout ce petit peuple de Ménilmontant mêlé aux happy few et aux bobos qui s’encanaillent. Ce sont les destinataires du message de l’œuvre. Un message qu’on peut résumer de la manière suivante : on se sort la tête du sac, on se bouge le cul, on passe en mode action pour faire pression sur les décideurs.

Murmure par cette œuvre prolonge le thème de son exposition à la galerie LG à Paris en 2020. Elle était titrée « garb-Age », « garb » comme costume, « garbage » comme ordures. Prolongement aussi de la forme : un sujet central, une quasi absence de décor, un message écologique immédiatement lisible. Sans être dans l’excès du mouvement « Extinction rébellion » qui a l’occasion de la COP 26 a collé des milliers d’affiches annonçant l’apocalypse pour, non pas demain, mais pour aujourd’hui (Apocalypse now, l’horreur est pour demain », « Notre futur est apocalyptique »), Murmure en créant des images fortes aide à la prise de conscience des populations, créant les conditions de l’action militante.

Un art ambitieux au service d’une cause, un art qui ne sacrifie pas la forme au fond.


 Bault ? Comme beau.

Toutes les introductions d’articles portant sur les œuvres d’un artiste commencent de la même manière : des informations biographiques (date et lieu de naissance, études, lieu de résidence etc.) suivies d’une liste plus ou moins longue, c’est selon, de manifestations artistiques auxquelles a participé notre artiste.

Ces informations ont deux fonctions : accréditer le sérieux du rédacteur de l’article et mesurer la notoriété de l’artiste. Sans ignorer les règles qui régissent la rédaction d’articles de presse, je fais volontairement l’impasse sur ces règles non-écrites. Et cela pour au moins deux raisons principales : la première est que la biographie n’explique pas la production d’un artiste et la seconde est que le talent d’un artiste ne se mesure pas. Il n’y a guère d’étalon pour la mesure et la notoriété n’a jamais été un indicateur de l’intérêt artistique d’une œuvre.

Les conditions de production d’une œuvre et son analyse sont seules capables d’éclairer le « regardeur » sur le sens que revêt une œuvre et son intérêt dans le monde des arts et le mouvement des idées.

Ceci dit, en guise d’introduction, entrons dans le vif du sujet.

Je me suis plongé avec délice dans l’œuvre peinte de Léon Bault. L’œuvre est vaste comme un océan. Des travaux d’atelier, des fresques peintes dans la rue, des toiles, des œuvres « en volume ». Quant aux sujets, ils sont légion. Certains y ont vu un bestiaire. Ce qui n’est pas faux sauf que les animaux dessinés ou peints par Bault ne ressemblent en rien aux illustrations naturalistes. Ce sont soit des monstres, soit des chimères. C’est-à-dire, des êtres composites qui empruntent leurs formes au monde des formes animales. A côté des ces drôles d’animaux, il y a des monstres qui sont, à vrai dire, cousins de leurs frères animaux. A côté, des formes humaines. Des têtes avec des yeux, un nez, une bouche, des membres parfois, mais aussi une foultitude de choses qui n’ont rien à voir avec l’humaine nature. A côté, des bateaux, des voitures, des camions, des locomotives. A côté, des fleurs, des feuilles, des plantes qui n’ont qu’un lointain rapport avec le monde végétal.

Bref, Bault peint des animaux qui ressemblent à certains animaux connus de tous, des monstres (un monstre étant une création de l’imaginaire mêlant des éléments disparates), des objets de notre quotidien qui, en fait, n’existent pas, des paysages directement issus de l’imagination fertile de l’artiste.

Dans ce capharnaüm de formes, dans une telle exubérance créative, peut-on trouver des constantes, des éléments récurrents ?

Le plus pertinent me semble-t-il est le refus de la représentation naturaliste du réel.

Même si le regardeur reconnait des formes familières, ces formes tiennent davantage de l’archétype que du portrait. Cela vaut pour les formes « humaines », les formes « animales », mais aussi pour tous les objets. Toutes les représentations sont les fruits de l’imaginaire de Léon Bault. Un imaginaire qui emprunte au réel mais qui l’épure et le transforme au gré de la fantaisie du créateur. Bault n’a pas créé un univers qui aurait une forte cohérence interne. Prenons un exemple : les crocodiles sont cousins et pas frères. Leurs formes diffèrent en fonction des contextes et des aléas de l’imagination. Le monde de Bault n’est pas un monde alternatif.

Autre trait commun aux représentations de Bault, l’absence de profondeur des formes. Les formes dessinées sont en deux dimensions et l’artiste ne recourt pas aux artifices graphiques pour rendre compte du volume (ombres, perspective, succession des plans, couleurs etc.). C’est certainement pour cette raison que les œuvres s’apparentent plutôt à l’illustration qu’à la peinture de chevalet.

Si dans la production de l’artiste nous trouvons des œuvres « isolées », on comprend l’intérêt du peintre pour les effets d’accumulation. Accumulation des détails, surabondance des formes peintes. Le regardeur confronté à ces œuvres perçoit la complexité des formes simples : ces œuvres sont inépuisables du point de vue de leur perception. Il en est de même avec les œuvres nombreuses de l’artiste représentant des files, des rangs, de longues suites de personnages très différents qui souvent s’opposent par leur dessin et leurs couleurs. Le regardeur saisit l’ensemble dans un premier temps avant de « revenir » sur chacun des personnages. Notons que les personnages de ces suites n’entretiennent pas de rapports. Bault ne met pas en scène des personnages ; il aligne des kyrielles de personnages ayant entre eux, non des relations, mais des rapports de formes et de couleurs.

Pas de scène, pas de volume, pas de mouvement.

Du point de vue formel, les points communs entre les œuvres sont nombreux : les formes sont cernées d’un trait noir rappelant la ligne claire de la bande dessinée, les couleurs sont franches et le plus souvent vives et éclatantes. Elles sont peintes en aplats. Le trait dynamique et spontané s’impose au regard.

Comment en regardant les œuvres de Léon Bault ne pas penser au dessin des enfants ?

 Je suppute que l’artiste est sensible à la « naïveté » de ces dessins et que, volontairement, il utilise le vocabulaire graphique du dessin d’enfant et explore les thèmes proches de leurs intérêts. Nous sommes là, je crois, au cœur du projet artistique de l’artiste. Léon Bault créé avec une remarquable maîtrise technique l’univers graphique rêvé des enfants. Certes, les emprunts sont manifestes et nous comprenons la volonté de renvoyer à cet univers mais sa maîtrise technique et sa puissance imaginative transforment ces éléments d’emprunts en une œuvre aboutie.

Bault a développé une très originale identité visuelle. On reconnait une œuvre de l’artiste au premier regard. Il met en œuvre sur la scène du street art un projet artistique d’un intérêt évident avec la modestie de l’artisan qui s’efforce de faire de la belle ouvrage. Une enfance revisitée magnifiquement avec ses monstres et ses merveilles.


Swed Oner commente son portrait de Laurent.

Parler d’une œuvre d’art n’est guère chose facile. La rencontre du regardeur avec l’œuvre est un moment unique ; un moment qui appartient à celui qui regarde et à nulle autre personne. L’émotion suscitée par l’œuvre est d’une telle richesse et d’une telle complexité qu’en rendre compte avec des mots serait trahir l’émotion première. Cette incommunicabilité des affects n’exclut pas à mon sens la dimension de l’analyse. Il s’agit alors d’essayer de comprendre les ressorts secrets de l’œuvre, ressorts qui sont à l’origine de l’émotion originale. Ce que nul n’est contraint de faire. L’extériorité du regardeur par rapport à l’œuvre lui permet de mettre en lumière quelques clés qui aident à comprendre. Emotion et compréhension ne sont pas de la même nature et l’analyse critique d’une œuvre ne peut dans aucun cas remplacer la rencontre d’un sujet avec une œuvre.

Ceci étant, le regard du spectateur n’est pas le regard de l’artiste sur son œuvre. Les mots que posent un artiste sur sa production sont intéressants et doivent être pris en compte dans l’analyse. Reste qu’il n’est pas impératif de faire systématiquement l’analyse des œuvres.

Comme chacun sait que « l’ennui naquit de l’uniformité », c’est la raison pour laquelle, j’ai laissé Violant parler de ses deux fresques Pan et Noé. De la même manière, je souhaite éclairer le portrait peint par Swed Oner par le commentaire qu’il en fit en voix off d’une passionnante vidéo réalisée par Laurence Laux pour le M.U.R. Oberkampf [1]et par le texte qu’il diffusa quelque temps plus tard sur Facebook pour introduire les photographies de son portrait.


[1] https://www.facebook.com/laurence.laux/videos/388435293001285

« Mon nom d’artiste est Swed. Je suis originaire d’Uzès, dans le sud de la France et je suis street artiste. Je réalise des portraits noir et blanc, assez réalistes, des gens que je rencontre et avec lesquels je discute. Je les prends en photo ensuite pour réaliser leur portrait. J’essaie de représenter les personnes dans leur environnement, à savoir, dans leur rue, dans leur ville, dans l’endroit dans lequel je peins en fait.

Il n’y a pas d’objectif particulier à mes peintures, si ce n’est, d’apporter un peu d’estime et de fierté aux personnes que je représente.

Alors j’ai choisi le noir et blanc tout simplement par facilité. Il n’y a pas besoin d’avoir un gros sac. C’est plus facile d’avoir un petit sac à dos avec 6 ou 7 bombes de peinture.

En dehors de ça, j’aime bien l’esthétisme du noir et blanc. Les photos en noir et blanc, le côté un petit peu rétro. C’est aussi pour enlever l’éclat des couleurs sur les vêtements, les couleurs de peau, les couleurs des yeux. Tout le monde est traité de la même manière dans ma peinture.

J’ai choisi de poser un cercle autour des personnages parce que la figure géométrique du cercle, par définition, c’est une figure dont tous les points qui partent du centre sont à égale distance du centre. C’est un symbole d’égalité. »

« Retour sur ma prestation au mur Oberkampf la semaine dernière. Pris par le timing, je n’ai pu me promener qu’une petite heure, la journée de jeudi, dans ce quartier du 10ème arrondissement de Paris. Pas suffisant pour trouver ce que je cherchais.

J’arrive donc vendredi matin, sans aucune idée de qui va être ma muse du jour. Je suis sur le mur tôt pour filer un coup de main à un certain Laurent afin d’apprêter le mur ensemble. En arrivant, il est déjà là, au charbon. On partage un café, une clope et on reprend le rouleau.

Laurent, il s’affaire quand tout le monde dort, quand les terrasses des cafés ne sont pas encore sorties, afin que les artistes puissent venir composer confortablement. Laurent c’est l’homme de l’ombre.

Au fil des discussions, j’apprends qu’il est très investi dans le quartier, notamment au sein du collectif des 3 couronnes, lieu de vie à la fois culturel et d’aide aux plus fragiles.  J’apprends également qu’il fut un temps greenskeeper, jardinier de golf, pour les plus prestigieuses pelouses françaises, d’où lui vient aujourd’hui son amour des plantes.  Laurent tout le monde l’aime, parce qu’il aime tout le monde.

Vous l’aurez compris, il sera ma muse pour ce mur. Après une petite hésitation, il franchit le pas et accepte de me servir de modèle, pour mon plus grand bonheur.

Le reste est écrit dans les photos qui suivent.

Un énorme respect pour toi mon Lolo. Tu es de ces personnes qui cajolent notre humanité, grand merci d’avoir accepté le projet. »


Violant commente sa fresque « Noé ».

Vous savez, cher lecteur, chère lectrice, que je ne porte mon attention que sur les artistes et les œuvres qui m’intéressent. Cela a l’avantage de parer à toute vaine et évitable polémique. J’adore le débat, je hais la polémique. Je choisis mes débatteurs, histoire de faire l’économie d’instants précieux. Ceux qui me restent.

Ceci dit, il n’est guère nécessaire d’être grand clerc pour déduire de mes modestes billets mon admiration et mon respect pour l’œuvre de Violant. Depuis une dizaine d’années, nous entretenons une correspondance centrée sur l’analyse de ses fresques. Une correspondance indispensable pour en comprendre la signification. Car, et cela est singulier, les œuvres de Violant peuvent être regardées à deux niveaux. Un premier niveau qui est le niveau de la narration. Que nous donne à voir l’artiste ? Quelle histoire nous raconte-t-il ? Un second niveau qui interroge le sens de l’œuvre. L’accès au second niveau est un chemin semé d’embuches car aux significations que nous inférons de l’observation de l’œuvre se mêlent des clés de lecture. Et ces clés, seul Violant en a le trousseau. Aussi, la prudence commande d’entamer un dialogue avec l’artiste avant d’oser proposer au lecteur une signification.

Récemment, Violant a eu l’excellente idée de faire précéder la publication des photographies de ses œuvres d’un court texte qui indique quelles ont été les conditions de sa production, son commanditaire, l’explication de ses choix de représentation.

Avec son autorisation, dans un billet récent, j’ai traduit le texte qui introduit sa belle fresque Pan. Suite à cette publication, je lui ai proposé de traduire de nouveau le texte qui commente la production de sa fresque Noé. Il m’a gentiment autorisé et envoyé les photographies qui illustrent ce billet.

« L’endroit où j’ai peint ma fresque Noé est dans l’un de ces petits villages qui sont séparés par une rivière. Quand les habitants de ces deux villages faisaient la fête, ils embarquaient sur les quais de l’armée pour aller en bateau de l’autre côté. De la sorte, la fête se déroulait des deux côtés de la rivière en même temps.

Je devais peindre ma fresque avec un mec plus âgé que moi, un mec qui n’avait aucune expérience pour peindre une fresque de street art. J’ai dû le convaincre de convaincre le conseil d’administration qui a financé le projet de ce que nous pouvions faire sur le spot. Je savais que cela devait être une image populaire mais je ne voulais pas que ce soit une fresque à la guimauve.

Alors, je me suis souvenu de quelque chose qui pouvait convenir et rendre tout le monde heureux. Ce que j’ai peint, ma fresque Noé, était la représentation d’un genre d’énigme populaire. Le challenge consiste à transporter un chou, un loup et un agneau de l’autre côté d’une rivière, un à la fois, dans un ordre donné, afin que le loup ne mange pas l’agneau et que l’agneau ne mange pas le chou. Vous deviez le faire en le moins de trajets possibles car le soleil se couche et il commence à faire nuit et une telle tâche est impossible à effectuer la nuit. Alors, combien de voyages devrez-vous faire et dans quel ordre ?

Bien sûr, j’ai compliqué le problème en décidant que le loup, l’agneau et le loup étaient dans le même bateau et j’ai appelé mon mur « Noé ». Tout cela pour illustrer ma conviction que nous sommes tous dans le même bateau et que nous pouvons tous faire mieux ensemble.

Le crocodile que j’ai peint est à mettre en lien avec un mythe urbain du coin qui a un grand barrage à proximité. Les habitants ont inventé l’histoire d’un crocodile vivant dans son lac de retenue, un crocodile qui s’est échappé d’une maison construite sur le bord du lac. Je crois que cette histoire a été inventée pour décourager les nageurs qui prenait la partie arrière du barrage comme un plongeoir.

Le bracelet peint au poignet de Noé a été emprunté au propriétaire du bar où j’ai bu mon café. »


Têtes de mort.

Confidence pour confidence, je ne suis pas un amoureux des cimetières et, à vrai dire, la mort n’est guère chez moi une préoccupation encore moins une angoisse ni une source d’interrogations religieuses voire métaphysiques. Si depuis des années, bientôt une décennie, j’interroge les représentations de la mort, c’est le fruit du hasard. Une rencontre avec les œuvres d’Éric Lacan, artiste singulier auquel j’ai déjà consacré trois articles[1]. Parmi l’ensemble des représentations de la mort l’une d’entre elles m’a particulièrement intéressé : la tête de mort. Partant des fresques du street art, mon objectif, dans ce billet, est de donner quelques jalons pour expliquer l’histoire d’un symbole.

Les symboles de la mort, en occident, sont pléthore. Un inventaire à la Prévert n’y suffirait pas. Qu’on en juge : la couleur noire, le corbeau charognard de nos campagnes, l’horloge, le cercueil, la fleur fanée, une faux, des épis de blé, des croix etc. Une suite de signes gravitant autour de deux pôles : les aspects les plus matériels du deuil (cercueil, croix, cadavre etc.) et les allusions au temps qui passe (horloge, clepsydre, sablier mais aussi les fleurs)[2]. Diversité donc mais aussi présence forte des têtes de mort. Symboles religieux dans une large mesure laïcisés dont certains ont disparu ou sont tombés dans l’oubli tandis que d’autres connaissent de nos jours une prospérité et de bien curieux développements.

Je prendrais comme exemple un symbole de la mort étonnement présent dans nombre d’œuvres de street art, le crâne, la tête de mort, réétiquetée sous l’influence étatsunienne, « skull ».


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/%C3%A9ric-lacan-l%E2%80%99art-et-la-mort

https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/esth%C3%A9tique-gothique-%C3%A9ric-lacan-le-mur-12-octobre-2017

[2] Les représentations des tulipes dans les vanités hollandaises sont des références à la chute du cours des tulipes aux Pays-Bas au 17ème siècle.

Je viens d’un temps où personne n’aurait eu l’idée blasphématoire de peindre un crâne sur un mur. Les attributs de la mort et ses symboles étaient alors choses religieuses, choses graves, choses sacrées. Plus généralement, dans les familles chrétiennes de la seconde moitié du XXème siècle, un culte domestique était rendu aux ancêtres. D’abord pour des raisons touchant aux fondements de la religion. Les défunts attendaient au purgatoire la pesée des âmes avant d’accéder au paradis ou vouées aux enfers. Des prières leur étaient adressées, des messes dites et ils jouaient un rôle d’intercesseurs auprès de la divinité. Dit autrement, les morts étaient absents certes mais présents dans une autre dimension spirituelle. Dans les foyers, un lieu était dédié à leur culte. Un lieu qui n’est pas sans rappeler les autels domestiques de l’antiquité romaine consacrés aux dieux lares et aux génies. Des photographies des défunts étaient dûment encadrées et placées sur le haut d’une commode ou d’un buffet dans la pièce principale. Le jour des Rameaux on ne manquait pas d’insérer entre la photographie et le verre quelques feuilles de buis bénies par le prêtre. Comme une offrande.

Ce culte des ancêtres quasi universel s’inscrivait dans un contexte qui renforçait sa signification. Dans le même temps, le défunt était au centre d’un rituel dont l’ordre devait se substituer au chaos de sa disparition. Lors de l’agonie, le mourant recevait l’extrême-onction, les derniers sacrements, la porte de la maison du défunt était drapée de noir, les parents et les proches participaient à une veillée funèbre, la mise en bière était régie par des règles, un cortège accompagnait le défunt à l’église où une messe était dite dans le recueillement, le corps du défunt était enterré conformément à l’Evangile[1]. Culte domestique et pratiques sociales étaient l’objet de rituels puissamment ancrés dans les mœurs. C’est à cette mesure qu’il faut apprécier le caractère sacré des attributs de la mort.


[1] L’incinération qui est de nos jours monnaie courante était le fait des Francs-maçons et des libres-penseurs. La parole du christ était littéralement suivie : « Souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière. » 

Le plus curieux est le semblant de justification qu’apportent les street artistes à la peinture du skull. Le plus souvent un lettrage indique qu’il s’agit d’une Vanité, d’un memento mori alors que les œuvres n’en sont pas.

Le nom du genre vient de l’Ecclésiaste, « Vanité des vanités, tout est vanité ». Le genre se constitue comme genre autonome vers 1620, à Leyde, aux Pays-Bas, et se répand tout au long du 17ème siècle en Europe, particulièrement en Flandres et en France. Les riches commanditaires se sont adressés aux meilleurs peintres de leur époque pour peindre des tableaux qui étaient des supports iconiques à la prière et à la méditation. Les objets représentés invitaient à réfléchir sur le caractère fugace de la vie et la vanité du genre humain soumis à la fuite du temps. Ce sont des « objets de dévotion », complétés dans les maisons bourgeoises par d’autres objets de piété : autels, crucifix, portraits du Christ, de la Vierge Marie, des Saints, illustrations d’épisodes des Evangiles et de la Bible etc. Autant d’objets d’un culte domestique.
Il reste du culte domestique des traces dans nos actuelles pratiques sociales mais nombreux sont ceux qui ignorent que parallèlement aux rituels célébrés dans les églises et les chapelles coexistaient depuis les débuts du christianisme des rites religieux pratiqués par les croyants dans le cadre de leur maison, au sein de la famille.

Les significations de la tête de mort ont changé dans l’histoire et selon les sociétés. Ainsi le drapeau noir frappé de la tête de mort des pirates signifiait qu’il ne sera pas fait merci aux prisonniers. Sa fonction est de provoquer la peur. Le plus souvent la tête de mort portée par des soldats affirme leur courage, leur bravoure, leur détermination à se battre jusqu’à ce que mort s’en suive.

Aujourd’hui, la tête de mort a perdu sa signification religieuse et garde un parfum de scandale. Elle est devenue un motif de décoration. Dans la mouvance des provocations des gothiques, elle a envahi la mode. On la voit imprimée sur des carrés de soie siglés, des vêtements, des accessoires de mode, des bijoux.

Que reste-t-il du genre des Vanités de nos jours ? Bien que n’étant pas spécialiste des choses religieuses, je dirais qu’il n’est reste rien. Les Vanités en tant qu’objets de dévotion ont disparu dans le même temps que les cultes domestiques. Les street artistes n’ont conservé du genre que le crâne, ignorant que la Vanité représentait un ensemble d’objets ayant une fonction religieuse. Un crâne le plus souvent symbolisant la mort, des objets symbolisant le passage du temps et dans le même ordre d’idée, des objets éphémères. La Vanité comme objet de dévotion domestique a perdu cette dimension : les « vanités » modernes sont peintes sur des toiles ou sur des murs, offertes aux regards des chalands. Force est de constater que ce contre-sens sur la signification des Vanités illustre la sécularisation de notre culture. La composante chrétienne de notre civilisation s’étiole et les référents religieux ne sont plus compris. J’avoue que le fait de savoir que la Bible de verre que forment les vitraux de la Sainte-Chapelle, bientôt, ne sera plus comprise que par quelques happy few m’interroge. 2000 ans d’une culture religieuse constitutive de notre culture européenne sombrent dans l’oubli.