Monsieur Plume : Le Grand soir !

On se souvient toujours des premières fois. Ma première rencontre avec Monsieur Plume était le samedi 26 mai 2018. A l’initiative d’Itvan Kébadian et de Lask, deux artistes de TWE Crew, un « collectif » de street artistes avait investi le mur de la rue Ordener dans le 18e arrondissement de Paris pour un Black Lines[1]. Black, comme la couleur du drapeau noir, « lines » comme lignes, contrainte formelle proposée bien plus qu’imposée aux participants de cet événement structuré par un thème, « Fuck la démocratie ».

 Nous étions avant le commencement du mouvement des Gilets jaunes qui démarra en octobre mais, dans pas mal de têtes, trottait l’idée que la pratique de notre démocratie parlementaire ne pouvait traduire la volonté populaire. Dit autrement, que la pratique politique était un écran de fumée qui masquait la domination des puissants sur « les gens de peu ». Un néologisme repris dans la fresque traduisait la réflexion et la colère des premiers de corvée : « démocrature ».


[1] https://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/black-lines-le-graffiti-politique

Monsieur Plume, pour décliner le thème, avait choisi de peindre en taille XXL un cocktail Molotov. J’ai d’abord été intéressé par la maîtrise technique dont il faisait preuve en peignant les flammes et la fumée. La combustion était rendue par un passage du jaune le plus vif à l’orangé, de l’orangé au rouge et des diverses intensités du rouge aux gris et noirs des fumées. La dilution progressive des fumées dans l’air était traduite par une succession de couches légères superposées de noir. Intéressé est un mot faible, la vérité est que j’étais « scotché » par la maîtrise technique de Plume.

Un aparté s’impose pour comprendre ma réaction. Pour l’apprenti peintre de chevalet les livres et les traités abordant de manière pédagogique les techniques de peinture sont innombrables. Le débutant y trouve les conseils pour peindre à l’aquarelle, à la gouache, à l’huile, mais, les techniques pour peindre avec des bombes aérosols ne sont guère dans les livres. A peine trouve-t-on quelques tutoriels pour aider le street artiste en herbe. Cela a pour conséquence que les techniques s’apprennent dans la rue, dans une démarche d’apprentissage fondée sur essais et erreurs, aidée par l’exemple et le conseil de quelques « anciens ». Or, peindre à la bombe aérosol n’est pas plus simple que peindre avec des pinceaux. Alignons quelques banalités sans doute nécessaires pour comprendre la technique de la peinture à la bombe. Un gaz projette la peinture en pressant sur une buse. La quantité de peinture dépend donc de la force et de la durée de la pression exercée par le doigt du peintre. Poussée par la pression, la peinture passe par une buse dont le diamètre est variable. Il faut choisir la buse en fonction de l’effet qu’on veut produire, appuyer plus ou moins pour obtenir des projections différentes, faire varier la position de la bombe en fonction du résultat attendu. Comme les désormais célèbres postillons du Covid, plus les gouttelettes sont grosses et lourdes moins loin elles sont projetées. Ce sont donc les plus fines qui vont le plus loin (fin de la digression).

Pour peindre des fumées, il convient d’incliner la bombe par rapport au mur-support, de diffuser un nuage de gouttelettes en gardant de la transparence, c’est-à-dire, en laissant apparaître le blanc du support. La superposition des projections est un réel défi sachant qu’en l’occurrence il n’est pas possible d’effacer. Un jet mal orienté, trop dense et l’artiste est contraint de recouvrir avec la teinte de fond et de recommencer. C’est tout le problème de représenter des éléments gazeux augmenté de la maîtrise d’un « outil » dont seul un exercice intensif et régulier permet la maîtrise.

La comparaison de la fresque de Black lines 1 et d’une autre fresque peinte par M. Plume est, oserais-je dire, « éclairante ». La seconde fresque de Monsieur Plume fait écho à la première. Elle montre une scène d’émeute. Deux personnages ont allumé un incendie. De vieux pneus brulent dans la nuit dans un paysage de destruction. Le foyer situé au centre de la fresque rayonne de lumière aveuglante et la combustion du caoutchouc dégage de lourdes fumées noires. Un des deux personnages est situé dans un point fort. En opposition, des poutrelles, ruines de l’incendie.

La représentation de l’incendie allumé par les émeutiers a de nombreux points communs avec celle du cocktail Molotov ; un foyer d’un jaune vif, un rayonnement, des flammes rouge et orangé, des fumées noires dont le rendu du relief laisse imaginer la densité et la lourdeur.

La composition contrairement à la fresque de Black lines est « classique ». Une succession de trois plans (l’émeutier cagoulé au premier plan, les ruines en second et le second émeutier au troisième plan). Une scène animée par des personnages « en action » avec un point de fuite donnant de la profondeur.

La peinture des fumées est semblable confirmant la maîtrise technique de l’artiste.

La signification des fresques est aisément « lisible ». Participant à une session titrée, « Fuck la démocratie », la réponse de M. Plume est la révolte, l’émeute, l’insurrection. Pour parler clair, l’actuel système politique qualifié à tort de démocratie, doit être balayé par la force. Les « armes » de la révolte sont celles de ceux qui n’en ont pas :  des cocktails Molotov. La seconde fresque prolonge la première : le pouvoir est à prendre par l’insurrection populaire.  

Si mon intérêt a été suscité par la qualité des œuvres, j’ai voulu en savoir davantage sur la violence qui se dégage des œuvres « politiques » de M. Plume. Je l’ai donc interrogé à ce propos et, avec une extrême gentillesse, il m’a répondu. Son engagement est le résultat d’une expérience fort douloureuse : « Les personnages que j’ai peints pendant des années étaient le reflet des personnes rencontrées dans les structures sociales où je travaillais en tant qu’intervenant artistique. La représentation de ces personnes (de l’enfant placé en structure pour maltraitance, à l’adulte en prison ou en psy) amène à réfléchir sur la condition et le niveau de vie de ces personnes, leur place dans notre société et la possibilité d’intégration. Nous sommes dans une société d’exclusion. Il y a un déterminisme social et une vraie société de classe, j’en suis convaincu et je l’ai vécu gamin et pendant ma scolarité (je n’ai pas le bac, pas fait d’école de dessin ou de filière artistique car cela demandait un coût trop élevé à l’époque pour mes parents). »

A la violence sociale non seulement observée par M. Plume mais vécue correspondent des options politiques radicales. D’aucuns les qualifieront de révolutionnaires, d’extrême-gauche, d’anarchistes, peu importe l’étiquette. L’essentiel est le sentiment puissamment ancré dans la chair et dans les tripes que seule la violence insurrectionnelle peut renverser un ordre injuste.

Je pensais en analysant plusieurs fresques politiques de l’artiste avoir « fait le tour » de son travail quand j’ai regardé quelques images que M. Plume m’a fait parvenir. Elles révèlent une autre facette de son talent.

Ces œuvres ne représentent rien. Elles sont abstraites. La palette des couleurs est en complète opposition avec celle des deux fresques politiques analysées. Beaucoup de couleurs, des couleurs claires, des nuances obtenues par superposition de couleurs différentes. Si on regarde de près la matière peinte, les « nuées, les nuages », comme on voudra, la matière ressemble à s’y méprendre aux fumées des incendies. A la violence, aux fortes oppositions de couleurs jaune/rouge/noir, s’oppose une harmonie colorée.

Les Hommes ne sont pas faits d’une pièce. M. Plume n’échappe pas à la règle commune. Ses convictions sociales et politiques le conduisent à la destruction et à la mort symbolique. Une pulsion de vie émerge ailleurs et autrement. Au réalisme (ou à la réalité qui fait mal) s’oppose une irrépressible aspiration à la vie et au bonheur.