Ratur, tempus fugit.

Je le confesse sans ambages, j’aime les œuvres qui ne se livrent pas au premier regard. J’aime les œuvres qui résistent, celles qui vous obligent à faire un bout de chemin avec leur auteur pour découvrir leur signification. Découvrir non ce qu’elles cachent, mais ce qu’elles montrent.

La fresque qu’a peinte Ratur très récemment au MUR Oberkampf est de cette eau. C’est un immense portrait de femme. Il occupe le centre du panneau. Il représente une partie du visage d’une jeune et jolie femme vue de trois quarts avant. L’artiste s’est focalisé sur les traits, faisant l’impasse sur le haut de la tête, la base du cou et le haut des épaules. Ce visage exprime une douce sérénité alors que des parties de son apparence se délitent et fuient hors du cadre révélant ce que dissimule la peau, le vide. Un portrait certes mais très atypique. La désagrégation de la peau est dynamique ; le regardeur en suit les différentes étapes. Certains morceaux semblent se décoller de manière quelque peu anarchique et, progressivement, prennent forme. Ils deviennent des feuilles. C’est donc l’image d’une métamorphose

Rendre compte d’une scène dynamique par une image statique est en soi une gageure. Ce sont les limites extérieures du visage qui se détachent en premier. Seule une partie du visage échappe à la mutation. Restent l’œil gauche, le nez et la bouche et le menton. Le décollement de la peau est figuré par des séquences organisées selon un ordre chronologique : l’œil droit, le sourcil et la pommette sont en train de se dissocier du reste du visage. D’autres parties, par un processus lent, acquièrent une forme nouvelle : celles d’une feuille.  Le regardeur comprend qu’il assiste à un moment d’un changement d’état, le visage bientôt disparaitra. Elle aura donné naissance à des feuilles.

Regardons l’œuvre de plus près. Imaginons le visage avant sa désintégration. Le portrait (mis à part le cadrage) serait classique. La pose de ¾ avant, le regard du modèle décentré, le chromatisme des carnations, le rendu du volume, autant d’emprunts aux codes du portrait. Le portrait « classique » est traversé par une autre approche, celle de l’hyperréalisme.

Ce portrait fait écho à des souvenirs anciens. Je me souviens de ma visite du théâtre-musée Dali à Figueras. Dali, de son vivant, a construit son tombeau et son ordonnancement. Ses croquis de jeunesse et ses premières toiles sont d’une grande beauté. Ces œuvres revendiquent haut et fort leur classicisme. Dali tout au long de sa carrière ne s’en départira pas mais l’intégrera dans une vision fantasmée du monde. Dali met au service de son imaginaire les codes du plus achevé des classicismes.

Ratur n’est pas Dali certes, mais les démarches artistiques sont cousines sinon sœurs bien que je ne suis pas sans savoir que comparaison n’est pas raison. Nonobstant cette prudente remarque, je pense que Ratur inscrit son travail dans le courant du surréalisme, en renouvelant ses thèmes.

Habile transition pour mettre en regard une fresque antérieure de Ratur peinte à Rouen qui décline le même concept. C’est aussi un portrait de femme, de profil celui-là et la partie postérieure de son visage est un bouquet de feuilles. L’observateur verra que des fissures commencent à déconstruire ce beau visage. Le portrait qui est l’objet de mon billet raconte la même histoire. Mais, la métamorphose est bien mieux rendue. En ce sens, le second portrait est plus abouti.

Quant à l’interprétation je pense que cette œuvre peinte en novembre, mois sombre et froid marqué par les fêtes chrétiennes des Cendres et de la Toussaint est une vanité, un memento mori.[1]

Le retour à la terre serait figuré par la décomposition organique du corps et sa transformation en simples feuilles d’arbres qui, à l’automne, meurent et tombent sur le sol dans l’éclat de leurs couleurs. Dans le même temps, derrière les apparences, fussent-elles splendides, comme l’est le visage d’une jolie femme, il n’y a que le vide. On pense à Pascal et à la misère de l’homme sans Dieu.

La Beauté au sens littéral « éclate » et ouvre la porte de sombres ténèbres. Comme le bouquet d’un feu d’artifice qui illumine le ciel un instant, dévoré par la nuit.


[1] « Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris », « Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu redeviendras poussière ». Cette phrase traduit un passage du Livre de la Genèse (Gn 3,19) après la chute d’Adam.


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