Jace : Gouzous’story.

Sans le savoir (ou peut-être en le sachant !), vous êtes cher lecteur, chère lectrice, des Gouzous.

Je devine votre anxiété devant cette nouvelle. Rassurez-vous, nous sommes tous des Gouzous. Des Gouzous ignorés des dictionnaires et snobés par les moteurs de recherche. A la question simple en apparence, qu’est-ce qu’un Gouzou ? Les algorithmes googéliens répondent par le mépris, vous n’existez pas et vous êtes un ouzou, un gourou, un zouzou voire un gozo. Les Gouzous existent, je les ai rencontrés[1].

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[1] André Frossard, Fayard

Les Gouzous ont un père (tout comme Tintin, Spirou, comme vous et moi !), Jace. Pourquoi ce nom bizarre de Gouzou ? Il faut le demander à leur créateur, « C’était une expression utilisée par un pote quand on était au lycée pour désigner les gens. » Bref, Un Gouzou, c’est comme vous et moi.

Certes, mais que représente-t-il ? « Le Gouzou » est un peu mon alter ego, déclare Jace, c’est un peu l’alter ego de beaucoup de monde en fait : c’est un humain asexué sans couleur de peau avec ses qualités, ses défauts. Il vagabonde dans les rues depuis 1992, laissant exprimer ses états d’âme. Il est réduit à sa plus simple expression par souci d’abord de rapidité : ces peintures sont en effet réalisées à 85% sans autorisation. Puis je me suis rendu compte que l’absence de visage permettait à tout un chacun de se l’approprier, de s’identifier et de laisser part à son imaginaire. C’est une sorte de miroir de notre société. »

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Et pourquoi ce graphisme singulier ? « Le graphisme est une recette mélangeant plusieurs ingrédients glanés ici et là chez d’autres artistes. Une espèce de gloubi-boulga dans ma tête. ».

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A y regarder de près, et même de plus loin, le Gouzou n’est pas un représentant standard de notre belle humanité. D’abord, il faut aborder les questions délicates, le Gouzou est jaune. Cerné de noir. Selon les situations il est asexué mais pas toujours. Le plus souvent, il ne porte pas de vêtement, sans pour autant être nu. Parfois, il est habillé ; ça dépend des histoires dans lesquels le ci-devant Gouzou est impliqué. Le Gouzou est naïf, farceur et a le sens de l’humour, traits de caractère qui le distingue de ses contemporains les Hommes.

Il est sentimental et n’hésite pas par les moyens appropriés à déclarer sa flamme. Nous ne savons rien de sa vie sexuelle mais il est vrai que ça ne s’étale pas sur les murs !

Est-ce une métaphore ? Il existe une machine à fabriquer les Gouzous (j’invite mes chers lecteurs à faire l’impasse de ce questionnement avec leurs jeunes enfants). Le Gouzou a une déontologie. Ce n’est pas parce que votre identité est réduite à quelques traits que vous n’avez pas de morale !

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Peindre sur les murs des villes des Gouzous est chose utile, comique et coûteuse. Aussi, Jace peint des toiles, représentant des Gouzous, qu’il vend dans des galeries. Il peint également de superbes fresques de grandes dimensions.

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L’observateur suit, par Gouzous interposés, les voyages de l’artiste. Les Gouzous au Havre, Les Gouzous à La Réunion, en Islande, à l’île Maurice, à Paris, à Tchernobyl etc.

Les Gouzous ne naissent pas, comme ça, ex nihilo. Ils sont le résultat de la rencontre d’un environnement et d’une histoire. Les Gouzous ne sont pas comme les tags, les graffs, une manière de marquer son passage : ils racontent une histoire. A l’origine de l’histoire, presque rien : des portes, des fenêtres, des barreaux, un tas de gravats, toutes choses appartenant à l’univers des villes que nous ne voyons pas effacées par leur côté ordinaire qui, soudain, génère un récit avec des personnages, les Gouzous, une symbolique des émotions et du langage. Un récit qui arrache rires et sourires. Ces récits sont comme des aventures d’un héros de bande dessinée. Sauf que l’humour vient de notre perception nouvelle d’éléments banals de notre vie quotidienne.

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Bien peu de street artistes ont à ma connaissance créé sur le modèle des Gouzous de Jace des personnages récurrents. Je pense à leurs cousins les Gugusses de Philippe Hérard, sauf que le rire n’est pas de même nature. Au chat de M. Chat qui comme les Gouzous a parfois des ailes d’anges. Sauf que le chat est unique de sa race. Dans la famille Gouzou, on trouve des hommes et des femmes, des anges aussi. Et une mythologie, la fabrique à Gouzous, l’arbre à Gouzous etc.

En fait, Jace avec légèreté joue avec tout ce qu’il trouve. L’architecture des villes, un « accident » de la nature, des maisons rurales, des paillotes au bord de la mer. Il a créé non pas seulement un dessin, un graphisme, mais une galerie de personnages qui s’amusent de tout et de rien. Pour le meilleur et pour le rire. Pour l’émotion aussi.

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Nadège Dauvergne : une artiste dans la Ville.

C’était un lundi de la fin du mois d’octobre 2014. Baudelaire aurait dit que le ciel pesait comme un couvercle. Nuages gris et noir. Quelques degrés seulement. Du vent. L’eau du canal de l’Ourcq était grise ; un gris pas beau avec du vert sale dedans. Pourtant, ce lundi-là j’avais décidé d’aller photographier les ruines encore fumantes des « douanes » de Pantin. Les anciens entrepôts des douanes, laissés à l’abandon dans l’attente d’une future rénovation, étaient devenus un spot de street art des graffeurs de la Seine Saint Denis et d’ailleurs. Espoirs déçus. Le site était entouré de hautes clôtures métalliques et de panneaux signalant qu’il était placé sous surveillance vidéo. N’écoutant que ma lâcheté, je me bornais à prendre au téléobjectif quelques clichés.

Sur le chemin du retour, suivant les quais, l’ancien chemin de halage, sur un vilain mur en parpaings de Pantin, je vis une affiche qui eut sur moi un curieux effet. D’abord un sentiment d’étrangeté : je vis une patricienne romaine affalée sur un siège sur un mur d’une laideur qu’il partageait avec l’environnement. Tout était raccord : les murs en déshérence, le sol couvert de détritus, le canal, le temps…Tout était moche dans ce coin du 9-3 et ma romaine à la toge blanche, belle comme une statue grecque, éclaboussait de son éclat le jour finissant. Tel un Lucky Luck des banlieues, vite, je dégainai mon appareil photo pour conserver la trace du ravissement avant qu’il ne s’estompe. Après trois clichés, je me suis rapproché de l’affiche m’interrogeant sur le procédé d’impression de cette jolie affiche. Caramba m’écriai-je, l’affiche était une œuvre peinte et signée Nadège Dauvergne !

La rencontre avec les œuvres ressemble aux histoires d’amour. On se souvient de la rencontre, du premier jour (et parfois, souvent, c’est selon, du dernier !). Depuis ma rencontre avec la belle dame, j’ai suivi avec intérêt le travail de Nadège Dauvergne.

Son projet de peindre des portraits de personnages de tableaux du XIXème siècle m’a fasciné. J’y retrouvais un peu d’Ernest Pignon-Ernest. Un peu seulement. L’exécution et les objectifs étaient différents mais j’ai aimé l’effet de contraste entre une peinture académique et pompière et des lieux marqués par l’abandon, les ruines. La préciosité, l’affectation des images, leur classicisme ouvraient le champ des interprétations des spectateurs. D’aucuns devaient voir comme une compensation à la laideur ambiante. Un peu de beauté dans un océan de laideur. D’autres le contraire ; la beauté n’en était pas une. C’était l’image surannée qu’avaient de bons faiseurs pour plaire à la bourgeoisie triomphante du Second Empire.

Cette opposition beauté/laideur a été, me semble-t-il, un temps du projet de Nadège Dauvergne. Mon opinion changea quand je vis, toujours à Pantin, « Le balcon » de Manet. L’artiste n’avait gardé qu’un des trois personnages du célèbre tableau (qui n’a rien de pompier !) et avait collé son affiche peinte sur la fenêtre murée d’une maison en rénovation. La dame semblait être accoudée à l’appui de fenêtre. Un peu comme un trompe-l’œil. Un mélange de réel et de l’imaginaire de l’art. La coïncidence du lieu et du sujet fut poursuivie et devint un élément déterminant dans la relation entre l’œuvre et son environnement.

Dans le même temps, Nadège Dauvergne déclina son projet en insérant des personnages de la peinture « classique » dans des publicités. Ces collages traduisent l’humour de l’artiste et sa critique de la société de consommation et de la publicité.

Dans le cadre, étroit, de ce billet, il n’est guère pertinent de faire l’inventaire de tous les projets artistiques menés à bien par Nadège Dauvergne. Ma rencontre avec son travail et son projet a été déterminante dans l’attention que j’ai portée à sa production. Au-delà des intentions, des lectures de ses œuvres, j’ai été interrogé par l’ambition de sa peinture. Reproduire, même en partie, un tableau en changeant l’échelle avec des bombes aérosols, des brosses et des feutres, c’est-à-dire avec les outils des street artists, n’est pas chose facile. Il ne vous a pas échappé, cher lecteur, que chaque affiche est unique (comme le sont celles d’Ernest Pignon-Ernest) que l’exécution demande du talent et du temps. Beaucoup de temps.

Passons si vous le voulez bien de 2014 à 2019 et des quais du canal de l’Ourcq à la ravissante rue des Cascades à Ménilmontant. Quelques clichés diffusés sur Facebook m’ont titillé les neurones et j’ai décidé la semaine dernière d’y aller voir.

Sur le Mur, sur un fond noir, sont peints de boules de papier froissé. Là aussi, comme ce lundi de 2014, ma surprise n’a eu d’égal que mon admiration ! Surpris par le sujet : des boules de papier dessinées plus que peintes sur un mur. Surpris par l’écart, le grand écart, entre les projets antérieurs et le projet actuel. Des questions, des milliers de questions me vinrent à l’esprit que je décidais, finalement, de limiter à deux à poser à Nadège Dauvergne.

A la première, portant sur la rupture avec son travail ultérieur, voici la réponse qu’avec beaucoup de gentillesse elle m’adressa : « Je montre ici, et pour la première fois, mon travail de dessin présenté d’habitude en galerie. Ce sont des dessins d’observation, exercices classiques et méditatifs sur des sujets souvent simples : cube, œuf, papier froissé, bateau en origami, des petites compositions épurées sur des fonds récupérés, restes d’affiches ou vieux imprimés ayant bien vécu. Ce travail de dessin a toujours existé en parallèle de mon travail de rue et la série des personnages de la peinture classique, replacés en situation dans la rue, sur panneaux publicitaires et sur magazines est un sujet que j’ai épuisé et que je ne reprends que sur demande. Je cherche actuellement comment amener ce travail de dessin dans la rue et l’occasion s’est présentée avec ce mur de tester l’agrandissement de ces dessins habituellement intimistes. »

Ma deuxième question a porté sur le sens de l’œuvre, quelle signification avait pour elle, ces boulettes de papier froissé. Sa réponse apporte une explication du titre : « Les motifs représentent (en effet) des boulettes de papier froissé qui seraient comme jetées au sol. Le titre « projets avortés » évoque tout de suite la situation d’une recherche n’aboutissant sur rien de concluant. On imagine alors ce que pourraient contenir ces boulettes avec l’envie de les déplier et d’en connaître le contenu. C’est alors la situation de l’errance qui devient le sujet, le regard se décale sur ce quelque chose qui se fait malgré tout, sur la résultante de ce qui est considéré comme un échec et mon projet devient alors ces « Projets avortés ». 

A mes deux questions, j’avais deux réponses. Mais celles-ci réveillèrent mes deux neurones endormis. Ma réflexion portait sur le sens de l’œuvre, sens donné par le titre. Je me suis interrogé sur l’actualité de la situation à laquelle l’œuvre fait référence : l’élaboration de projets. Plus prosaïquement, un artiste, mais ce pourrait être « monsieur tout le monde », écrit-il aujourd’hui ses projets sur des feuilles de papier ? Feuilles éventuellement froissées et jetées à la corbeille quand le projet avorte ?

 Je connais des écrivains qui écrivent leurs livres à l’ancienne, avec un stylo à plume. Je connais également des tas de gens réfractaires à l’utilisation de l’ordinateur. Pourtant, force est de constater que la grande majorité de ceux qui élaborent des projets écrits utilise l’informatique et les logiciels de traitement de texte. Une feuille virtuelle qu’on ne froisse pas, qu’on envoie d’un clic dans la corbeille virtuelle.

La fresque est peinte sur le Mur de la Galerue, L’association qui gère le Mur permet à des street artists d’exposer leurs créations et de donner à voir leur talent.

https://www.facebook.com/galeruecascades/

Instagram: galeruecascades



Bisk : L’empire du signe.

Dans un billet précédent, je vous avais invité à me suivre dans un atelier d’artiste, celui du plasticien Bisk. Il pratique la sculpture et la peinture. Conscient de mes limites et de mes lacunes, je souhaite centrer mon billet d’aujourd’hui sur une de ses toiles. Toile que je considère comme emblématique du travail actuel de Bisk.

Elle est de très grand format, environ 4 m2, de forme carrée. Ma première réaction en la voyant éclairée par un doux soleil d’automne a été la surprise. En effet, classiquement, pour décrire un tableau nous distinguons le sujet et le décor. Appliquer ces catégories à la toile en question débouche sur des paradoxes et des apories. En effet, nous pourrions croire cerner le sujet en disant (et nous aurions de bonnes raisons de le faire), que le sujet est le blaze de l’artiste. De la même manière, nous pourrions dire et nous aurions des arguments pour l’affirmer que c’est la toile, appréhendée dans son ensemble, qui est le sujet du tableau. Si l’entièreté de l’œuvre est le sujet de l’œuvre, elle n’a pas de décor. Sauf à considérer que ce qui est peint est une décoration, un décor, et que c’est le décor qui est le sujet.

Je crains que ce soit un débat de pédants et qu’il serait plus juste de reconnaître que les méthodes de description des œuvres et leurs catégories traditionnelles ne valent pas en l’occurrence. L’approche des œuvres non figuratives est nécessairement différente. Mon intérêt a été de comprendre le processus créatif à l’œuvre et, dans un deuxième temps, de proposer une explication.

Il n’y a qu’un seul moyen de savoir comment une toile a été peinte, c’est de questionner son créateur. La réponse de Bisk est singulière. Il commence par peindre un fond à la bombe aérosol qui lui donne un peu de matière et dont le rôle est d’occuper les lacunes entre les graffs. Dans un deuxième temps, il graffe son blaze, n’importe où sur la surface de la toile. Cela n’a guère d’importance. Volontairement, il fait couler la peinture en fonction de son inspiration du moment. Il obtient ainsi des lignes parallèles, les coulures, et des courbes (celles de son blaze). Il peint alors un autre graff de son blaze, proche du premier, et laisse couler l’acrylique de la même manière. Ensuite, ne suivant que son inspiration du moment, il relie les lignes par d’autres traits, prolonge les courbes. Par le dessin, il crée un réseau serré de lignes ; une coulure est traversée par une autre, une courbe reliée à son blaze passe « sous » une autre ou « sur », c’est selon.

Par contiguïté le graphisme se développe sur la toile occupant à terme toute la surface. Les courbes des blazes, les lignes, les traits, sont maillés, comme les fils d’un tricot. Sans être impératives, l’artiste s’impose deux contraintes : utiliser toutes les couleurs, ne pas avoir deux graffs semblables. Les deux peuvent se conjuguer :  des graffs du blaze sont relativement semblables mais à y mieux regarder ils sont différents par la couleur, par l’épaisseur du trait, par des détails qui les distinguent.

Commence alors une autre phase que je qualifierais de « surlignage ». Avec des feutres de différentes épaisseurs, Bisk entoure toutes les formes dessinées, les graffs, les coulures etc. Dans le même temps, qui est un temps d’ornementation, Bisk ajoute une foultitude de détails. Parfois, à l’intérieur d’un graff il dessine plusieurs graffs différents ; parfois, il complète et prolonge des traits.

Cette phase de retour sur l’œuvre qui est en devenir est longue mais interrompue fréquemment. Suivant ses humeurs, ses envies, ses désirs, Bisk prend un feutre et « complète » son travail. Au demeurant, il n’a pas à l’esprit une image finale de sa toile. La toile nait, se construit dans un processus lent de dessin et de complexification croissante. Autant dire que Bisk ne peut dire si son tableau est terminé ou en cours d’élaboration. En changeant l’échelle des graphismes, les solutions sont infinies.

Comme on peut le supputer, les toiles de Bisk n’ont pas de titre. Titrer une œuvre, c’est imposer une lecture et le plus souvent donner des éléments de description. La toile de Bisk n’a pas de sujet et échappe à une description traditionnelle. Les mots seraient dans ce cas superfétatoires. Reste à savoir si, par rapport, à son créateur, elle fait sens.

Ce que Bisk nous donne à voir est déjà un résultat. Résultat de plusieurs décennies de peinture dans la rue, une pratique dominée par le tag et le graff. J’ai été passionné par les variantes de son blaze qu’il a, devant moi, en quelques minutes, dessinées. J’ai alors compris que l’écriture de son blaze, son lettrage, n’était pas un logo définitif le représentant, mais bien davantage un processus en constante évolution graphique. Le choix de son blaze a certainement à voir avec le fameux « Bisque, bisque, bisque rage ! », certainement mais pas assurément. Les quatre lettres et la forme des lettres enchaînées ont contribué à ce choix. Mais si le blaze est défini comme le substitut du nom, le graphisme des lettres ne l’est pas. Au lieu de réitérer toujours le même lettrage de son blaze, Bisk s’ingénie à en varier à l’envi les formes.

Son rapport à la calligraphie de son blaze est à l’opposé de celles des autres graffeurs. Le plus souvent, ils veulent que leur blaze soit reconnu. Pour cela, la reproduction à « presque l’identique » est nécessaire, même si l’identification des lettres est quasi impossible, les happy few reconnaissent globalement la forme. Bisk se moque comme de l’an 40 qu’on reconnaisse les lettres de son blaze. Les variantes, les fioritures, sont une affaire personnelle qui ne regarde pas les autres.

Quand on visite son atelier, on est surpris de voir des graffs de son blaze partout. Sur les murs des nombreuses pièces, dans les couloirs, mais aussi dans les espaces de rangement, dans les dépendances etc. Des dizaines de graffs tous différents dans des endroits où ils peuvent être vus mais aussi dans des endroits où ils ne le sont pas (au grenier, à la cave). Partout des graffs, de toutes les formes, de toutes les couleurs. Ces graffs ne sont pas destinés, cela est évident, à être donnés à voir. J’ai le sentiment que les surfaces, toutes les surfaces des milliers de mètres carrés de l’atelier, sont des supports à l’exercice. Il s’agit non de reproduire son graff mais de créer une forme nouvelle de plus.

Le graff de Bisk n’est pas le marqueur d’un territoire ou une expression figée de son identité d’artiste, c’est une forme jamais aboutie à visée esthétique qui est étroitement liée à une identité en devenir. J’y vois comme une allégorie d’un jeune homme qui termine sa mue pour devenir un artiste.

Certes Bisk connaît les toiles de Jonone, mais il affirme que ça n’a eu aucune incidence sur son travail. Je le crois volontiers. La réitération « à l’infini » de son blaze croise une histoire personnelle, une relation d’une grande profondeur, avec l’image qu’il a de lui-même. D’aucuns seraient tentés d’analyser les méandres de sa pensée et de sonder ses reins et son cœur. Je m’en garderais bien. Je fais simplement le constat que la calligraphie de son blaze joue un rôle central non seulement dans l’œuvre de Bisk mais également dans sa vie intérieure.

Si les dimensions de ses toiles sont importantes, c’est que Bisk a besoin d’une énorme accumulation de formes. Le moteur de ses variantes graphiques est la beauté de la forme ; une recherche jamais terminée de la perfection. Les toiles de Bisk témoignent à la fois d’un parcours et d’un idéal plastique. Avec 7 notes on a composé des symphonies. Avec 4 lettres, Bisk le « writer » cherche la beauté comme l’idéal platonicien.

Toutes les photographies sont de l’auteur de l’article.

Visite d’exposition : « Origines », galerie Au Médicis, Paris.

Sous le titre générique « Origines », Lysok Dangy a eu l’heureuse idée de présenter du 24 au 29 septembre 2019 les nouvelles œuvres de quatre artistes aux imaginaires et aux univers graphiques fort différents. Trois viennent de la scène parisienne du graffiti, Lask, I.K.TWE et MTO et Bouelle dont les productions sont fascinantes et inclassables.

Samedi 29 septembre, le jour du finissage de l’exposition, le soleil de Paris nous rejouait un air de canicule estivale, la galerie Au Médicis située en face du jardin du Luxembourg était une belle occasion de voir et admirer les productions récentes de trois artistes connus et de découvrir l’œuvre singulière du plasticien Bouelle.

Vitrine de la galerie Au Médicis décorée par Lask.
Une partie des œuvres exposées.

I.K.TWE exposait quatre pastels de grand format. Ils déclinaient un thème classique : la violence. Avec des pastels aux couleurs vives appliqués en larges aplats cernés par de forts traits peints à l’encre de Chine, des scènes dynamiques montraient des hommes jeunes dans un combat inégal, frappés, matraqués, par des guerriers sans visage. Des guerriers revêtus d’armures, casqués, en nombre, frappaient et frappaient encore. Ce n’était pas une guerre, pas un combat, mais plutôt l’illustration d’un lynchage légal. Les scènes sont décontextualisées, ce qui ouvre les interprétations. Le trait d’I.K. épais et noir s’opposent au chromatisme des couleurs primaires. Trait et couleurs traduisent mouvement et violence. I.K. TWE rompt avec la tradition du pastel. Les teintes ne sont guère « pastels » et leur utilisation s’apparente aux glacis et aplats des peintres de chevalet.

Deux pastels d’I.K. TWE

Lask nous donne à voir deux aspects fort différents de son travail d’atelier. Une peinture abstraite et des dessins. Ce sont ses toiles qui ont donné à l’exposition son titre. Lask dont on connait le talent à peindre des portraits revient à l’origine de sa peinture : le mouvement et la couleur. Le mouvement de la bombe aérosol est celui du bras et celui du corps tout entier, tout comme l’épaisseur du jet de peinture dépend de la pression exercée sur la buse. Les couleurs sont une alternance subtile entre harmonie et contraste. Il est aisé de voir dans les toiles abstraites de Lask le mouvement du graffeur s’affrontant au mur et s’efforçant de traduire par la peinture ses émotions.

Lask
Lask

Les dessins de Lask, exécutés le plus souvent à l’encre de Chine et avec du café, sont de petites merveilles. Elles font référence à l’imaginaire de l’artiste, un imaginaire peuplé par les figures de la culture hip-hop et aussi, et cela est émouvant, par ses origines. Des dessins remarquables par la précision et la finesse de l’exécution. Lask est décidément un grand dessinateur, expert dans l’art de saisir une ressemblance et de faire une caricature.

MTO présentait une seule œuvre, mais quelle œuvre ! Un portrait de grande dimension peinte à la bombe acrylique sur un textile épais, un portrait superbe de Johnny Depp. Une image inhabituelle de Johnny Depp, en extérieur, chapeau de soleil sur la tête et chaussé de lunettes orange. L’ombre du chapeau ajoute au mystère de la star iconique tenant entre ses lèvres une cigarette trop longue pour être vraie ! Un Johnny Depp dans un décor improbable, presque caché des regards.

MTO

Photographe de talent, plasticien, Bouelle est tout cela et plus encore. Les productions exposées ont des points communs, la photographie et le montage. Au sous-sol de la galerie, il explore les relations entre reproduction du réel et perturbation de l’ordre naturel par le montage de photographies découpées. J’ai été particulièrement sensible à ses « ailes ». Bouelle est fasciné par la beauté des oiseaux et il trouve dans le dessin de l’aile déployée d’un oiseau un parfait exemple de beauté. Il me fit remarquer, j’avoue ma crasse ignorance, que chaque plume a une place définie et une fonction particulière et que formes et couleurs sont toutes différentes. Bouelle semble reproduire une aile d’une espèce d’oiseau et pour représenter chaque plume notre homme est allé dans des boutiques de marchands de chaussures afin de photographier des milliers de chaussures ayant des formes et des couleurs différentes. Les photographies mises au format sont découpées et deviennent autant de plumes d’oiseaux. Les centaines d’images de souliers collées sur un support forment une aile.

Les ailes de Bouelle sont tout d’abord belles, magnifiques serait le mot juste, et surtout elles sont troublantes. En effet, de loin, le spectateur voit des ailes et donc des plumes. En se rapprochant des collages, ils découvrent des collections de chaussures. Elles semblent semblables ; elles sont toutes différentes.

Un superbe jeu des apparences, un travail de bénédictin qui sait se faire oublier. Des ailes qui illustrent par l’exemple que toute la beauté du monde est dans l’aile d’un oiseau. Beauté seulement révélée par l’œil de l’artiste. Bouelle nous aide à contempler la beauté du monde.

Bouelle
Bouelle
Bouelle
Bouelle

Bouelle devant une de ses ailes.

Les photographies sont de l’auteur. Contact: Lysok Dangy

lysok.dangy@la-panamericaine.com


Jana et JS tombent le masque.

Dans le petit monde du street art, les pochoirs de Jana et JS étonnent et détonnent. Etonnent par leur maîtrise technique. Détonnent par leurs sujets.

Dans deux billets précédents [1], j’avais dit mon intérêt, que dis-je mon intérêt, ma profonde sympathie pour la famille virtuelle qu’ils peignaient sur nos murs et sur leurs toiles.

Bien souvent, nos deux artistes cachaient leurs visages derrière leur appareil photo car nos pochoiristes sont d’abord photographes. Ils prenaient de nous, chalands et badauds, des clichés, des images et nous les regardions en train de nous regarder.

Un jeu de miroir, une mise en abime, qui renvoyaient aussi au cœur de leur projet artistique : des artistes, des photographes, procèdent à des arrêts sur image, à des instantanés, pour nous dévoiler leur vie de famille.


[1] http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/jana-et-js-un-album-photo

http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/jana-js-et-un-appareil-photo

 Jana et JS étaient en quelque sorte les sujets de leurs regards croisés. Nous découvrions alors JS, l’homme du couple à la scène et à la ville, Jana, la femme. Et d’autres personnages qu’avec le temps nous avons vu grandir. Leur fille peut-être, blonde et jolie. Les personnages dissimulaient leur identité. Les angles de « prises de vue » sont révélateurs : des ¾ arrière, de dos, les visages cachés. Spectateurs, nous pénétrions dans l’intimité d’une famille, somme toute ben ordinaire, papa, maman, les gosses, la maison, les balades dans la nature, les vacances peut-être. Une centration sur la peinture des personnages, une harmonie douce des couleurs. Un monde d’amour et d’harmonie, dans tous les sens du terme.

 Les éléments de décor étaient peu nombreux. Souvent une représentation de grands immeubles modernes d’habitation comme on en voit dans tous les pays d’Asie. Parfois, quelques vues de la maison, quelques éléments de contexte (par exemple : intérieur, extérieur). Le rapport des surfaces est éloquent : ce sont les personnages, voire les personnes, qui sont au centre (parfois même au centre géométrique des œuvres) des représentations.

Nous voyons, non pas une galerie de personnages (comme par exemple, les beaux portraits de C 215) mais nous retrouvons d’œuvre en œuvre des personnages récurrents dont nous savons que ce sont des représentations des artistes eux-mêmes.

C’est ce trait particulier qui m’avait amené à titrer un des deux articles dédiés au couple, « un album de famille ». Un album avec des photos traduites en œuvres peintes. Un album dont le classement des clichés est chronologique. Ainsi, nous avons vu les personnages changer, grandir les enfants, vieillir les parents, le chat etc. Un album de famille dont les pages sont feuilletées avec distance pour préserver l’intimité. Les postures, les scènes sont tendres et douces comme les couleurs de la palette. Nul voyeurisme, nul exhibitionnisme, nulle provocation, de la retenue. De la pudeur. Des images d’un bonheur simple offert en partage.

Avec le temps (tout s’en va, je sais !), apparaissent les traits du visage dans un jeu passionnant de « je montre, je cache ». Après cette phase de transition, les identités se révèlent.

 Nous avions des hypothèses sur qui était qui, là des artistes se montrent, eux et ceux qu’ils aiment. Les masques tombent.

 Certes les happy few connaissaient leur histoire mais le jeu des apparences prend fin. Explicitement, « aux yeux de la ville et du monde », Jana et JS se représentent tels qu’ils sont (plus précisément, ils donnent d’eux une image qu’ils pensent être la leur). Les personnages ont changé, la gamine est maintenant une belle jeune fille, mais les scènes sont relativement semblables : des portraits, des postures mettant en valeur la beauté des corps, des saynètes à plusieurs personnages.

C’est sans doute paradoxal de mettre en scène dans l’espace public l’intimité d’une famille. Choisir un sujet, un cliché pour peindre un pochoir c’est s’exposer, se donner à voir, dévoiler ce qui d’ordinaire échappe aux regards des autres et à la représentation artistique pourrait-on penser. Trop vite dit. Une longue tradition représente les « travaux et les jours », la vie de famille. Ce qui est nouveau, c’est la représentation de l’intime dans un lieu qui est son contraire, la rue. Nouveau et intéressant également, cette relation entre « celui qui voit » et la succession dans le temps des œuvres. Spectateurs, nous sommes associés à ces images d’une vie douce et tranquille, dominée par la force des liens entre les personnages.

Le projet artistique de Jana et JS est à la fois la condition et l’expression de leur bonheur. Ils sont eux-mêmes la matière de leur œuvre photographique et peinte.

FD crew, le mur Karcher, un comic strip.

L’association Art Azoï qui gère plusieurs « murs » dans le 20e arrondissement de Paris a donné carte blanche aux 6 artistes du crew FD : Alfe, Fume2, Panzer, Peter, Redulk et Tipol. Le crew nous propose, peint sur le mur Karcher, un strip.  Bonne occasion de pointer les rapports qu’entretiennent bande dessinée et street art.

Le mur Karcher sépare le square du même nom de la rue des Pyrénées. Il présente un profil particulier : il est long (à vue de nez plus de 40 m) et sa hauteur varie entre, à un bout, 50 cm, à plus de 2 m, à l’autre extrémité. Sa longueur a été utilisée par le crew pour peindre une bande dessinée. Nous voyons de petits personnages en train de peindre le mur.

Les personnages sont connus de tous. Ce sont les Peanuts, également connus sous le nom de Snoopy et les Peanuts ou simplement Snoopy. Le comic strip a été écrit et dessiné quotidiennement par l’américain Charles M. Schulz, d’octobre 1951 jusqu’à sa mort, en février 2000, soit un total de 17 897 strips ! Le strip est littéralement une bande dessinée. Plus précisément, une série courte de cases, proposant au lecteur un gag. Deux traits ont fait le succès mondial des Peanuts : le « running gag », le comique de répétition poussé à la limite et la riche galerie de personnages [1]ayant chacun une personnalité, des accessoires récurrents et des obsessions constantes. Elles réapparaissent dès l’entrée en scène des personnages, renforçant le comique de répétition des gags.

Schulz n’aurait pas renié le strip de FD crew. Les cases caractéristiques de la bande dessinée ont été certes supprimées mais la composition de la fresque renvoie précisément à la BD originale, à la différence que le strip peut se lire dans les deux sens, de droite à gauche et de gauche à droite. Six saynètes structurent le strip. On y retrouve les Peanuts qui peignent le mur. Ils utilisent les outils des street artists : bombe aérosol, rouleau, pinceau. La peinture coule, les « œuvres » tiennent plus du barbouillage que de l’art. Normal, ce sont de jeunes enfants qui peignent et leurs « peintures », comme ils disent,  sont celles de jeunes enfants.

Entre les six « tableaux », différents mais illustrant la même maladresse, nous voyons ce que les personnages ont déjà peint. C’est de la même eau ! Un désastre !

Le comique vient de la répétition des six scènes : des personnages différents font à peu près la même chose et obtiennent les mêmes résultats, résultats s’étalant sur plusieurs dizaines de mètres linéaires. Non seulement, ils peignent des gribouillis, mais le font en abondance apparemment satisfaits du résultat quoique deux personnages ayant un statut de témoin jettent sur l’artiste en pleine création un regard réprobateur. L’importance de la surface couverte par les « œuvres » des Peanuts est, en soi, un gag.

Je crains que certains passants ne possédant pas les codes du strip des Peanuts aient mal interprété le mur du crew. Ils ont pris les gribouillis au premier degré croyant que les artistes du crew avaient fait « n’importe quoi ». Bien sûr, ils n’ont pas trouvé ça drôle ! Il est vrai que Charlie Brown et son inénarrable chien Snoopy sont absents et que les autres personnages ne sont connus que des initiés. Il est vrai également que l’ensemble des personnages connu de tous les enfants des pays anglosaxons est immédiatement reconnu et identifié par ses traits distinctifs. En ce qui concerne la France, c’est certainement beaucoup moins vrai. Quelques personnages sont fameux (Snoopy, Charlie Brown etc.), et des milliers de produits dérivés les représentent. Les autres personnages n’apparaissent qu’épisodiquement dans les bandes dessinées et leur identification est moins immédiate. Le « running gag » est également dans la référence du strip avec d’autres strips du corpus.

Non seulement nous voyons six échecs peints sur le mur, mais ces échecs à répétition font écho à une foultitude d’autres échecs des Peanuts. Nous sommes là au cœur de la mythologie des Peanuts, ces antihéros qui loupent tout ! Cela n’est pas sans évoquer nombre d’antihéros du cinéma burlesque américain (Laurel et Hardy notamment, Buster Keaton etc.)

Le strip du mur Karcher est un exemple des correspondances entre l’univers des bandes dessinées et le street art. Les street artists en reproduisent les héros, les super- héros à satiété. Les emprunts sont déclinés dans de nombreux pays, pays partageant la même culture. Il en est tout autrement dans les pays dont la politique refuse le modèle « occidental » et ceux qui rejettent violemment les icônes étatsuniennes. Non seulement nous retrouvons dans le street art des personnages échappés des BD mais le connaisseur y décèlera l’influence de tel ou tel grand dessinateur de comics et de mangas (cf. les dessinateurs « historiques » de la Marvel et de DC Comics).  Raconter les histoires parallèles de la BD et du street art serait une bonne idée de livre ! Avis aux amateurs !

Un autre intérêt du strip de FD crew,  c’est le rapport entre le street art et l’humour. Les œuvres drôles sont relativement rares ; elles le sont parfois à leur corps défendant ! Elles utilisent davantage le deuxième degré, l’ironie, la caricature etc. Difficile d’être pris « au sérieux » avec une œuvre drôle ! Alors on fait dans la « déco », la fresque à message, la belle ouvrage !

Seul un long mur permettait non un récit linéaire mais une suite de saynètes répétitives, suffisamment répétées pour être drôles. Saluons l’intelligence du projet et son caractère exceptionnel. Merci aux artistes de nous offrir, le temps de parcourir 40 mètres, un moment de plaisir. Un sourire serait leur récompense.


[1] Pig-pen, Linus van Pelt, Woodstock, Lucy von Pelt, Snoopy, Charlie Brown, little red Haired girl, Marie Johnson, Peppermint Patty, Sally Brown.

Itvan Kebadian, censuré dans la rue, encensé en galerie.

Itvan Kabadian peint dans la rue. Depuis longtemps. Depuis plus de 20 ans avec le crew TWE dont il est un des deux fondateurs. Le graffiti du crew, assurément, a marqué l’histoire de la culture hip-hop et celle du street art en France. Avec les membres du crew, il a peint de superbes fresques sur les murs des villes. Intramuros, à Paris, Nice, Bayonne et tant d’autres. Et tant d’autres banlieues. Et même sur les murs en déshérence de nos voisins européens.

Depuis 2018, Itvan Kebadian peint en collaboration d’autres graffeurs des scènes de tumulte, d’émeutes, d’insurrection, de révolte entre forces de répression et jeunes gens mécontents de l’héritage laissés par leurs ainés. Une société dominée par la recherche du profit, l’accroissement des inégalités, les guerres qui traduisent le choc des impérialismes, l’exacerbation des nationalismes…Bref, un monde qui ne tourne pas rond et qu’il faut changer.

Black Lines, rue d’Aubervilliers, oeuvre censurée. Photo : Richard Tassart.

Sur des murs autorisés ou sur des murs sur lesquels la peinture est tolérée, Itvan K. à la bombe aérosol peint en noir sur fond blanc « la lutte finale », la tragédie toujours renouvelée du Bien contre le Mal. Ses guerriers de l’Apocalypse, gardiens du Vieux Monde, n’ont pas de visage, pas d’âge, pas de patrie non plus. Ses « insurgés », de la même manière, sont des hommes sans visage, des symboles d’hommes et de femmes qui refusent d’abdiquer devant les forces qui les écrasent et se battent pour la justice et un monde meilleur.

Black Lines, Aubervilliers, oeuvre censurée. Photo : Florence Daubel.

Le thème est dans l’histoire de la peinture ancien, aussi vieux que la revendication des Hommes à la dignité. Seules les armes ont changé, les costumes. L’environnement urbain remplace les « champs de bataille ». Pourtant, c’est dans cette tradition que s’inscrit l’œuvre « dans la rue » d’Itvan Kebadian.

Black Lines, Aubervilliers, oeuvre censurée. Photo : Richard Tassart.

Ses fresques « politiques » depuis 2018 sont l’objet d’une censure quasi systématique. Les fresques de la pointe Poulmarc’h à Paris censurées la peinture à peine sèche. Comme celles de la rue Noguères. Comme celles des Black Lines de la rue d’Aubervilliers. Comme celles de la rue de La fontaine au Roi. Comme celles d’Hiver Jaune.  Par 8 fois, les fresques d’Itvan K. ont été recouvertes. A l’initiative des mairies d’arrondissement souvent. Plus récemment sur réquisition du préfet de police de Paris. Les services de la propreté de Paris « nettoient » les œuvres, les recouvrant d’une épaisse peinture gris anthracite. Grise comme l’asphalte des trottoirs et des rues. Il s’agit de faire disparaître les œuvres. Gris sur gris.

Dans la même temporalité, les œuvres d’atelier d’Itvan Kebadian, ses dessins, ses pastels, ses toiles, [1]suscitent la curiosité des amateurs d’art qui en font l’acquisition, complétant leurs collections.

Pourtant « travail dans la rue » et « travail d’atelier » ont des points communs. Les thèmes sont souvent les mêmes, les sujets voisins. L’artiste poursuit sur des supports « nomades » sa réflexion avec les mêmes outils. Pas de rupture, ni dans la forme ni dans le fond.

D’où une question qui me taraude. Pourquoi les œuvres « dans la rue » sont-elles détruites alors que celles d’atelier sont des « œuvres d’art » s’inscrivant dans le négoce de l’art urbain contemporain ?

Recouvrir une œuvre peinte sur un mur c’est la faire, à proprement parler, disparaître du paysage de la Ville. Rien ne subsiste. Aucune trace. L’œuvre est niée dans son statut d’œuvre d’art. La détruire signifie ne lui donner aucune valeur plastique. Elle ne « vaut » rien. Il est donc légitime, non de la cacher, mais de la supprimer. La destruction des œuvres d’art, de tout temps, ont toujours suscité l’indignation. Les exemples sont légion.

Si les fresques sont « effacées » c’est quelles ne sont pas reconnues comme des œuvres d’art. Elles ont un statut de « saletés » que les tenants de l’ordre doivent nettoyer.

Dans le même temps, les problématiques contemporaines tournent autour de la conservation des œuvres d’art urbain, de leur conservation dans des musées, de leur patrimonialisation.  Depuis plusieurs années des municipalités en France et ailleurs ont compris tout l’intérêt qu’elles pouvaient tirer du street art. Des circuits de visites touristiques attirent un public toujours plus important. Dès la fin de cette année, le 13e arrondissement de Paris comptera plus de 30 murs peints, faisant de l’arrondissement le plus grand musée en plein air du monde du muralisme. A Paris, des murals sont rénovés. Paris, comme Londres, Berlin, Barcelone, Lisbonne, New-York sont d’ores et déjà, grâce aux œuvres de street art, des destinations touristiques.

La vérité est plus triviale. Les œuvres d’Itvan Kebadian sont toujours des œuvres d’art, quel que soit le support. La censure qui s’exerce à son endroit est politique, bêtement politique. Comme on embastillait les rédacteurs des libelles accrochés sur les portes pendant l’Ancien Régime, on détruit à tout jamais des œuvres qui témoignent d’une réflexion profonde sur les forces qui traversent nos sociétés.

J’ai le sentiment que les puissants qui censurent l’art, savent que les fresques sont des œuvres d’art peintes par des artistes et, qu’en toute connaissance de cause, pour des raisons qui ressortissent de l’idéologie, ils détruisent des images croyant tuer des idées.


Black Lines, Poterne des Peupliers, oeuvre censurée. Photo : Florence Daubel.

[1] Itvan Kebadian exposera du 18 avril au 20 juin 2019 à la galerie Dominique Fiat, 16 rue des Coutures Saint-Gervais

75003 Paris

info@dominiquefiat.com

+ 33 (0)1 40 29 98 80

http://www.dominiquefiat.com

13 Bis, « La vague ». Voir le désir de l’autre.

Les formes du street art ne cessent de se multiplier à un point tel que le langage doit inventer des mots nouveaux pour les nommer. Les « muralistes » ne sont pas des peintres en bâtiment mais des peintres de « murals » ; les pochoiristes ne sont pas des fabricants de pochoirs mais des artistes qui découpent leurs pochoirs et créent des fresques ; les fresquistes ne sont pas des peintres d’intérieur ; les graffeurs sont des « personnes qui réalisent des graffs » ; les graffiteurs « des personnes qui s’expriment par le graffiti » etc. Et ceux qui collent des « affiches », des collagistes !

Pas simple ! Les « affiches » des collagistes ne sont pas des affiches et les collagistes ne se bornent pas à coller des affiches dans le métro ou ailleurs. Je ne vais pas vous laisser, chers lecteurs, brouter davantage les amers pâturages de l’erreur. Rien de mieux pour y voir clair dans le petit monde des collagistes (qui ne sont pas non plus des affichistes !) que prendre un exemple. Exemple d’une œuvre collée et de son auteur 13 Bis.

La semaine dernière 13 Bis a collé au carrefour des rues des Solitaires et de la rue de La Villette dans le 19e arrondissement de Paris un collage de grandes dimensions titré « La vague ». Attentif au travail de 13 Bis depuis plusieurs années (j’avais écrit un billet sur son collage de l’église St Merry en son temps), j’ai tenu à rencontrer l’artiste et à aller, toute séance tenante, avant que l’œuvre subisse les derniers outrages, ceux du temps et des toyeurs de toutes natures, prendre des photographies, seul moyen de donner aux œuvres de la rue une relative durée.

Le collage est en noir et blanc et se détache de la couleur du mur, un « beau » mur marron, écaillé, vieux, presque lisse…Un rêve de mur pour les collagistes ! Il représente une scène, disons nautique, voire aquatique, ou plutôt maritime. Une superbe femme à la beauté grecque surgit des flots tempétueux devant un marin allongé dans une barque bien frêle dans ces eaux déchaînées.

L’émergence de la femme provoque des embruns qui encadrent son buste. Vêtue d’une robe à l’antique, elle laisse voir son sein. Le marin semble saisi de stupeur et regarde la créature sortie des flots alors que la Belle regarde …ailleurs !

« Celui qui voit » est tout d’abord interpellé par les différences d’échelles entre « la femme sortie des eaux » et le marin et sa barque. Le rapport de taille concourt à donner à la scène un aspect fantastique ou merveilleux, comme on voudra. La facture du collage est singulière ; la barque, la mer démontée, le marin semblent être une reproduction d’une gravure ancienne, à la mode Gustave Doré alors que le buste de femme n’est pas du même « grain » ni de la même densité de gris. Malgré ces différences de tons et de facture, la scène est d’une grande cohérence formelle.

Confronté à l’œuvre deux questions s’imposaient à moi : comment s’est fait ? Quelle est la signification de « La vague » ? Ma rencontre avec 13 Bis a apporté des réponses à la première question. L’artiste, car il s’agit bien de cela, est parti de deux images : la première est une photographie en noir et blanc d’un tableau certainement du 18e siècle représentant une femme « ravie » par un centaure, la seconde image est une reproduction d’une gravure ancienne. Avec des moyens, somme toute, artisanaux (un ordinateur, une imprimante) l’artiste avec la souris détoure les parties qui l’intéressent pour les « coller » informatiquement parlant. Pour certaines œuvres le découpage se fait avec une paire de ciseaux. Des embruns de la gravure ont été « récupérés » par encadrer le buste de la naïade. Embruns et flots cernent la composition.

Quant au sens de l’œuvre, ce n’est pas à l’artiste de l’imposer mais à « celui qui voit » de le construire. Le titre donné par 13 Bis, la vague, met l’accent sur le sujet principal, la femme qui semble surgir des flots. Revenons à cette femme. Le tableau original le montre « ravie », dans le sens de « capturée » par un centaure. Une femme « ravie » pour être « honorée » (sic) par une créature mi-homme, mi-cheval. Genre « enlèvement des Sabines ». L’histoire de la peinture nous donne maints exemples de scènes érotiques plus ou moins bien dissimulées sous des aspects de scènes mythologiques, voire religieuses ou bibliques. Les mœurs du temps dans leur condamnation de tout ce qui relevait de la sexualité ne permettaient pas aux artistes de représenter la nudité comme le fit, au grand dam des bien-pensants, « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet. Il fallait pour répondre à la double injonction, montrer la nudité, se conformer à la morale, user de subterfuges dont personne n’était dupe au demeurant. La nudité, des hommes et des femmes et des enfants devait se draper dans les habits sérieux de l’antiquité ou du religieux. Les scènes érotiques étaient « réécrites » pour être conformes aux « bonnes mœurs », éviter la censure, et même le procès ! Les morts de Cléopâtre sont à cet égard instructives. Le nombre de peintres ayant peint la mort de Cléopâtre au 17e siècle par exemple est impressionnant. La pharaonne est peinte nue mollement allongée sur une méridienne et la cambrure de ses reins, les traits de son visage disent tout de sa souffrance ! Mon œil ! Enlevons le petit serpent (quoique !) et nous voyons une œuvre de commande qu’on peut accrocher dans son salon. Tout cela est de l’artifice. Mais un artifice convenu qui ne trompait personne. Ainsi, les scènes pseudos mythologiques représentant les amours terrestres des dieux étaient « décodées » par les contemporains. Bel exemple des jeunes femmes « ravies » par des centaures. Le centaure cache (mal) la bête qui est en l’homme et la femme est ravie d’être enlevée. Un jeu des apparences. Un jeu sur les mots pour « couvrir ce sein que je ne saurais voir », dissimuler le plaisir de la sexualité. Un plaisir coupable.

Or donc, revenons à notre « vague ». Un homme voit dans un déchainement (de passions ?) une femme exposant sa poitrine dans un rictus également codé, elle prend un évident plaisir. Je serais tenté de voir dans « La vague » une allégorie sur le voyeurisme. A chacun ses obsessions !

Le sens est l’affaire, non de l’artiste, mais de « celui qui voit ». Comprenne qui pourra ! A condition qu’il y ait quelque chose à comprendre. Et l’artiste est le plus mal placé pour « expliquer ce qu’il a voulu dire ». Il ne dit rien, il crée des images qui sont investies par nos images, images mentales issues de nos expériences, de notre culture, de nos désirs, surtout les plus refoulés et les plus secrets. L’image créée par l’artiste est un miroir ; elle « parle » plus de nous que de lui. Comme l’ « écran noir de nos nuits blanches ».

Ludo, « une grande gueule ».

L’épithète « grande gueule » n’est évidemment pas un manque de respect, pis encore une grossièreté. C’est bien sûr, plus qu’un constat, un compliment ! Je reprends pour parler de Ludovic Verhnet aka Ludo les propos qu’il tenait dans un entretien publié par le magazine Beaux-Arts en 2017 : « Je regrette qu’on n’ait pas de grandes gueules qui provoquent, qui s’expriment un peu sur nos murs. » Somme toute, Ludo regrettait-il qu’il n’y ait pas d’autres Ludo. En cela, il a cent fois raison.

Son regret, me semble-t-il, définit assez bien son projet artistique : ouvrir sa gueule non pour faire du buzz, mais au contraire, en provoquant, ouvrir un dialogue intime entre lui, l’artiste, et « celui qui voit ».

Au risque de vous décevoir, je ne réécrirai pas une fois de plus sa biographie (tous les articles qui lui sont consacrés reprennent la même bio directement pompée sur Wikipédia !), d’abord parce que vous pouvez d’un clic la trouver et plus profondément parce qu’elle n’explique pas son travail.  De plus, je me garderais bien d’avoir un avis sur toute sa production qui est d’une grande variété (collages, tableaux, installations etc.) et sur l’ensemble des sujets qu’il a abordés (par exemple son projet « co-brandind » qui est une savoureuse parodie de la publicité et une féroce critique). Je restreindrais mes observations à deux thèmes : la critique du capitalisme financier et la volonté de contrôle de la nature par l’Homme.

Collage Paris.

Bornons-nous à trois exemples : un collage de très grand format représente quatre tombes d’un cimetière. Tombes surmontées d’une plante exubérante. Les tombes sont des symboles de tombes : une dalle, une plaque affichant le symbole d’une monnaie. La livre, le dollar, le yen et l’euro, monnaies mortes (et enterrées !) constituent l’humus (voire le fumier) qui a nourri le bitcoin. Les pétales, c’est-à-dire, ce qu’on considère le plus souvent comme le plus beau dans une fleur est d’un vert « pétant ».  Passons sur ce vert qui est la signature de Ludo. Ses dessins sont gris, des gris de différentes densités, jusqu’au noir et le vert, semblable au vert fluo d’un surligneur. Notons que le vert vif de Ludo n’a rien à voir avec le vert des écologistes et qu’il n’est guère utilisé pour surligner ou sou(s)ligner un détail, jugé par l’artiste comme important. C’est une couleur qui marque l’identité de son auteur. L’emploi du vert « Ludo » est une signature visuelle, un signe de reconnaissance, une palette (blanc, gris, noir, vert) qui distingue son auteur. Un peu comme le « bleu Klein », ou le « noir » de Soulages…sauf que ça n’a rien à voir !

L’image est au demeurant simple dans sa composition et son exécution ; elle est forte comme un dessin politique de presse. Elle dit que les monnaies qui régulaient les échanges internationaux sont supplantées par une nouvelle unité de compte qui autorise tous les trafics. Une image, une seule image, fait le procès d’un système monétaire international dérégulée par la spéculation. Si le discours est complexe, la composition rend aisément lisible la domination du bitcoin sur les monnaies et son pouvoir nocif. La fleur qui éclot sur des tombes est une fleur de malheur.

Le second exemple est un décalque humoristique du billet anglais de 100 € qui n’a bien sûr jamais existé (et Brexit aidant, me semble ne devoir jamais jour le jour). Nous retrouvons les grandes dimensions du précédent exemple , dimensions qui ne sont pas pour rien dans l’intérêt que peut porter un passant à une affiche. Ludo représente un billet qui reprend la composition, non des billets de 100€, mais celles des billets de 5, 10, 20 ou 50 livres. On y voit à la place du portrait de la reine Elisabeth (jeune !), un montage d’un personnage composé d’un skull et d’une tête en forme d’ananas ; les feuilles du dit végétal sortant entre cheveux et diadème royal. Cette reine morte fait face à son semblable, une tête de mort à tête d’ananas, rigolant à s’en décrocher la mâchoire ! Curieuse allégorie d’une livre sterling, mal en point, pour ne pas dire agonisante. Comme dans l’exemple précédent, une seule image symbolise une problématique monétaire (et politique).

Un bouquet de …dollars. Toile.

Le troisième exemple est une toile. Vue de loin le sujet est bateau et la facture conventionnelle : un bouquet de fleurs. Peut-être des roses. Quand le regard s’attarde, il découvre que les fleurs sont des dollars américains soigneusement enroulés. Un jeu subtil des apparences. Derrière le tableau, ce qu’on nous montre (et par voie de conséquence, ce que l’on voit), c’est du fric, du profit. Nous pourrions faire un pas de plus, peut-être :  sous l’étalage de la beauté, il y a des affaires de gros sous ! Voire, osons tout ! Derrière le marché de l’art, il y a de juteux profits !

La comparaison des exemples est éclairante : un même code graphique, des dessins au crayon ou au fusain, un rehaut identificatoire (le vert), pas de lettrages réduisant la polysémie des œuvres. A « celui qui voit » de parcourir seul le chemin vers la signification.

Des dessins exécutés « dans les règles de l’art », un certain classicisme dans le trait pour « exposer », violemment, une problématique complexe. Une grande économie donc pour un effet destructeur maximum.

Où d’autres artistes usent, et abusent, de l’humour, les œuvres politiques de Ludo ne se contentent pas de poser une problématique, elles nous donnent (avec art) la position tranchée de l’artiste. Soyons clair, au vu de ses œuvres nous pouvons déduire que Ludo ne porte guère le capitalisme dans son cœur, pas davantage la finance, pas davantage l’impérialisme américain.

L’hélicoptère-insecte (à moins que cela ne soit le contraire!)

Ludo exprime dans de nombreux dessins une vision originale des rapports qu’entretiennent l’Homme et la nature. Pour éviter une glose dont on peut faire l’économie, prenons un exemple, mais un exemple démonstratif. Dans cet exemple, nous voyons un « engin », un objet volant non identifié, qui a des traits animaux et des traits mécaniques. Il ressemble à un hélicoptère et nos inconscients d’occidentaux ont gardé dans la rétine la scène culte du film de F. F. Coppola « Apocalypse now », où l’on voit une formation serrée d’hélicoptères de combats américains envahissant le ciel et l’image, au son assourdissant de leurs rotors, superposé à la musique de La Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner. Ces images fortes ont évoqué un vol de gros insectes apportant le feu et la destruction. La métaphore est, dans le dessin de Ludo, poussée à sa limite ultime. Ce n’est pas l’hélicoptère qui ressemble à un insecte mais un insecte qui ressemble à un hélicoptère. La cabine de l’appareil et la carlingue sont constituées de pièces métalliques. On identifie les pales, les missiles, une mitrailleuse etc. Dans le même temps, on distingue des antennes d’insectes, des mandibules et une queue de scorpion. L’objet, à moins que ce soit un animal, est une hybridation monstrueuse entre des formes animales et le monde des objets. Des insectes dangereux (le frelon qui pique et le dard du scorpion) croisés avec des armes de guerre hautement sophistiquées.

 Le dessin n’est pas sans évoquer la science-fiction, la fantasy, un genre littéraire dans lequel tout devient possible. L’imagination étant la seule limite de l’écrivain. Comparaison n’est pas raison et cet exemple en est une brillante illustration. Ludo ne raconte pas une histoire, il ne construit pas un récit. Il donne à voir une image d’une nature transformée par l’Homme. La technologie appliquée à la nature peut créer des monstres. Les exemples sont, hélas, innombrables ! Citons les risques introduits par les OGM ou aux conséquences de l’activité humaine sur le climat. Pour décrire le rôle inédit que joue aujourd’hui l’Homme et son économie sur la planète, certains chercheurs qualifient notre ère d’ « anthropocène ». Ludo, modestement, non comme un savant mais comme un artiste, nous met en garde, de façon simple et illustrative, contre la sotte prétention de l’Homme à dominer la nature et à la transformer.

Quatre exemples tirés d’une riche production comme une introduction à l’œuvre de Ludo. Les dessins de Ludo sont d’une grande qualité plastique, il ne faut pas être grand clerc pour le voir. Mais au-delà de leur qualité intrinsèque, ils portent un discours sur le Monde. Une condamnation sans appel des excès du libéralisme et de la finance (souvenons-nous du fameux « Mon ennemi, c’est la finance » de François Hollande), une mise en garde contre la prétention des Hommes à régir la nature.

Ludo ne dessine pas seulement pour « faire beau », il est même à 100 lieues de ces artistes qui « décorent » les rues. Grande gueule, il a des idées. Son dessin est son moyen d’expression. Il est le vecteur de ses conceptions du monde. Ludo est un artiste utile, un dessin et une conscience.

Combo : une chronique de la haine ordinaire

Combo est un artiste. D’aucuns diraient même un artiste engagé. Il est vrai que notre homme n’a pas froid aux yeux et qu’il ne craint pas de déchaîner les foudres de ses contempteurs.

Il n’hésite pas, il est vrai, à aborder les sujets qui fâchent. A titre d’illustration, après l’attentat de Charlie Hebdo et de l’hypercasher, il se met en   scène habillé d’une djellaba et réunit les symboles des trois grandes religions monothéistes. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il est apparu sur mon écran radar perso. Il eut d’autres combats tout aussi, comment dire, délicats : un soutien franc et massif aux revendications féministes, une lutte sans ambiguïté contre toutes les formes de racisme et de xénophobie, une critique féroce du Président Macron, la revendication des valeurs fondatrices de la République etc. La liste n’est guère exhaustive et, à la lecture, il est aisé de comprendre que ses fresques lui valurent des amis et des soutiens mais aussi de fieffés ennemis. Ses fresques furent toyées, des menaces proférées sur ses comptes Instagram et Facebook, des tombereaux d’insultes déversés. Combo qui affiche sur la page d’accueil de son site Internet sa devise « Fear no one, fear nothing », dit autrement « même pas peur », a fini par craquer.  C’était l’année dernière et l’histoire mérite d’être contée car ce qu’elle révèle est d’une criante actualité.

Une fresque réalisée en octobre 2018 dans le 13ème arrondissement de Paris par Combo fut vandalisée et l’artiste reçut sur ses comptes Instagram et Facebook des injures et « commentaires » malveillants.

Capture d’écran (1)

La fresque représentait deux hommes enlacés, ma foi, bien chastement. La scène est, dirais-je, non pas banale, mais ordinaire. Deux jeunes hommes boivent une bière à la terrasse d’un café. L’homme blond se niche au creux de l’épaule de son ami pour faire un câlin. J’ai beau y regarder de plus près je ne vois nulle trace d’un érotisme torride, pas une once de vulgarité, aucune provocation du bourgeois.

La fresque représentait deux hommes enlacés, ma foi, bien chastement. La scène est, dirais-je, non pas banale, mais ordinaire. Deux jeunes hommes boivent une bière à la terrasse d’un café. L’homme blond se niche au creux de l’épaule de son ami pour faire un câlin. J’ai beau y regarder de plus près je ne vois nulle trace d’un érotisme torride, pas une once de vulgarité, aucune provocation du bourgeois.

Las, c’en était trop ! Les insultes plurent comme à Gravelotte sur les réseaux sociaux, accompagnées de menaces et divers quolibets d’une incroyable violence. Cette fois, par le même canal, Combo réagit : « Aujourd’hui encore une fois je trouve ma fresque saccagée, taguée, parce que j’ai peint deux hommes qui s’enlacent, j’efface et repeint les insultes homophobes que je retrouve sur mes fresques. D’habitude, je ne fais pas attention aux commentaires homophobes que je trouve à l’encontre de mes fresques sur les réseaux sociaux. D’habitude, j’essaie d’ignorer les insultes que je reçois en messages. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui je craque. L’homophobie n’est pas un avis, un commentaire ou une réaction que l’on a le droit d’avoir. C’est un délit, point. Alors si certains se sont permis d’afficher leur homophobie par commentaire en incitant d’autres à venir détruire mes peintures, ils trouveront cela normal que j’affiche sur la voie publique leurs commentaires homophobes. »

 

La réponse de Combo on l’aura compris a été de reproduire les insultes homophobes sur la fresque.

A posteriori, Combo est revenu sur cet épisode. Tout d’abord sur la goutte qui fit déborder le vase « Le déclic a été ce caviardage noir. Cela m’a rappelé mes livres d’histoire décrivant les pays où l’on recevait ses lettres censurées par le service de renseignement. C’est comme si on voulait effacer l’existence de ces deux hommes enlacés. Ces gens n’arrivent même pas à accepter cette image. Là, c’était trop ».

Ensuite sur son affichage public des commentaires : « Cela peut paraître méchant d’afficher ces commentaires mais, à un moment donné, il faut que la honte change de camp : ce n’est pas l’image de deux hommes enlacés qui doit être choquante, mais ces propos. Ce ne sont pas juste des mots en l’air sur Internet, ça a un impact dans la réalité. Moi, j’affiche les gens, je les montre au grand jour. Mais je ne peux pas faire le travail de la justice. C’est à l’Etat de les sanctionner. »

Outre le fait que c’est, jusqu’à preuve du contraire, la première fois qu’un street artiste réagit de cette manière aux « commentaires » mis en ligne, anonymement, sur les réseaux sociaux, il me parait intéressant de se pencher sur les causes de cette ire. Souvenons-nous des débats qui ont précédé le vote de la loi sur le mariage pour tous, la loi du 17 mai 2013. Débats dans les médias, débats à l’Assemblée Nationale et au Sénat, rassemblements de « La manif pour tous ». C’est peu dire qu’ils furent houleux, ; ils furent honteux ! Il faut sans doute remonter au 17 janvier 1975, au vote de la loi Veil, pour trouver un précédent.

En 2018, 5 ans après le vote de la loi, on aurait pu penser que les débats étaient clos et que l’homosexualité et le mariage pour tous étaient « entrés dans les mœurs ». Les prédictions des Cassandre annonçant la fin de la famille, la chute de la démographie et la corruption des mœurs s’étant révélés fausses, ces annonces révélèrent leur vrai visage : des calembredaines, des billevesées, des bêtises, des conneries. Il était considéré comme acquis qu’un point final avait été mis à une question de société : l’homosexualité existe et, au nom de l’égalité des droits, les mariages de personnes de même sexe doivent être reconnus par la communauté nationale. Prudemment l’exécutif renvoyait aux calendes grecques les épineuses questions de la PMA et de la GPA. De facto, le débat avait cessé faute de combattant. Alors pourquoi cette levée de boucliers provoquée par une fresque ?

Combo, dans un entretien revient sur les raisons du déferlement d’une telle haine à son endroit. Il met le doigt sur la cause essentielle : « Ce n’est pas juste deux hommes enlacés, mais que des personnes vivent très bien leur homosexualité et qu’il n’y a pas de problème par rapport à ça. » Je partage son opinion : c’est le côté ordinaire, apaisé de la scène peinte par Combo qui a réveillé les démons de l’homophobie. Montrer que deux amants pouvaient tranquillement aux yeux de tous boire un demi en terrasse et, tendrement, se rapprocher était insupportable à certains. Les mêmes qui pensent que l’homosexualité est une maladie qui se soigne et que les malades doivent, au moins, c’est la moindre des choses, se cacher. L’inscription de l’homosexualité dans les pratiques sociales était rejetée avec une terrible violence verbale.

Combo avait dans des fresques antérieures abordé le sujet de l’homosexualité. On se souvient du baiser fougueux de Tintin et du capitaine Haddock et de celui, non moins fougueux, entre Obélix et Astérix. Mais ces fresques reprenant des personnages de bandes dessinées ont certainement été considérées comme des pochades dont l’objectif unique était de faire rire.

De plus, il faut bien en convenir, l’introduction, virtuelle, de pratiques homosexuelles dans la vie quotidienne a été démesurément amplifiée par la personne de Combo. L’artiste né d’un père libanais chrétien et d’une mère marocaine musulmane était aux yeux des homophobes une circonstance aggravante.

Homophobie, racisme, xénophobie, font bon ménage ! N’ayons pas la faiblesse de croire que la loi change en quoi que ce soit le terreau toujours fertile de la haine. Les haineux savent qu’une loi peut changer une loi. Les Bêtes immondes sont toujours tapies dans les recoins discrets de nos sociétés, le moindre bruit les réveille. Une fresque sur un mur en 2018, une loi sur la PMA pour tous aujourd’hui.

Relayées par les médias et les réseaux sociaux les images créées par les street artistes ont un formidable pouvoir : pouvoir de réveiller les monstres qui ne dorment que d’un œil, pouvoir aussi de promouvoir les valeurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

La petite histoire retiendra les deux images de la fresque de Combo, l’originale et la vandalisée, comme un symptôme d’une maladie qui ronge le corps social, l’intolérance, mais également la belle figure d’un homme debout affrontant les chiens qui lui mordent les basques.


Dourone : nouvelle collection.

J’ai, dans d’autres lieux et en d’autres temps, consacré deux billets à l’œuvre de Dourone[1]. C’est dire assez l’intérêt que je porte à cet artiste et depuis 2012 à ce duo d’artistes : Fabio Lopez Gonzalo et Élodie Arshak, alias Elodieloll. Mes billets étaient inspirés par plusieurs fresques peintes à Paris, à la gare du Nord, rue des Récollets et rue Sainte Marthe.

Ces trois fresques peintes après 2012 étaient des œuvres pensées et réalisées par les deux artistes Fabio et Elodie. Elles étaient des déclinaisons originales d’un même univers graphique et mental ouvert sur l’imaginaire et le rêve à telle enseigne que j’avais repris la fameuse petite phrase de Baudelaire « Le beau est toujours bizarre » pour titrer l’un des billets.


[1] https://entreleslignesentrelesmots.blog/2016/05/15/couronne-muraliste-rue-des-recollets-fleurs-et-papillons-paris-2016/

http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/dourone-le-beau-est-toujours-bizarre-baudelaire

Je voyais dans leurs images une création de l’étrange, des allégories sur les mystères de la vie, de l’espace et du temps. L’espace était figuré par des étoiles, des constellations, des trous noirs, des planètes. Le temps par le rapprochement de représentations comme par exemple les singes et le fœtus humain – c’est du moins l’interprétation que j’en donne – des anneaux de Moebius, des ellipses etc. Bref, les artistes donnaient à voir des images d’un autre espace-temps. Un changement de dimension, un cosmos fantasmé, complétés par des symboles : le 8 couché de l’infini mathématique, le signe + qui est aussi une croix etc.

En définitive, des images d’autres dimensions du cosmos complétées par des signes ésotériques. Ces œuvres ouvraient une thématique encore peu explorée dans le street art, thématique qui se rapprochait bien davantage du surréalisme et des tableaux de Salvador Dali qu’évidemment Fabio connaissaient.

Comme un collectionneur sans collection, j’aime suivre des artistes dans la durée. L’une de mes idées (j’en ai peu, alors je m’y accroche !) est que pour comprendre une œuvre il faut prendre en compte l’ensemble de la production d’un artiste. C’est même de cette manière que je définis l’œuvre : c’est l’ensemble exhaustif des productions d’un artiste.

 Suivant donc le travail de Dourone par médias interposés, je constate une rupture dans la facture et les thématiques. Bien sûr, je retrouve des constantes : la peinture traitée en aplats, l’emploi de couleurs vives et de fortes oppositions chromatiques, un souci de la composition et de la lisibilité, un grand soin apporté à l’exécution. Les sujets ont changé même si on retrouve de nombreux portraits. Mais ces portraits et les éléments de décor ne sont plus au service d’une création de l’étrange. La polysémie des œuvres de Dourone volontairement ouverte aux interprétations mystiques s’est resserrée proposant à « celui qui voit » une lecture et une seule.

La fresque peinte à Vannes en donne un bon exemple : l’œuvre combine cinq visages, deux d’un Breton (les deux vues de ¾ sont inversées et les deux vues d’une femme également). Le chiasme est complété par un portrait central qui sert de pivot à l’ensemble. Les « éléments de décor » des portraits sont des motifs géométriques opposant des verticales aux lignes horizontales et réciproquement. Le dessin n’a rien de réaliste, tout comme la palette qui est composée de couleurs franches et très contrastées. Clairement, me semble-t-il, les artistes renvoient au passé de la ville, haut lieu de la culture bretonne. La composition est en quelque sorte un blason. Mais un blason ne reprenant pas les codes de l’héraldique mais ceux d’une figuration moderne (on notera l’emploi « hardi » du violet dans les carnations ou du vert dans les chevelures, les changements de « focales » dans le dessin des visages, le mélange des genres, portrait et graphisme etc.)

J’ignore ce qui a poussé nos deux muralistes dont la renommée était internationale et le talent reconnu par le monde des arts à changer de style, illustrant le fait qu’avec les mêmes outils on peut construire des choses différentes. Ce qui m’intéresse, c’est le changement en lui-même.

Les « murals » de Dourone étaient reconnaissables d’un coup d’œil par les amateurs de street art. Les sujets étaient certes différents mais leurs « traitements » étaient comparables. C’est cette patte, cette identité plastique qui signe le style. Le « style » est un ensemble de marques inconscientes le plus souvent qui attribue une spécificité aux productions d’un artiste. Tout un chacun peut « reconnaître » sans les avoir jamais vues des toiles de Bernard Buffet ou de Picasso. Sous le terme « style » se dissimule (mal) un jugement a posteriori arrêtant comme « style » d’un peintre, des traits communs à un ensemble. Somme toute, c’est l’affaire des historiens de l’art. Il est légitime de mettre un peu d’ordre dans ce bordel qu’est la création artistique, de classer par mouvements, par « styles », les œuvres et les artistes.

Quant à moi, qui ne suis pas historien d’art, je prends tout de Dourone, l’ensemble des périodes. Dans leur histoire personnelle les deux artistes en sont là de leur chemin. Chemin qui est loin d’être terminé ! Les œuvres sont comme les cailloux blancs du Petit Poucet, elles montrent le chemin parcouru. La différence avec les cailloux du conte est de taille : connaissant leur sincérité, leur volonté de pousser toujours plus avant leur projet artistique, de ruptures en continuités, ils ne reviendront pas en arrière.

Les productions marquent des étapes dans un projet de création. Mais si on connait le début, rien n’est écrit de la suite. C’est toujours a posteriori qu’on croit découvrir dans une œuvre comme une trajectoire, comme si les premières étapes devaient nécessairement déboucher vers la dernière. Dernière considérée comme la synthèse naturelle de toutes les autres, aboutissement obligé d’une trajectoire. Dernière, trop souvent considérée comme un summum, un sommet, faisant des étapes précédentes les pas pour gravir l’Olympe de la création. Or, la création, dans son jaillissement, n’obéit à aucun schéma.  

Les œuvres de Dourone, pendant la période considérée, montrent que Fabio et Elodie sont d’authentiques créateurs de formes nouvelles. Ils vivent à la ville une histoire d’amour et, à la scène, une aventure artistique. Une aventure avec des péripéties, des tours et des détours, des rencontres, des hasards, des avancées et des reculs, des renoncements. Nous, observateurs attentifs de leur aventure, savons que l’important n’est pas la prochaine étape, la destination, mais le chemin.