Street art / peinture.

Feue ma grand-mère avait l’habitude de ponctuer son discours de courtes locutions-phrases qui pour elle était l’expression de la plus grande des sagesses. Elle me disait notamment « Qui trop embrasse, mal étreint ». Adage bien discutable après réflexion. J’ai lu d’admirables histoires du monde et de captivantes histoires de la peinture. Question de méthode. Pour mieux voir, il convient, pour mettre en récit une foultitude des faits, de créer entre soi et le sujet d’étude une distance. C’est, en l’occurrence, nécessaire si l’objet de sa réflexion est le rapport entre la peinture et le street art.

Ce sont ces considérations qui m’ont amené à examiner quelques-uns des rapports entre la peinture de chevalet et les œuvres de street art, œuvres par définition réalisées dans la rue.

 L’évolution des pratiques artistiques contemporaines urbaines intègre des œuvres plastiques qui ne sont pas des peintures. Nommer ces pratiques n’est d’ailleurs pas chose facile ; les mots pour les désigner qui apparaissent dans la langue sont des étiquettes qui ne recouvrent pas la spécificité de la création.  De ces pratiques, je ne parlerai pas. A titre d’exemple, je citerai les collagistes qui ne sont pas des affichistes et dont le travail ne se réduit pas au collage des « affiches » (« affiches » qui ne sont pas des affiches !) Il en est de même des artistes dont l’œuvre est un « lettrage », leur vocabulaire n’est pas limité aux lettres des alphabets, cela a à voir avec la calligraphie, mais ce n’est pas une écriture stricto sensu !

Ceci dit, notre sujet borné, peinture de chevalet /œuvres peintes dans la rue, entrons dans le vif du sujet.

Il serait tentant de comparer les mouvements artistiques de la peinture et ceux du street art. Tentant mais impossible. Les mouvements artistiques de la peinture (Le maniérisme, le baroque, le classicisme, le rococo, le néo-classicisme etc.)  ont été nommés le plus souvent pas des historiens de l’art ou des critiques bien longtemps après leur disparition. Car nommer ces mouvements, c’est les distinguer les uns des autres en adoptant des critères communs. Notons au passage que les termes utilisés font référence à la peinture européenne.

Pour le street art, il en va tout autrement. D’abord parce qu’il n’existe pas une communauté savante pour nommer les mouvements artistiques du street art. Il ne fait aucun doute pourtant que le street art sera dans un futur proche un objet de réflexion des historiens de l’art. Quant à la critique savante des œuvres, elle n’existe pas. De plus, grâce aux réseaux sociaux, le street art est devenu en quelques décennies un mouvement quasi mondial (à l’exclusion des dictatures et des régimes autoritaires). Par ailleurs, quand on regarde d’un peu près les œuvres, le regardeur est interrogé par la forte identité plastique des productions. Un regardeur averti reconnait un Banksy, un Inti, un Shepard Fairey, un Edouardo Kobra, un Okuda etc. Ce qui frappe, ce ne sont pas les points communs entre les productions mais bien davantage leur irréductible différence. Une spécificité des œuvres qui correspond à la spécificité des projets artistiques.

Ce sont les points communs entre les œuvres, leurs ressemblances, qui constituent le lien entre les peintres appartenant à un même mouvement artistique. Ressemblances de fond et/ou ressemblances de forme. Les surréalistes partagent des projets semblables. Les peintres du romantisme partagent des émotions semblables qui renvoient à une vision du monde. Les street artistes, pour l’heure (mais on n’a pas de recul !) ne forment ni mouvements ni « écoles ».

Si dans mon esprit, les divers mouvements artistiques de la peinture sont des strates se succédant sur l’axe des temps, l’image que j’ai des récentes évolutions du street art me fait penser au « buisson du vivant ». Plus le temps passe, plus de nouvelles branches apparaissent, branches qui donnent des rameaux, rameaux des feuilles. Des branches sont « fécondes », d’autres n’engendrent pas de descendance. Je dirais que le street art buissonne, se développant dans tous les sens, intégrant des pratiques artistiques renouvelées.

Des branches assez curieusement reprennent des thèmes récurrents de la peinture de chevalet. Je suis étonné du nombre considérable de portraits. Des portraits posés qui correspondent aux règles de l’art du portrait classique. Portraits d’hommes et de femmes, portraits d’animaux. Des natures mortes aussi, des scènes de genre. Bref, nous retrouvons dans le street art d’aujourd’hui la presque totalité des sujets traités par la peinture de chevalet. Des « genres » sont certes dominants (portraits de personnages et d’animaux), d’autres restent embryonnaires (paysage, marines, scènes d’intérieur…) Cette reprise des thèmes traditionnels pose la question de l’originalité intrinsèque du street art. Nombreuses sont les fresques qui sont des peintures « classiques » à la bombe sur un mur. Seuls changent les supports.

Tout bien considéré, je pense qu’on peut retrouver dans le street art des traces des mouvements artistiques antérieurs : le cubisme, le surréalisme, l’impressionnisme, l’abstraction etc. Péché de jeunesse d’une nouvelle voie plutôt que servile reproduction des modèles. Après tout, on ne crée pas à partir de rien. C’est avec les pierres des monuments ruinés qu’on construit de nouvelles cathédrales.

Revenons à notre buisson.

La branche qui, à mon sens, donnera les plus beaux fruits est celle qui intègre plusieurs techniques. Le graffiti, le lettrage, fils de la calligraphie, la conjugaison des outils, de la bombe aérosol, de la brosse, du pochoir, apportent des possibilités nouvelles d’expression. Reste à s’interroger sur l’objectif de la création, faire beau, mettre de la couleur dans la Ville, exprimer des émotions, dispenser un message.

Au buisson, allégorie de l’évolution des êtres, correspond le foisonnement et la diversité des œuvres. J’y vois un art en gestation, une pratique culturelle majeure qui cherche et trouve de nouveaux outils pour exprimer une vision du monde inédite. Un art libertaire. Quelques bombes aérosols dans un sac de sport, un mur « qui a vécu », un vocabulaire hérité d’autres arts graphiques (peinture de chevalet, dessins animés, films, caricature, dessin de presse etc.), une photocopie comme modèle ou l’écran d’un smartphone et l’artiste peint une œuvre qui photographiée et diffusée sur les réseaux sociaux fera le tour du monde (libre !)


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