Alban Rotival aka Agrume : un surréalisme poétique.

Dans son Livre III des Essais, Montaigne, s’adresse à son lecteur et lui confie qu’il est (lui-même) la matière de son livre. L’impertinent pourrait objecter que cela est vrai de toutes les œuvres et de tous les artistes et que l’aveu de Montaigne n’est qu’un truisme.

Au premier regard, avec la redoutable clarté de l’évidence, c’est l’idée qui s’impose au regardeur qui observe avec attention les œuvres d’Alban Rotival aka Agrume. La raison en est simple : ces œuvres sont des autoportraits. Des autoportraits bien particuliers qui rompent avec la tradition de l’autoportrait classique.

Pour mémoire, pensons à ces peintres du quattrocento qui peignaient « à la commande ». Les commanditaires (gens d’Eglise, aristocrates, riches marchands etc.), par contrat, commandaient leurs portraits, ceux de leur famille, des épisodes tirés des Saintes Ecritures et se moquaient comme de l’an 40 de la bobine du peintre. Pour « signer » leurs œuvres nombre de ses artistes, subrepticement, comme à la dérobée, les maîtres se représentaient sous les traits d’un personnage : apôtre, marchand, serviteur etc. Ils étaient alors les seuls à savoir que parmi les nombreux portraits, il y avait le leur.

Il fallut un mouvement profond des idées pour que la peinture choisisse des sujets empruntés davantage à la sphère domestique. Alors que les maîtres s’effaçaient devant leurs œuvres, quelques peintres devenus célèbres, voulurent laisser une image d’eux, en gloire, pour la postérité ! Changement de lieux, changement d’époque, changement de pratiques, changement dans la fonction donnée à la peinture.[1]

Les autoportraits d’Agrume s’écartent de cette tradition occidentale. Encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce mot. Dans le travail d’Agrume, ses œuvres ne sont pas seulement des « autoportraits » mais plutôt des compositions qui s’apparentent à la fois au portrait de soi et à la nature morte.

Dans la succession des portraits d’Agrume, on peut, à première analyse, voir un dévoilement progressif.

Chronologiquement parlant, le masque est premier. Le masque à deux fonctions : une fonction d’occultation et une fonction de substitution de traits aux traits particuliers de l’artiste. Somme toute, l’artiste est là, représenté, mais son masque qui impose une signification cache la singularité de l’artiste. Une présence discrète dissimulée derrière les traits d’un autre.


[1] Je pense aux somptueux autoportraits de Rubens, par exemple.

Progressivement les traits de l’artiste apparaissent indirectement sous la forme d’une ombre. Ombres et non reflet de Narcisse. L’ombre révèle indirectement le sujet mais, déformée, elle devient un jeu des apparences.

L’autoportrait discret, le temps aidant, se complexifie.

C’est, de facto, une composition savante. Elle combine, comme le ferait une nature morte, plusieurs éléments non dynamiques : un décor, un sujet dont l’image est en partie occultée par un autre élément. Si le sujet est toujours le visage de l’artiste, les décors changent. Les « occultants » jouent un rôle de lacune (leur représentation cache une partie du portrait). Ce sont des tournesols, des oiseaux, des feuilles, des papillons, un drap, un coq etc.

Le décor et les occultants n’ont pas la fonction de « mettre en valeur » le portrait. Exécutés avec le même souci du détail, ce sont des éléments constitutifs de l’œuvre. Ce ne sont pas des faire-valoir ; leurs statuts sont de même ordre. Ces occultants ont été choisis pour leur intérêt plastique et leur polysémie. Leur rapprochement des autres éléments constitutifs, le décor et le portrait, questionne le regardeur. Il ne peut pas ne pas donner une signification à leur contiguïté sur une même surface.

Peu à peu, les ombres cèdent la place à la lumière. A cette émergence correspond la disparition progressive de ce que j’ai nommé les « occultants ». Le visage et le corps de l’artiste apparaissent. Cela ne signifie pour autant que ce sont des autoportraits « classiques » ! Les œuvres d’Agrume sont des compositions d’un authentique raffinement. Entrent dans la relation au sujet des oiseaux, des fleurs, des poissons, des clés, des artichauts, un vase, un arbre, un feu (variante allumette), une femme etc. Dans la représentation du feu, ce n’est pas la forme des flammes qui est mise en avant mais la lumière générée par la combustion du bois. Le thème du feu est une déclinaison de la survenue de la lumière. Une lumière qui éclaire la palette du peintre qui ose des couleurs vives.

Portrait d’Agrume.

L’œuvre dans sa chronologie peut être comprise comme l’histoire d’un passage. Un passage qui est un itinéraire artistique. L’artiste donne d’abord de lui une vision reflétée et, œuvre après œuvre, ose se montrer tel qu’il est, sans chercher d’artifices pour embellir son image.

En fait, cette lecture n’est vraie qu’en partie.

Bien sûr, les images créées par Agrume parlent de lui. Il le confirme dans un échange épistolaire que nous avons eu récemment : « La plupart de mes portraits sont pour l’instant des autoportraits, travaillant à partir de photos, le modèle le plus accessible reste moi-même. Ainsi j’explore un travail de mise en scène pour m’approcher le plus possible de l’idée que j’ai en tête. Aussi la création de mes images est intimement liée à ma personnalité, à mes ressentis ainsi qu’à mon vécu et mes souvenirs. L’utilisation de ma propre image s’accorde alors parfaitement avec mon discours. »

La dissimulation partielle de ses traits par un occultant est un ressort pour inviter le regardeur à passer de l’identité particulière de l’artiste à « l’humaine condition ». En réduisant l’image de ses traits, il élargit sa condition à notre condition.

Alban Rotival rend compte de ce passage de l’individuel à l’universel : « C’est alors que la disparition, la suggestion d’un visage, le fait de n’être plus que partiellement visible, vient diluer un visage, une représentation qui pourrait être trop répétitive. La suggestion implique le mystère, l’identification du spectateur y est plus facile, les questionnements plus fréquents, la réflexion et la naissance d’émotion facilité. La question de l’être, est aussi rattachée à ces représentations, il s’agit de réinventer la place que peut occuper l’être humain dans un environnement qui n’est pas le sien mais dans lequel il s’inscrit. L’homme n’est pas le centre puisque qu’il fait partie d’un tout. »

Ainsi il ne faut pas voir dans son travail un maniérisme fait d’oppositions simplistes caché/montré, ombre/lumière mais la confluence d’une histoire de ses rapports avec sa représentation et une histoire de l’évolution de sa technique.

Interrogé sur le surgissement de la lumière et le changement de la palette, Agrume propose une explication : « La présence de la lumière dans mes tableaux croît en effet, cela vient sans doute de l’évolution de mon travail et de mon regard avec le temps. Cela vient aussi de ma technique qui change et s’améliore. J’ai pendant un temps beaucoup travaillé à partir de supports préexistants, par exemple des tapisseries anciennes, mais aussi des supports en bois, vieillis par le temps. Tous ont en commun les traces du temps passé, des effacements, des marques, un caractère déjà fort, une certaine « patine ». Ces supports me servant de base de travail et de fond fixent une ambiance de départ, leurs caractères passés inclus des couleurs parfois cassées par le temps et un manque de lumière (…) Je remarque également que la lumière présente dans mes tableaux est directement corrélée à la lumière dans laquelle je vis et à la présence du soleil. Mon travail d’hiver sera un peu moins lumineux avec des couleurs plus froides. Celui du printemps et de l’été présentera plus de lumière et de couleurs. »

En résumé, les références biographiques d’Agrume sont étroitement imbriquées à l’histoire d’un artiste. Un artiste qui ne cesse d’apprendre et qui, pas à pas, conquiert de nouveaux territoires. Une histoire de maîtrise des techniques se confondant avec l’histoire d’un autodidacte qui devient un peintre de talent. Une maîtrise qui lui permet de créer des mises en scène d’où jaillit l’étrange. Par-là, il rejoint, avec modestie le courant incarné par des peintres comme Magritte, Salvador Dali, Giorgio De Chirico, Francis Picabia, de Frida Kahlo. Il est de plus mauvaise compagnie !