La Joconde : derniers outrages.

Les street artistes qui peignent la Joconde sur les murs de toutes les villes du monde sont-ils de fervents admirateurs de la Renaissance et de la peinture de Léonard de Vinci ? C’est possible, c’est vraisemblable quoique ce ne soit pas certain. Il n’en demeure pas moins que les représentations de la Joconde ont envahi les univers de l’ensemble des arts mais aussi du commerce et cela au niveau planétaire. Les peintres et en particulier les street artistes se sont emparés de son image pour la détourner, pour le rire et le meilleur, et pour provoquer le chaland. Aussi n’est-il pas inutile de démonter cette mécanique pour mieux en comprendre les rouages.

Bien que l’histoire du tableau soit passionnante, laissons le récit de cette histoire aux historiens de l’art, focalisons notre attention sur celle de ses détournements.

Il va sans dire que nous parlons de La Joconde du Louvre. En effet, il existe plusieurs Joconde. Raphaël dessina en 1504 une Mona Lisa (avec un seul n), ajoutons celle du musée national d’art, d’architecture et de design d’Oslo, celle du musée d’art Walters, celle d’Isleworth, celle du Prado, celle d’Epinal.  N’oublions pas les copies (mais les copies sont-elles bien des copies ?), la Joconde de Thalwil, communément attribuée à Salai, élève et ami de Léonard de Vinci. La Joconde d’Oslo, copie datée de 1525, conservée à la Galerie nationale d’Oslo, signée Bernardino Luini. La Joconde de l’Ermitage, copie du XVIème siècle au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. La Joconde de Baltimore, copie conservée au Walters Art Museum de Baltimore. Ajoutons pour faire bonne mesure, celles conservées au Parlement de la République italienne dans la collection Luchner à Innsbruck en Autriche, au musée de Beaux-Arts de Quimper.

Précisons que nous ne savons pas si le tableau du Louvre est la Joconde peinte par Léonard et attestée par Raphaël. De la même manière, nous ignorons si la Joconde de Salai n’est pas celle qui a été peinte par Léonard.

La Joconde du Louvre.

Bref, la Joconde, par de nombreux aspects, reste un mystère (identité du personnage représenté et du commanditaire, technique du sfumato utilisé par le peintre, signification du décor, signification de l’œuvre etc.) A mon sens, ce ne sont pas ces « mystères » qui expliquent qu’aujourd’hui encore des artistes copient et détournent le tableau. Les « mystères » sont affaires de spécialistes et il est à parier que les millions de personnes qui connaissent l’œuvre ne savent rien de ses « mystères », ou pas grand ’chose. D’aucuns ont gardé l’image du sourire énigmatique d’une jolie patricienne assise. Qui aura remarqué le fauteuil sur lequel la Joconde est assise, la couleur verte de son vêtement, la mantille noire qui lui couvre la tête, son chignon, la balustrade qui la sépare d’un paysage de montagne, le changement chromatique du décor qui passe insensiblement de l’ocre au bleu du ciel, les chemins qui serpentent et mènent nulle part, la position des mains qui font penser que l’original tenait un objet, l’absence de bijoux, le sens des repentirs, etc. En fait, de la complexité de l’œuvre ont été gardés quelques grands traits qui sont reconnus par des centaines de millions d’hommes et de femmes, sur tous les continents et quelque soit leur culture. C’est la définition d’une icône.

Une icône donc, une image qui a agrandi son aire d’extension. D’abord européenne au XIXème siècle, portée par le développement de l’écrit, aujourd’hui planétaire à la faveur de la mondialisation des échanges, du développement des mass médias et d’Internet.

Dans notre pays, des peintres ont créé des variations de la Joconde. Citons les plus connus : Corot, Robert Delaunay et Fernand Léger. D’autres au XXème siècle pour combattre « l’art établi » détournent l’œuvre : Salvador Dali l’affuble de sa moustache en guidon de vélo et Marcel Duchamp titre son détournement « L.H.O.O.Q » (prononcez : elle a chaud au cul). L’heure était alors à la contestation de la peinture « bourgeoise », manifestation de l’oppression de la culture d’une classe sociale sur une autre classe sociale, le prolétariat. La lutte des classes passe également par la critique de la culture dominante. On voit aisément que les variations et les détournements s’inscrivent dans un projet politique révolutionnaire.

Les détournements postérieurs eurent des objectifs fort différents.  Pour certains, il s’agit de provoquer chez le « regardeur » le rire, effet comique provoqué par des ajouts d’accessoires modernes dont le décalage des temporalités crée le bizarre et le rire. Effet comique également en peignant la Joconde à la manière de. Les ressorts du comique sont parfois grossiers voire vulgaires et rien n’a été épargné à notre chère (très chère, voire inestimable) Monna Lisa.

Dans ces « détournements » je vois aussi et surtout une provocation. Peindre sur une même surface la silhouette de Monna Lisa et taguer des graffs, des lettrages, c’est recouvrir un portrait qui obéit aux codes de la peinture de la Renaissance par des éléments appartenant à un autre code, un code qui détruit les fondements de l’ancien. Dit autrement, l’objectif du street artiste n’est pas de mettre en valeur l’œuvre de Léonard mais au contraire de détruire une esthétique surannée.  Une démarche « vandale ». Il ne s’agit pas de faire une jolie fresque mais de « toyer » une icône.

Street art et vandalisme ont partie liée. Pour des raisons qui tiennent à l’histoire de cet art urbain et à une pratique. Un art interdit, parfois toléré. Nombreux sont les artistes qui revendiquent la dimension vandale de leur travail. Ils mettent en avant les conditions de sa production, peindre la nuit, subrepticement, en guettant l’arrivée de la police, dissimuler l’identité de l’artiste sous un blaze, revendiquer le caractère éphémère de l’œuvre, accepter tacitement qu’elle soit toyée ou recouverte. Des règles d’un jeu interdit. Ce mouvement « vandale » s’oppose à la patrimonialisation des œuvres et à leur « conservation » dans des musées. Dans les faits, des artistes font cohabiter des productions vandales et des productions « institutionnelles », comme ils mènent en parallèle un travail dans la rue et à l’atelier.

Comme les détournements de Dali ou de Duchamp, les détournements des street artistes témoignent de leur temps et de leur culture plastique. Au-delà de la recherche de l’insolite et des effets comiques vieux comme le théâtre grec, leurs œuvres parlent de leur rapport à l’art. Non pas un rapport à la peinture de la Renaissance italienne mais de leur rapport avec Monna Lisa l’icône. L’image de Monna Lisa s’est échappée du tableau pour vivre sa propre vie. Elle n’appartient plus au commanditaire de l’œuvre, ni au modèle, ni à Léonard de Vinci. C’est une image schématique réduite comme une tête Jivaro, décontextualisée, déshistoricisée. Une image référence dont les traductions artistiques signent le mouvement sans fin de nos rêves, de nos désillusions, de nos espoirs aussi.


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