Mohamed L’Ghacham, la chambre vide.

Première quinzaine de février 2022, le M.U.R. Oberkampf a invité l’artiste espagnol d’origine marocaine Mohamed L’Ghacham. L’artiste a peint une scène pour le moins originale. Sa fresque reproduit une photographie que d’aucuns qualifieraient de banale. Et ils n’auraient pas tort !

Que nous donne à voir l’artiste. Une plongée basse nous montre une chambre couverte de moquette grise, un lit défait recouvert d’un couvre-pied, une commode moderne dont un tiroir dépasse, une lampe de chevet, un vase contenant un bouquet de fleurs, un téléviseur vintage années 60-70 posé sur la commode, le bras d’un fauteuil, deux gravures décorant l’un des murs, une penderie cachée par un rideau, un porte-bagages en inox. A n’en pas douter, le tableau est une chambre d’hôtel. Non pas de ces hôtels low cost qui fleurissent dans la périphérie de toutes les villes d’une certaine importance mais un hôtel deux étoiles disons destinés aux voyageurs. Une chambre donc qui était moderne voilà une cinquantaine d’années, propre, bien équipée. Un lit défait certes mais rien ne laisse penser qu’il a été le théâtre d’une nuit amoureuse. Somme toute, une photographie banale d’une chambre banale. 

Une photo comme aide-mémoire d’un lieu impersonnel, organisé et agencé selon les canons esthétiques d’une époque. Un témoignage d’une banalité ancienne qui prend place dans l’histoire des formes. Un simple souvenir qui renvoie à un contexte plus large : une société, celle des Trente Glorieuses, celle du développement de la consommation de masse, de l’explosion des transports et du tourisme.

Il serait tentant d’y voir, à partir d’une chambre vide et de la trace d’un passage (le lit défait) le début d’un récit. Histoire d’un absent, d’un voyageur de commerce pourquoi pas, dont la vie se résumerait dans ces décors de chambre de chaînes hôtelières au confort déshumanisé et standardisé. Je préfère voir à travers la photographie-source un témoignage sensible évitant la charge polémique facile de la banalité ordinaire d’un lieu.

Mohamed L’Ghacham, dans cette œuvre comme dans toutes les autres, peint une photographie qu’il n’a pas prise, une photo qu’on dirait extraite d’un album de famille. On y voit des moments « mémorables » de la vie de famille mais également des moments de la vie de tous les jours mettant en scène des personnages ordinaires dans des situations ordinaires. A côté de ses scènes, l’artiste a peint de nombreuses scènes d’intérieur, des chambres, des salles à manger, des salons etc. Les photographies sont peintes sur des murs grâce à des rouleaux et des brosses. La facture est réaliste et l’exécution garde la marque du rouleau (aplats de couleurs, des contours imprécis etc.) Le chromatisme de la fresque reproduit sensiblement celui de la photo. Le peintre ne recourt guère à des artifices pour mettre en valeur des détails de l’ensemble.

Somme toute, une forme banale pour une photographie banale pour illustrer bien sûr la banalité mais aussi l’humanité des situations avec empathie voire tendresse.

Mohamed L’Ghacham en peignant dans de grands formats des scènes et des personnages et des choses du quotidien donne à voir au « regardeur » des choses qu’il a pourtant sous les yeux mais qu’il ne voit pas parce qu’elles sont précisément ordinaires. Ses œuvres sont des arrêts sur image qui nous obligent à porter attention à ce que nous ne voyons pas. Ses œuvres sont la traduction picturale du courant de la photographie humaniste bien davantage que d’un mouvement de l’art urbain contemporain.

Post scriptum : La photographie en tête de l’article représentant l’artiste posant devant sa fresque est de Laurence Laux.