L’horreur et le street art

Devant le nombre des occurrences dans les fresques de street art en Occident, je me suis longuement penché sur les figures de la peur. Aux figures désormais traditionnelles de la représentation de la peur, il convient d’ajouter toutes les représentations des « méchants » dans les blockbusters d’Hollywood, figures d’une culture de masse mondialisée.
En consacrant une chronique aux « monstres » de Ben Alpha , j’ai eu le sentiment que les figures peintes par l’artiste étaient d’une autre nature, voire d’un ordre différent. Pour aller plus avant dans notre réflexion, il convient d’être au clair sur la distinction entre la peur et l’horreur.

Ben Alpha

La peur, nous disent les psychologues, est une émotion primaire et soudaine. Elle est étroitement corrélée à l’action. C’est, pour faire image, un signal d’un danger imminent. L’objectif de cette émotion est la survie.
L’horreur est une émotion d’une plus grande complexité. Elle est générée par la confrontation d’un individu avec un « objet » monstrueux », c’est-à-dire, un « objet » qui échappe au monde de la nature.

Ben Alpha

Les « monstres » de Ben Alpha provoquent non la peur mais l’horreur. Ce sont des figures de l’horreur ; figures que nous retrouvons dans un bon nombre de fresques.

Reste à comprendre pourquoi les représentations de l’horreur suscitent un intérêt toujours croissant auprès d’un large public.
L’étude du fonctionnement cérébral nous donne quelques pistes. Confronté à une scène d’horreur ou à une représentation notre cerveau déclenche une réaction de survie. Il libère de l’adrénaline, du cortisol et des endorphines. Le « regardeur » profite du « shoot » de dopamine mais sans risquer sa vie. Le transfert d’excitation est si vif qu’il est perçu comme un plaisir.
De plus, le « regardeur » fait un apprentissage virtuel d’une conduite produite par la rencontre avec l’horreur. Une manière de mieux connaître nos limites émotionnelles.

L’horreur montre avec force détails, d’où l’hyperréalisme des œuvres, ce qui est tabou, ce qui est refoulé. Le spectacle de l’horreur est une exploration par procuration de notre part d’ombre.
A ces explications fort savantes d’ordre psychologique, il convient de ne pas omettre ce qui semble bien plus trivial, l’absolue nécessité pour un artiste de se distinguer pour exister sur la scène street art.
Se distinguer en recherchant la différence. Différence dans l’approche technique de la peinture, différence dans le choix des sujets. Représenter un monstre pour susciter une forte émotion chez le « regardeur » est une bonne manière de retenir l’attention des spectateurs sur les réseaux sociaux et des galeristes en recherche d’artistes émergents. Quitte à pousser le bouchon toujours plus loin et à surenchérir dans l’horreur.
Le spectacle de l’horreur obéit aux mêmes invariants. Le cinéma qui est un art de l’image est parent de la peinture et des image mentales de la littérature. Nous apprécions l’horreur parce qu’elle satisfait nos besoins.

Sa représentation est certes une catharsis mais elle n’en est pas pour autant une œuvre d’art. Tout est ici affaire d’exécution ! L’art n’est pas dans le sujet proprement dit, il est dans le processus de création d’un artiste pour donner vie à une forme qui n’a encore jamais existé. En cela, toutes les œuvres d’art sont originales. L’art est dans la manière.

Ben Alpha

Merci à Ben Alpha qui a accepté que les reproductions de ses œuvres illustrent ma chronique.