Combo : une chronique de la haine ordinaire

Combo est un artiste. D’aucuns diraient même un artiste engagé. Il est vrai que notre homme n’a pas froid aux yeux et qu’il ne craint pas de déchaîner les foudres de ses contempteurs.

Il n’hésite pas, il est vrai, à aborder les sujets qui fâchent. A titre d’illustration, après l’attentat de Charlie Hebdo et de l’hypercasher, il se met en   scène habillé d’une djellaba et réunit les symboles des trois grandes religions monothéistes. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il est apparu sur mon écran radar perso. Il eut d’autres combats tout aussi, comment dire, délicats : un soutien franc et massif aux revendications féministes, une lutte sans ambiguïté contre toutes les formes de racisme et de xénophobie, une critique féroce du Président Macron, la revendication des valeurs fondatrices de la République etc. La liste n’est guère exhaustive et, à la lecture, il est aisé de comprendre que ses fresques lui valurent des amis et des soutiens mais aussi de fieffés ennemis. Ses fresques furent toyées, des menaces proférées sur ses comptes Instagram et Facebook, des tombereaux d’insultes déversés. Combo qui affiche sur la page d’accueil de son site Internet sa devise « Fear no one, fear nothing », dit autrement « même pas peur », a fini par craquer.  C’était l’année dernière et l’histoire mérite d’être contée car ce qu’elle révèle est d’une criante actualité.

Une fresque réalisée en octobre 2018 dans le 13ème arrondissement de Paris par Combo fut vandalisée et l’artiste reçut sur ses comptes Instagram et Facebook des injures et « commentaires » malveillants.

Capture d’écran (1)

La fresque représentait deux hommes enlacés, ma foi, bien chastement. La scène est, dirais-je, non pas banale, mais ordinaire. Deux jeunes hommes boivent une bière à la terrasse d’un café. L’homme blond se niche au creux de l’épaule de son ami pour faire un câlin. J’ai beau y regarder de plus près je ne vois nulle trace d’un érotisme torride, pas une once de vulgarité, aucune provocation du bourgeois.

La fresque représentait deux hommes enlacés, ma foi, bien chastement. La scène est, dirais-je, non pas banale, mais ordinaire. Deux jeunes hommes boivent une bière à la terrasse d’un café. L’homme blond se niche au creux de l’épaule de son ami pour faire un câlin. J’ai beau y regarder de plus près je ne vois nulle trace d’un érotisme torride, pas une once de vulgarité, aucune provocation du bourgeois.

Las, c’en était trop ! Les insultes plurent comme à Gravelotte sur les réseaux sociaux, accompagnées de menaces et divers quolibets d’une incroyable violence. Cette fois, par le même canal, Combo réagit : « Aujourd’hui encore une fois je trouve ma fresque saccagée, taguée, parce que j’ai peint deux hommes qui s’enlacent, j’efface et repeint les insultes homophobes que je retrouve sur mes fresques. D’habitude, je ne fais pas attention aux commentaires homophobes que je trouve à l’encontre de mes fresques sur les réseaux sociaux. D’habitude, j’essaie d’ignorer les insultes que je reçois en messages. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui je craque. L’homophobie n’est pas un avis, un commentaire ou une réaction que l’on a le droit d’avoir. C’est un délit, point. Alors si certains se sont permis d’afficher leur homophobie par commentaire en incitant d’autres à venir détruire mes peintures, ils trouveront cela normal que j’affiche sur la voie publique leurs commentaires homophobes. »

 

La réponse de Combo on l’aura compris a été de reproduire les insultes homophobes sur la fresque.

A posteriori, Combo est revenu sur cet épisode. Tout d’abord sur la goutte qui fit déborder le vase « Le déclic a été ce caviardage noir. Cela m’a rappelé mes livres d’histoire décrivant les pays où l’on recevait ses lettres censurées par le service de renseignement. C’est comme si on voulait effacer l’existence de ces deux hommes enlacés. Ces gens n’arrivent même pas à accepter cette image. Là, c’était trop ».

Ensuite sur son affichage public des commentaires : « Cela peut paraître méchant d’afficher ces commentaires mais, à un moment donné, il faut que la honte change de camp : ce n’est pas l’image de deux hommes enlacés qui doit être choquante, mais ces propos. Ce ne sont pas juste des mots en l’air sur Internet, ça a un impact dans la réalité. Moi, j’affiche les gens, je les montre au grand jour. Mais je ne peux pas faire le travail de la justice. C’est à l’Etat de les sanctionner. »

Outre le fait que c’est, jusqu’à preuve du contraire, la première fois qu’un street artiste réagit de cette manière aux « commentaires » mis en ligne, anonymement, sur les réseaux sociaux, il me parait intéressant de se pencher sur les causes de cette ire. Souvenons-nous des débats qui ont précédé le vote de la loi sur le mariage pour tous, la loi du 17 mai 2013. Débats dans les médias, débats à l’Assemblée Nationale et au Sénat, rassemblements de « La manif pour tous ». C’est peu dire qu’ils furent houleux, ; ils furent honteux ! Il faut sans doute remonter au 17 janvier 1975, au vote de la loi Veil, pour trouver un précédent.

En 2018, 5 ans après le vote de la loi, on aurait pu penser que les débats étaient clos et que l’homosexualité et le mariage pour tous étaient « entrés dans les mœurs ». Les prédictions des Cassandre annonçant la fin de la famille, la chute de la démographie et la corruption des mœurs s’étant révélés fausses, ces annonces révélèrent leur vrai visage : des calembredaines, des billevesées, des bêtises, des conneries. Il était considéré comme acquis qu’un point final avait été mis à une question de société : l’homosexualité existe et, au nom de l’égalité des droits, les mariages de personnes de même sexe doivent être reconnus par la communauté nationale. Prudemment l’exécutif renvoyait aux calendes grecques les épineuses questions de la PMA et de la GPA. De facto, le débat avait cessé faute de combattant. Alors pourquoi cette levée de boucliers provoquée par une fresque ?

Combo, dans un entretien revient sur les raisons du déferlement d’une telle haine à son endroit. Il met le doigt sur la cause essentielle : « Ce n’est pas juste deux hommes enlacés, mais que des personnes vivent très bien leur homosexualité et qu’il n’y a pas de problème par rapport à ça. » Je partage son opinion : c’est le côté ordinaire, apaisé de la scène peinte par Combo qui a réveillé les démons de l’homophobie. Montrer que deux amants pouvaient tranquillement aux yeux de tous boire un demi en terrasse et, tendrement, se rapprocher était insupportable à certains. Les mêmes qui pensent que l’homosexualité est une maladie qui se soigne et que les malades doivent, au moins, c’est la moindre des choses, se cacher. L’inscription de l’homosexualité dans les pratiques sociales était rejetée avec une terrible violence verbale.

Combo avait dans des fresques antérieures abordé le sujet de l’homosexualité. On se souvient du baiser fougueux de Tintin et du capitaine Haddock et de celui, non moins fougueux, entre Obélix et Astérix. Mais ces fresques reprenant des personnages de bandes dessinées ont certainement été considérées comme des pochades dont l’objectif unique était de faire rire.

De plus, il faut bien en convenir, l’introduction, virtuelle, de pratiques homosexuelles dans la vie quotidienne a été démesurément amplifiée par la personne de Combo. L’artiste né d’un père libanais chrétien et d’une mère marocaine musulmane était aux yeux des homophobes une circonstance aggravante.

Homophobie, racisme, xénophobie, font bon ménage ! N’ayons pas la faiblesse de croire que la loi change en quoi que ce soit le terreau toujours fertile de la haine. Les haineux savent qu’une loi peut changer une loi. Les Bêtes immondes sont toujours tapies dans les recoins discrets de nos sociétés, le moindre bruit les réveille. Une fresque sur un mur en 2018, une loi sur la PMA pour tous aujourd’hui.

Relayées par les médias et les réseaux sociaux les images créées par les street artistes ont un formidable pouvoir : pouvoir de réveiller les monstres qui ne dorment que d’un œil, pouvoir aussi de promouvoir les valeurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

La petite histoire retiendra les deux images de la fresque de Combo, l’originale et la vandalisée, comme un symptôme d’une maladie qui ronge le corps social, l’intolérance, mais également la belle figure d’un homme debout affrontant les chiens qui lui mordent les basques.


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