Imaginons, ne serait-ce qu’un instant, que les services de la communication du Palais de l’Élysée, avec l’assentiment du Président de la République, mettent en ligne sur X une image générée par l’intelligence artificielle montrant un Emmanuel Macron, président thaumaturge, envoyé par le Très-haut pour sauver la France.
J’imagine le tollé ! La réunion extraordinaire des Chambres en Haute Cour pour trancher entre l’article 68 de la Constitution ou la consultation du Conseil constitutionnel avant le voter sur l’application de l’article 7.
Les gros titres de la presse réclamant que soit déclarée la vacance du pouvoir, les reportages des chaînes d’information en continue commentant l’arrivée des ambulances dans la cour de l’Élysée, la prise de parole du président du sénat devant une forêt de micros pour rassurer les Français et garantir la continuité du pouvoir etc.
Impossible de publier sur les réseaux sociaux une telle image dans une démocratie ? Trump l’a fait sur sa plateforme Truth Social en avril 2026.

Regardons d’un peu plus près cette image.
La composition de l’image est révélatrice des objectifs visés par ses concepteurs. Les lignes de fuite découpent l’image en deux parties : un groupe de personnages dont deux sont situés au premier plan, Trump et un homme alité. Les deux figures centrales sont entourées de part et d’autres par six personnages, trois à droite, trois à gauche (seule une main signale la présence du troisième personnage). L’arrière-plan rassemble, mêlés, des symboles religieux et patriotiques (Lady Liberty, le Capitole, le drapeau américain et deux pygargues à tête blanche, trois avions de combat, les quatre « cavaliers » de l’Apocalypse).
Les lignes de fuite insèrent les deux personnages principaux dans un triangle ; elles convergent précisément sur la tête du personnage central.


Le personnage central représente Trump revêtu d’un habit religieux, blanc et rouge. Une brillante lumière jaillit de sa main gauche et irradie le visage de l’homme couché. La scène illustre une guérison miraculeuse. Elle est littéralement calquée sur les épisodes des Évangiles relatant les miracles de Jésus.
Les personnages qui encadrent la scène du miracle sont des témoins de la guérison miraculeuse.
Ils sont sensés représenter le peuple américain dans sa diversité : une infirmière, un militaire, une femme en prière, un « brave » homme à la casquette. Une diversité semblant se réduire aux seuls partisans de Trump.
La lecture de l’image est univoque : Trump a reçu de Dieu le pouvoir de guérir, guérir une Amérique malade. Trump est l’envoyé de Dieu sur la Terre pour, par la foi et la force, triompher du Mal pour la gloire du peuple élu par le Seigneur.
La naïveté confondante de l’image laisse le « regardeur » pantois. Difficile pour nous d’imaginer qu’une image de cette eau puisse avoir une réelle efficacité sur les citoyens américains ?
Pour en comprendre la portée symbolique, il convient de connaître les croyances des chrétiens évangélistes américains.
Tout d’abord disons un mot sur la métaphore du roi Cyrus. Dans l’Ancien Testament, le roi perse Cyrus le Grand est décrit comme un instrument choisi pat Dieu alors qu’il n’était pas juif. Pour les Évangélistes, Dieu l’a choisi pour libérer les Israélites de leur exil à Babylone et leur permettre de reconstruire le temple de Jérusalem.
L’idée que Trump est un « Cyrus moderne » a été popularisée par de nombreux pasteurs évangélistes.
Pour les Évangélistes, la moralité de Trump est secondaire par rapport à sa mission.
La Bible leur donne de nombreux exemples d’hommes imparfaits choisis par Dieu pour accomplir son dessein. Au contraire du sens commun, l’imperfection de Trump alors qu’il met en œuvre la volonté divine prouve qu’il a été choisi par le Seigneur.
Par ailleurs, l’action politique de Trump fait des miracles. C’est par exemple la nomination des juges conservateurs qui ont annulé l’arrêt Roe v. Wade sur le droit à l’avortement, la décision de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël, la protection de la liberté d’expression par les communautés religieuses.
Ajoutons que ces religieux considèrent que leur pays est en plein déclin moral menacé par la sécularisation, le progressisme social et le « politiquement correct ». Leur combat est une guerre spirituelle.
Last but not least, le fait que Donald Trump a survécu à cinq tentatives d’assassinat au cours des dix dernières années est la preuve ultime qu’il bénéficie de la protection divine.
Nous identifions l’image qui est l’objet de mon commentaire comme une image de propagande. Une image pour convaincre des convaincus.
Je ne doute pas un instant que les électeurs évangélistes de Trump croient que Trump est l’« oint », celui qui a été choisi par Dieu pour mettre en œuvre le plan divin. Trump, à mon sens, est persuadé qu’il est un instrument du divin projet. Une image qui nous aide à mieux comprendre les ressorts de la politique étasunienne.


