Murmure : Apocalypse now !

Le 5 et 6 novembre, Murmure a fait le M.U.R. Oberkampf. Murmure comme « Bruit sourd, confus de voix humaines ; bruit léger d’une personne s’exprimant à mi-voix ou à voix basse » mais également mur/mur(e). En effet, Murmure est un duo de deux street artistes : Paul Ressencourt et Simon Roché.

Le 5 novembre, Murmure a déroulé ses rouleaux de papier, étalé sur le mur la colle et collé, comme les pièces d’un puzzle, leur œuvre en morceaux. Les morceaux peints à l’atelier assemblés, ils ont peint des « retouches » afin de parfaire leur réalisation.

L’œuvre a de quoi surprendre. Elle représente un jeune homme (ou une jeune fille), allongé(e) dans l’herbe haute, reposant sa tête sur ses mains croisées, un sac poubelle noir sur la tête. Une vue de haut, une plongée basse, comme on voudra, centrée sur le haut du corps. Le tee-shirt du personnage est vert, comme l’herbe.

Sans le sac poubelle sur la tête, la scène pourrait être une scène champêtre voire une photo de vacances. Un jeune homme, une jeune femme, se la coule douce, calme, savourant l’odeur de l’herbe et la chaleur d’un soleil d’été. Comme l’objectif du photographe, la scène est centrée sur un sujet unique, « posée » sur un décor fait d’herbes folles. Le camaïeu de l’herbe verte est fondu dans le vert du tee-shirt. L’harmonie colorée renforce la douceur suggérée de la scène des verts clairs et plus denses se mariant avec le rose pâle délicatement ombré de la peau des bras.

Comment ne pas avoir à l’esprit les fameux vers de « L’invitation au voyage » de Baudelaire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté. »  ou ceux de Michel Carré : « Ah! Qu’il est doux de ne rien faire / Quand tout s’agite autour de nous ». Comment ne pas avoir comme réminiscences quelques toiles impressionnistes peintes sur le motif dans lesquelles les personnages baignent dans la lumière ! Reste le sac poubelle qui comme un intrus « gâche » le tableau ! Peint au centre de la fresque, ce fameux sac poubelle, universellement connu, est l’élément perturbateur du récit qui en change radicalement le sens.

Ce n’est évidemment pas un hasard, la fresque de Murmure a été peinte pendant la COP 26. La mise en relation de la chronologie et de l’œuvre éclaire le sens. Le personnage symbole de l’humanité masqué par un sac poubelle symbole de la consommation de masse et de la pollution par les plastiques se retranche des terribles périls qui menacent l’humanité, jouit d’un plaisir égoïste, hors du monde.

L’œuvre de Murmure est donc fondée sur une série d’oppositions. Opposition du noir du sac poubelle et des couleurs chaudes de la scène. Opposition entre une représentation d’un petit bonheur simple et l’apocalypse occultée mais présente. Opposition entre le caractère statique de la scène et l’agitation vibrionnante des conférences internationales. C’est une œuvre politique qui dénonce et accuse.

Si l’œuvre est une parabole, il convient d’être au clair sur l’identité du personnage coupable de son inaction. Est-ce qu’il représente l’opinion publique en général ? Ceux (et ils sont pléthore !) qui ne se « bougent » pas ! Les Etats qui seuls peuvent agir pour limiter le réchauffement climatique, la pollution de l’air et de l’eau, la disparition programmée de la biodiversité, les coupes sombres de la forêt amazonienne ?  Mon interprétation est basée sur les conditions de l’exposition de l’œuvre. Une fresque urbaine peinte dans un quartier qui grouille de vie, une œuvre qui sera vue par des milliers de « regardeurs », ceux qui prennent un pot dans les bars voisins, les badauds, les chalands, bref tout ce petit peuple de Ménilmontant mêlé aux happy few et aux bobos qui s’encanaillent. Ce sont les destinataires du message de l’œuvre. Un message qu’on peut résumer de la manière suivante : on se sort la tête du sac, on se bouge le cul, on passe en mode action pour faire pression sur les décideurs.

Murmure par cette œuvre prolonge le thème de son exposition à la galerie LG à Paris en 2020. Elle était titrée « garb-Age », « garb » comme costume, « garbage » comme ordures. Prolongement aussi de la forme : un sujet central, une quasi absence de décor, un message écologique immédiatement lisible. Sans être dans l’excès du mouvement « Extinction rébellion » qui a l’occasion de la COP 26 a collé des milliers d’affiches annonçant l’apocalypse pour, non pas demain, mais pour aujourd’hui (Apocalypse now, l’horreur est pour demain », « Notre futur est apocalyptique »), Murmure en créant des images fortes aide à la prise de conscience des populations, créant les conditions de l’action militante.

Un art ambitieux au service d’une cause, un art qui ne sacrifie pas la forme au fond.


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