Les enfants et la guerre

Les street artistes ont ceci de particulier qu’ils réagissent quasi instantanément à l’actualité. Toutes les formes d’expression plastique sont convoquées pour commenter les heurs et malheurs de notre époque.

Au premier chef la guerre est un sujet abondamment abordé par les artistes. Les œuvres se partagent entre celles qui montrent ses terribles conséquences, les victimes, l’apocalypse de la destruction et celles qui recourent aux images des enfants.

S’il est facile de comprendre pourquoi des artistes illustrent le malheur absolu par de fortes images, il est intéressant, me semble-t-il, de s’interroger sur les raisons qui amènent tant d’artistes à « utiliser » les images des enfants pour dénoncer la guerre.

La représentation d’enfants dans un théâtre de guerre suscite chez le « regardeur » un choc émotionnel. Une émotion telle qu’elle submerge l’approche objective et rationnelle. En retour, elle génère quasi « naturellement » la condamnation de l’agresseur. Le malheur des enfants et, a fortiori, leur mort, est au sens littéral, insupportable.

Il y a à cela plusieurs raisons. La première est que nous voyons le monde non pas tel qu’il est mais à travers le prisme déformant de notre subjectivité et de nos expériences. C’est notre vision des choses. L’image de l’enfant que nous regardons appelle d’autres images d’enfants, des enfants que nous aimons. En quelque sorte, l’image peinte que nous regardons nous va « droit au cœur », c’est-à-dire qu’elle envahit notre conscience à un point tel que nous nous sentons personnellement concerné par le drame dont nous voyons la représentation graphique.

Attardons-nous plus précisément sur la représentation des enfants. Tous les âges de l’enfance ne sont pas représentés. Les enfants ne sont ni des enfants en bas-âge ni des adolescents. Leur âge est compris approximativement entre trois et sept ans. Tous les enfants peints par les street artistes sont beaux. Ce ne sont jamais des portraits ressemblants d’enfants ayant une identité connue. Leur représentation est générique. Ces enfants sont des symboles.

La question est de savoir de quoi, ces enfants, sont le symbole.

Ils incarnent, me semble-t-il, un idéal de beauté, de pureté et d’innocence. Tous ces termes posent question. Pourquoi des enfants de cette classe d’âge seraient-ils plus beaux que des nouveau-nés, des adolescents voire des adultes ? Pourquoi les anges et les chérubins prennent-ils si souvent les traits de garçons de cet âge ? Par ailleurs, pourquoi les enfants de cet âge sont-ils si étroitement associés à la « pureté » et à l’« innocence » ? De quelle pureté parle-t-on ? Que vient faire l’innocence dans le tableau ?

Je crois que les trois termes que j’ai employés pour qualifier les enfants représentés s’articulent entre eux en se complétant pour définir un concept : celui d’un âge d’avant le péché. Des enfants sortis de la prime enfance, petits adultes en réduction, intégrés dans le réseau des relations humaines, capables d’exprimer un désir, une volonté, une idée. Des enfants d’avant la puberté. Des « anges » asexués.

Somme toute des « anges païens » qui, en tout état de cause, ne sont pas dans un conflit partie prenante. Leur statut les place au-dessus des belligérants ; ils sont tout désignés pour porter un message de concorde.

En résumé, plusieurs raisons expliquent la récurrence de l’utilisation des portraits d’enfants pour dénoncer la guerre. Leur image inspire la pitié et le besoin de les protéger des affres de la guerre. Notre imaginaire de l’enfance, fruit d’une longue construction culturelle profondément marquée par le christianisme, désignent les enfants comme les messagers légitimes d’un message de paix.